vendredi 16 septembre 2016

Théorie : Causes historique du sous-développement de l'Afrique (1)

Première partie : Sur les traces de l'Afrique ancienne


Kumasi, capitale de l'Ashanti (actuel Ghana)

On entend souvent çà et là, de la bouche de Noirs comme de Blancs, que « les Blancs ont toujours été plus intelligents », « Nous les Noirs sommes idiots, bêtes et méchants », etc., et c'est ce qui expliquerait la situation marginalisée et arriérée de nos pays africains. D'ailleurs, ces propos ont encore été tenus en public par une candidate au concours miss Congo , provoquant l'indignation de ses compatriotes qui ont appelé au boycott de la miss : « Nous le savons, ce n’est pas un sujet tabou : l’homme blanc est plus intelligent que l’homme noir ». Elle a ensuite voulu rectifier le tir en déclarant : « Les Blancs ont été plus rusés que nous, ce qui leur a permis de nous coloniser et de dessiner la carte de l’Afrique ». Et de telles affirmations sont partagées par beaucoup de Noirs un peu partout dans le monde. Comment expliquer alors que l'Occident soit si en avance et l'Afrique si en retard ? Pour répondre à cette question, il faut se tourner non pas vers la « psychologie » ou la « sociologie », mais vers l'étude des faits historiques et géographiques.

camarade Konan


1. De l'ancienneté de la civilisation africaine

Un des premiers arguments avancés pour justifier la soi-disant infériorité des civilisations africaines est qu'« on ne trouve aucune trace de civilisations antiques africaines, alors que les civilisations européennes ont laissé de nombreux vestiges ». L'Afrique n'aurait ainsi jamais bâti de monuments et de villes dans l'ancien temps, comparables à ceux de la Grèce, de Babylone ou de l'Empire romain. Ce qui serait suffisant pour conclure que les Africains sont inférieurs aux autres civilisations.

La réponse à cet argument doit prendre en compte différents paramètres.

Tout d'abord, il faut noter que, si l'Afrique est le continent sur lequel est née l'humanité, son cadre géographique est relativement peu propice aux échanges et à l'agriculture. Il s'agit en effet d'un continent extrêmement ancien et en grande partie érodé, ce qui fait que les sols y sont peu fertiles. On trouve aussi sur ce continent plus d'espèces animales dangereuses et de maladies qu'ailleurs. Le continent présente un aspect massif qui ne favorise pas les échanges maritimes (contrairement à l'Europe et à l'Asie du Sud-Est, régions fort découpées, où toutes les premières civilisations ont dû rapidement apprendre la navigation, favorisant de nombreux échanges entre régions aux climats et ressources diversifiés). L'Afrique est également en grande partie recouverte de forêts impénétrables en son centre, et isolée des autres continents par le plus grand désert du monde.

Or, les premières villes de l'histoire ne sont pas apparues par hasard. Le phénomène de création de villes n'a été rendu possible que par la spécialisation des différents métiers qui permettaient à une population d'agriculteurs de nourrir une population citadine constituée d'artisans, ouvriers, commerçants, intellectuels, prêtres, guerriers, etc. La ville répondait de plus à un besoin, celui de centraliser les activités commerciales et artisanales afin de faciliter les échanges entre population urbaine, population rurale, et autres villes, régions et pays. Mais en Afrique, pour les raisons naturelles indiquées plus haut, de nombreuses régions n'ont jamais atteint le point critique du seuil de population favorisant la création de villes, ou bien étaient coupées du reste du monde de sorte qu'il n'y avait pas de nécessité de centraliser les activités d'artisanat pour le commerce interrégional ou international.

L'Égypte et les pays du Nil (Soudan, Éthiopie) constituent à cet égard une exception notable. Il y a environ 10 000 ans, à la fin de la dernière grande glaciation, la savane du Sahara a commencé à s'assécher pour devenir progressivement le désert que nous connaissons aujourd'hui. Les nombreuses populations qui fuyaient le désert ont fini par se retrouver au bord du Nil, seul point d'eau stable à des milliers de kilomètres à la ronde. Cet afflux important de population a provoqué la nécessité d'une organisation pour permettre l'agriculture, notamment pour ordonner les systèmes d'irrigation, de stockage de l'eau et de protection contre les crues du Nil. En même temps, la vallée du Nil était largement ouverte sur le monde extérieur, soit au nord vers le Moyen-Orient et l'Europe, soit au sud vers le reste de l'Afrique, soit à l'est vers l'Asie, par la mer. La civilisation égyptienne, civilisation africaine, est une des plus anciennes civilisations que l'humanité ait connues. Elle est à l'origine d'énormément d'inventions qui ont permis à la civilisation de s'étendre sous d'autres cieux : l'invention de l'écriture, la domestication pour la première fois de nombreux animaux et plantes, les techniques de construction, la science, la médecine…

