dimanche 28 septembre 2014

Théorie : comprendre le racisme 1

Sur la mystification du Noir



Nous disions dans un article précédent (malheureusement encore disponible uniquement en portugais) que la condition du prolétaire noir, en plus d'inclure en elle l’ensemble des relations sociales qui définissent la condition de la classe prolétaire, est dotée de certaines spécificités ; nous disions alors que tout Noir est obligé, au cours de sa vie – de son existence en tant qu’être social –, de former un ensemble de certitudes sur ce que signifie le fait d’être noir. Il nous faut maintenant avancer un peu et déconstruire les certitudes qui couvrent la réalité, tel un voile mystificateur. 

Vu que, parmi les nombreuses idées qui existent dans l'opinion courante, celles que nous trouvons exprimées toutes prêtes et le plus directement sont toujours les idées dominantes d’un moment historique donné, c'est avec elles que nous commencerons notre travail. Ainsi, nous entendons sans cesse des gens nous répéter, d’un ton doux et niais, que « les Noirs sont toujours heureux », ou bien que « les Noirs dansent très bien ». L’image du Noir est en effet souvent associée au talent sportif, au rythme, à la danse et au chant, à la joie et à la gentillesse.

Par notre camarade Ysmail X, du groupe Socialismo revolucionario (CIO-Portugal)


Tout ceci plait évidemment bien à ceux pour qui ces « qualités » sont importantes. Pour ces naïfs, le racisme existe seulement lorsqu'un groupe humain appelé du nom de race se voit explicitement attribuer des faiblesses ou caractéristiques indésirables. Il est cependant nécessaire ici d’affirmer l’évidence : que l’attribution de n’importe quelle caractéristique à un groupe humain, quand bien même ces caractéristiques seraient agréables à entendre, implique une fixation de ce groupe humain dans la société, l’attribution d’un lieu social approprié à ceux qui en sont membres ; c'est-à-dire que, lorsque on dit qu’un Noir est naturellement bon danseur, cela revient à dire que son lieu est naturellement sur la piste de danse.

Mais cela n’épuise pas tout le problème. Si nous nous penchons avec une oreille un peu plus critique sur ce discours du sens commun, nous sommes amenés à reconnaitre que toutes les supposées « qualités du Noir » ne sont en fait que des euphémismes – une fine couche de vernis sur la pourriture séculaire du racisme.

Ainsi, lorsqu’on dit que le Noir est naturellement bon sportif, cela signifie que chez lui les muscles prédominent sur l'intellect, c’est-à-dire, qu’il est primitif ; s’il a le rythme dans la peau, c’est parce que son esprit est encore peu développé, c’est-à-dire, que c’est un éternel enfant ; s’il est intrinsèquement joyeux, c’est uniquement dû au fait qu’il n’est pas capable d’évaluer sa situation de manière réaliste, c’est-à-dire, qu’il est stupide ; et s’il est plein de gentillesse, c’est dû à son incapacité à comprendre le concept de propriété, c’est-à-dire, qu’il est voleur. La cerise sur le gâteau parmi toutes ces « qualités » étant évidemment la représentation du Noir sexuellement incontrôlable, entièrement instinct et envie.

Je parle d'expérience personnelle : si quelqu’un vient vers moi pour me dire « Tu es vraiment noir toi », c'est toujours pour faire un lien avec un comportement considéré irréfléchi et impulsif, dépourvu de raisonnement. Jamais personne ne s’adresse à un chirurgien noir après une opération bien effectuée pour le féliciter en disant « Monsieur est tellement bon chirurgien, comme seul un Noir pourrait l’être ». Le simple fait d’imaginer une telle situation nous fait éclater de rire. Or, c’est l’absurde qui provoque le rire ; et l’absurde, dans cette scène, est l’idée qu’un Noir puisse avoir une affinité naturelle à pratiquer des opérations chirurgicales. Le métier de chirurgien implique de la minutie, de l’étude, de la discipline, toutes qualités qui ne sont pas associées au Noir. Celui, parmi les Noirs, qui détient ces qualités est perçu comme un Noir exceptionnel. Alors qu’un athlète noir, quand il remporte une compétition, se voit obligé de partager cette victoire avec tous les Noirs du monde – on lui renie son mérite et son individualité, car n’est-ce pas que sa performance est due uniquement à ses gènes de Noir ?

Tout cela nous montre qu'il vit dans l'opinion publique une croyance en une sorte d’« essence noire » – provenant de considérations génético-somatiques ou spirituelles –, malgré le fait qu’il n’existe aucune idée comparable par rapport à une essence blanche (au contraire, les Blancs sont plus souvent considérés en tant qu'individus, alors que les Noirs sont toujours perçus comme faisant partie du collectif de la race noire). Et pour tous les Noirs et pour toutes les Noires, ceci constitue un problème inévitable – ils y sont en permanence confrontés même au niveau le plus intime et le plus quotidien de leurs vies.

Un « Noir typique » ?

L'« essence noire »

Du reste, on voit plein de Noirs qui surveillent leur comportement en s'efforçant d'être « exceptionnels », cherchant à prouver que « dans leur cœur », ils sont blancs ou, en tout cas, pas noirs ; à l'opposé, nous en voyons d’autres qui se mettent en quête de cette fantastique essence noire, leurs illusions étant alimentées par l’exotisme avec lequel l’Afrique et tout le monde néocolonial sont représentés dans les produits culturels bourgeois. Ceux-là nous parlent fréquemment de vouloir trouver leurs « racines africaines », quelque chose qui pour nous ne doit jamais être plus que la croyance infantile d’une conscience révolutionnaire.