Les remparts de l'ancienne ville de Kano (Nigeria)

Les pays du Nil (Soudan, Éthiopie) ont énormément bénéficié du commerce avec l'Égypte et, via elle, avec le monde extérieur. Sur la côte orientale de l'Afrique (Somalie, Kenya, Tanzanie, Mozambique), on a vu également se construire d'importantes villes dont la raison d'être était le commerce avec l'Asie et le Moyen-Orient : Zanzibar, Zimbabwé, Kilwa, Mombasa… Au fur et à mesure que les échanges et les techniques se développaient au niveau international, l'Afrique n'était pas en reste. De nombreux États se sont créés dans le Sahel (Mali, Songhaï, cités haussa, Borno, Darfour…) qui organisaient les échanges entre le sud forestier et la Méditerranée via les caravanes du Sahara.

Même en zone forestière, d'ailleurs on trouvait de grandes villes comme Ifé et Bénin dans l'actuel Nigeria, Kumasi au Ghana, Bondoukou et Kong en Côte d'Ivoire, Loanga et Mbanza Kongo au Congo… Également dans des zones particulièrement propices à l'agriculture et à la pêche, comme dans le « delta interne » du fleuve Niger, au Mali, dont le centre était la ville de Djenné.

Ainsi, l'Afrique n'a cessé de se développer tout au long de son histoire : Tombouctou était une des plus grandes universités du monde au Moyen Âge (elle possède encore 700 000 livres anciens aujourd'hui, écrits en peul, en arabe, en malinké et en soudanais), le Soudan imprimait des livres qui étaient exportés dans tout le Moyen-Orient… Au point où le grand politologue italien Machiavel, qui vivait au 15e siècle, considérait « la France, la Turquie et le Soudan » comme étant les trois pays les plus avancés de son époque.

Si, donc, il est vrai que certaines régions d'Afrique (surtout en Afrique centrale et australe) n'ont pas connu d'organisation en États et en villes jusqu'à une date récente, s'il est vrai que l'Afrique (à l'exception de l'Égypte) n'a pas connu de civilisations de haute antiquité comme l'Asie, il est faux de dire qu'il n'y avait rien en Afrique avant l'arrivée des Blancs. D'ailleurs, on ne peut pas dire non plus qu'aucune région d'Asie, d'Europe ou d'Amérique ne soit restée sauvage jusqu'à une date récente.

Mais même dans des pays restés jusqu'à aujourd'hui relativement sous-développés et marginaux, on trouve des traces de cultures préhistoriques n'ayant rien à envier aux civilisations d'autres continents : c'est ainsi qu'on trouve en Centrafrique des cercles de pierre dressées comparables à celles de Stonehenge en Angleterre, et que le Sahara est riche en peintures rupestres d'un âge très ancien.

Mais où sont passées toutes ces villes et trésors antiques ? Eh bien, beaucoup ont disparu. Cela, pour différentes raisons.

Les pyramides du Soudan

2. Un climat peu favorable à la conservation des vestiges

Pour des raisons climatiques d'abord : le continent africain, nous l'avons dit, est extrêmement ancien. De ce fait, son sol est très acide, ce qui fait que de nombreux vestiges archéologiques sont littéralement rongés et disparaissent après quelques siècles. D'autre part, le climat africain, surtout en zone de forêt, est d'une rare violence : pluies diluviennes, chaleurs torrides et rayonnement intense du soleil. De nombreuses structures érigées dans les temps anciens se dégradent donc très rapidement, jusqu'à devenir méconnaissables après un certain temps. Rien à voir avec le climat désertique ou méditerranéen où les conditions de sècheresse font que de nombreuses ruines se sont conservées pendant des millénaires même lorsqu'elles étaient totalement abandonnées : c'est le cas de Rome, de la Grèce, de l'Égypte et du Moyen-Orient en général. En Europe aussi, le climat beaucoup plus doux fait que même des structures en bois peuvent se conserver longtemps.

De plus, de nouveau du fait de l'ancienneté géologique du continent, on trouve en Afrique relativement peu de pierres propres à la construction. La plupart des bâtiments construits par les civilisations anciennes en Afrique occidentale ou centrale sont en argile, comme la grande mosquée de Gao. Dans ces conditions, on comprend que dès que ces bâtiments ne sont pas entretenus régulièrement, ils ont tendance à rapidement « fondre » sous l'impact de la pluie.

Il faut donc comprendre que l'absence de vestiges archéologiques aujourd'hui ne veut pas dire que rien n'avait été construit dans le passé.

Les ruines d'Eredo au Nigeria (9e siècle)

3. Une population extrêmement mobile

Pour des raisons culturelles ensuite : vu la médiocre fertilité des sols africains et l'instabilité de son climat (elle-même due au manque de reliefs montagneux dû à l'ancienneté du continent), un très grand nombre de cultures africaines sont restées longtemps nomades : comme les sols sont fragiles et que la terre prend beaucoup de temps à se reposer entre deux cultures, les populations avaient tendance à se déplacer de quelques kilomètres en moyenne environ tous les 40 ans. Cela se faisait la plupart du temps progressivement : quelques jeunes une fois mariés allaient s'installer ailleurs pour y créer un nouveau village, et petit à petit, l'ancien village était abandonné. Parfois, il s'agissait de migrations d'ensemble où tout le village ou groupe de villages déménageait d'un coup.

Dans ces conditions, on comprend que les populations africaines rurales n'aient jamais été particulièrement intéressées par la construction de maisons en dur ! Les maisons étaient fabriquées avec des matériaux faciles à trouver (argile, feuilles, branches), temporaires mais faciles à construire et à réparer. On comprend également que cette mobilité des populations n'encourageait pas la fixation définitive de frontières et la constitution d'États au sens moderne du terme, mais favorisait plutôt les relations personnelles entre différents villages ou peuples.

Ce n'est qu'avec l'arrivée du capitalisme en Afrique et son organisation étatique que les populations et les villages ont été fixés une bonne fois pour toute. Alors que les différentes ethnies avaient passé tous les siècles passés à se promener d'un territoire à l'autre au gré des aléas climatiques, voici que l'on attribuait à chacune d'entre elles une terre qui lui était propre et présentée comme sa « terre ancestrale ». Mais les habitudes ont la vie dure : ainsi, la constitution de l'État bourgeois en Côte d'Ivoire n'a pas empêché les Baoulés d'essaimer vers la Basse-Côte où ils ont établis d'innombrables « campements », même si on comprend bien désormais que ces nouvelles terres cultivées par eux ne seront jamais considérées comme « les leurs » dans le cadre du système bourgeois figé et antiafricain.

Si la mobilité des populations africaines n'a donc pas encouragé la formation de villages construits durablement comme on le voit en Europe (où le système féodal enchainait littéralement les populations rurales à la terre appartenant à leur seigneur, qu'elles ne pouvaient quitter sous aucun prétexte), on constate en revanche l'élaboration d'un très important patrimoine mobile, justement, sous la forme de meubles, portes, coffres, statues, et autres objets d'art en bois sculpté, en ivoire et en or. Ainsi, même si les constructions étaient temporaires, le mobilier, lui, était précieusement conservé d'une génération à l'autre, au fil des migrations.

On comprend donc que, si on trouve tant de jolis petits villages en Europe, ce n'est pas parce que les Blancs auraient telle ou telle mentalité « supérieure », mais c'est simplement dû à des différences climatiques ou sociopolitiques. En Europe : un climat doux et régulier, des sols fertiles, des matériaux de construction facilement disponibles, un système social féodal qui force les populations à la sédentarisation ; en Afrique : un climat violent et irrégulier, des sols fragiles, des matériaux précaires et une tradition de migration.

Mais il y a également une importante raison historique à l'absence de vestiges archéologiques en Afrique : c'est l'ampleur des pillages perpétrés au cours des derniers siècles, particulièrement par les envahisseurs blancs.

Dans beaucoup de cultures africaines, les murs des
habitations étaient de fabrication très simple et
temporaire, mais un énorme soin était apporté
au mobilier transportable, comme cette porte.

4. L'impact de l'invasion européenne

Lorsque les Européens arrivent pour la première fois en Afrique au sud du Sahara, ils sont émerveillés devant les splendeurs des capitalise africaines où ils sont reçus par les rois. Au 15e siècle, en effet, le niveau de développement de l'Afrique et de l'Europe est à peu près le même. Trois-cents ans plus tard, l'Europe a conquis l'Amérique, s'est grandement développée, tandis que l'Afrique n'a fait que reculer suite à tous les bouleversements sociopolitiques entrainés par la traite des esclaves (nous écrirons prochainement un article à ce sujet). C'est alors que les puissances européennes estiment que le moment est enfin venu d'envahir et conquérir l'Afrique.

À l'époque, l'idéologie raciste élaborée de toutes pièces par les classes dirigeants occidentales (voir notre dossier à ce sujet) fait que les Européens envahisseurs décident qu'il s'agit d'une simple colonisation de « terres vierges », et non pas d'une invasion du pays de quelqu'un. Les Noirs sont en effet considérés comme des animaux, après des siècles de régression sociale en Afrique. Les villes et ruines que les Blancs découvrent en Afrique, ils refusent de croire qu'elles ont été construites par des Noirs. Ils préfèrent inventer toutes sortes de théories farfelues sur l'Atlantide, le royaume du prêtre Jean, le roi Salomon, les Hamites ou les colons arabes ou juifs. Là où ils font face à l'évidence, ils optent pour la politique de la terre brulée. C'est ainsi que de nombreuses villes africaines, peuplées ou abandonnées, seront démantelées pièce par pièce par les envahisseurs européens ; les bibliothèques, incendiées ; les habitants (dirigeants, intellectuels, artistes, guerriers…) réduits à l'esclavage, déportés ou assassinés.

Pendant ce temps, les nombreux objets d'art, preuve du haut degré de civilisation et de technique des Noirs, sont pillés et emportés en Europe pour y être exposés dans les musées. On estime ainsi que 95 % du patrimoine africain n'est plus sur le continent. Dans de telles circonstances, il est facile d'affirmer qu'« il n'y a rien à visiter en Afrique ». Venez plutôt voir « nos collections » d'art africain à Paris et à Londres ?

Où se trouve les vestiges des civilisations africaines donc ? Pour beaucoup, sous terre. Soit parce qu'il s'agissait d'une politique délibérée de destruction des traces du passé africain, soit par manque de volonté, d'intérêt, de connaissances ou de moyens de la part des gouvernements actuels, le sous-sol africain a été très peu fouillé par les archéologues. Beaucoup de vestiges sont enfouis sous des bâtiments ou autres structures sous lesquels personne ne pourra plus les découvrir. D'autres sont perdus à jamais du fait des dégradations climatiques ou des pillages.

De retour de « la chasse aux nègres » ?

5. L'Afrique n'a rien à envier à l'Europe pour son passé

On comprend donc mieux qu'en réalité, rien ne prouve dans l'histoire que les Blancs aient été plus ou moins intelligents que les Noirs, et certainement pas si on regarde l'histoire jusqu'à la période récente de dégradation de l'Afrique liée à la traite des esclaves et à la « colonisation ». S'il est vrai que, mis à part l'Égypte dont les racines remontent à l'aube de l'humanité, beaucoup de pays africains ont démarré « en retard » par rapport à d'autres zones de civilisation comme l'Asie ou la Méditerranée, les États africains étaient, jusqu'à une certaine époque, tout aussi développés que l'Europe, malgré un cadre géographique et climatique beaucoup plus difficile.

Et si l'on ne retrouve que peu de traces de ce passé glorieux, c'est en grande partie pour des raisons climatiques et culturelles, mais aussi du fait de la destruction systématique du passé du continent par les envahisseurs européens.

Nous avons ainsi prouvé à la jeune miss que non, les Blancs ne sont pas plus intelligents que les Noirs. Mais voici que la miss se corrige en disant que « Les Blancs ont été plus rusés, ce qui leur a permis de nous coloniser ». Effectivement, si nous admettons que les Blancs n'ont pas colonisé l'Afrique parce qu'ils ont toujours été plus intelligents et donc, plus développés, si nous admettons qu'un temps l'Afrique était tout aussi développée que l'Europe, comment expliquer alors notre situation actuelle, si ce n'est que nos dirigeants ou nos peuples auraient été trompés et abusés par les Blancs ? C'est à cette question que nous répondrons dans un prochain article.

Les manuscrits de Tombouctou

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