Nous observons très facilement, à la suite de ces idées, le fait que la conception essentialiste du Noir déborde de l’opinion générale. Nous trouvons cette conception aussi dans la littérature, dans les articles des journaux et jusque dans la production intellectuelle de « philosophes » et de « sociologues » – et ici ces idées sont accompagnées d’un lexique plus élaboré. On y parle de « culture », de « tradition », et de « valeurs noires ».

De fait, en grande partie, les idées de négritude nées dans la période d’après-guerre et qui ont nourri un grand nombre des intellectuels à l'origine de la fondation des États africains, se basaient précisément sur l’idée des valeurs raciales, revendiquant un passé de civilisations noires prospères. Ce mouvement correspondait à l’époque dorée de l’affirmation de l’identité africaine contre les politiques assimilationnistes du colonialisme. Néanmoins, même le Noir senghorien, qu'on présente comme un être de « cœur » face au Blanc « cérébral », a autant de valeur historique que la célèbre littérature de Tolkien.

De ce fait, l’apologie des valeurs noires – qui avait certainement sa juste place au 20ème siècle – continue à avoir libre cours encore aujourd'hui parmi les cercles intellectuels petit-bourgeois qui, éloignés de la masse des travailleurs exploités et percevant dans leur race le principal obstacle aux ambitions d’ascension sociale tellement caractéristiques de leur classe, définissent précisément cette race comme axe central de la « lutte » qu’ils prétendent mener. Or, la production infecte de ces cercles est souvent capable d'influencer des organisations et groupes de composition essentiellement prolétarienne, donc, possédant un véritable potentiel révolutionnaire.

Le problème revêt donc une importance politique – la manière dont est menée la lutte des Noirs et des Noires dépend de la compréhension qu’ils ont de la question de race et de la position qu’ils prennent par rapport à elle. Une position correcte, c’est-à-dire scientifique, est la condition sine qua non pour une pratique véritablement transformatrice.

Beaucoup d'intellectuels du siècle passé ont réagi à la caricaturisation du Noir
par une glorification exagérée des « valeurs noires » et de la « culture noire »

Contre le particularisme culturel

Pour nous, mener la lutte des Noirs et des Noires en supposant l’existence de valeurs africaines intemporelles, – même avec l’intention de combattre les mensonges lancés sur les peuples d’Afrique afin de légitimer l’esclavage négrier et le colonialisme –, revient, dans la période historique actuelle, à battre un chien mort.

Il en est ainsi, premièrement, parce que la tâche historique de l’affirmation d’une culture et d’une histoire des peuples noirs a déjà été accomplie au siècle passé. Les luttes de libération dans le continent africain qui ont été, selon les mots du révolutionnaire Amílcar Cabral, « L’expression la plus complexe de la vigueur culturelle du peuple, de son identité et de sa dignité », et que Fanon a si brillamment racontées dans son livre Les Damnés de la Terre, ont été le dernier clou au cercueil du colonialisme classique, donc, la fin de son discours ridicule de négation de l’histoire des peuples colonisés. Aujourd’hui, l’histoire de l’Afrique est reconnue par tous les charlatans de la politique bourgeoise et étudiée dans n’importe quelle université de sciences sociales. En réalité, nous pouvons à présent trouver jusque dans les couches les plus arriérées du prolétariat européen et américain – surtout parmi les plus jeunes –, où autrefois se propageait quasi exclusivement un violent ethnocentrisme, des défenseurs passionnés du relativisme culturel, ce qui, même si cette thèse est toute aussi réactionnaire, démontre bien à quel point les idées dominantes se sont réajustées par rapport aux relations néocoloniales.

Deuxièmement, parce que la soi-disant identité culturelle est, en cette époque néocoloniale, utilisée en grande partie dans un but de particulariser les Africains et de les empêcher de mener une analyse scientifique de la réalité « africaine ». Cela se voit dans les travaux des historiens bourgeois – parmi qui nous comptons quelques Noirs prétentieux – qui, s'ils ont bel et bien arrêté d’avoir recours à la négation de l’histoire africaine, procèdent aujourd'hui, astucieusement, à une réinvention de cette histoire dans l’écriture zigzagante qui caractérise toujours les mystificateurs. Ça en arrive au point absurde où on accuse parfois le marxisme d’être une « philosophie » porteuse de « valeurs occidentales », qui refuserait de reconnaitre les particularités des civilisations du continent africain et qui, de ce fait, représenterait une menace pour la pittoresque intégrité des cultures noires.

C’est précisément sur ces supposées identités originelles que se construisent les thèses du conflit entre « tradition et modernité » qui plait tellement aux sociologues et anthropologues exotistes, éclipsant les conflits de classe et l’exploitation économique impérialiste – qui sont les véritables relations que nous devons étudier si nous voulons obtenir une compréhension du défilé de calamités qui afflige le Tiers Monde. Selon ces apprentis sorciers, si l’Afrique est parcourue par les guerres, plongée dans la misère et gouvernée par des dictateurs sanguinaires, c’est uniquement à cause de ce conflit entre « tradition et modernité ». C'est également dans ce créneau que nous retrouvons les théories les plus bornées, comme celles du fameux « choc des civilisations ».

L’histoire de toutes ces idées est une histoire de l'assujettissement des peuples au capital, une histoire de l’expansion de la suprématie d’une poignée de pays sur le monde entier. Ainsi, attaquer la croyance en une « essence noire » et en des « valeurs noires » revient à rendre inoffensives les armes les plus insidieuses de nos ennemis ; c'est dépasser une fois pour toutes ce recul dans le temps qui avait cependant été nécessaire au cours du processus dialectique de notre émancipation. Plus que tout cela, c'est abandonner une idéologie réactionnaire. Réactionnaire parce qu’elle cause une ostracisation des prolétaires noirs ; réactionnaire parce qu’elle agit comme un frein à la conscience de classe, en lui substituant une fausse conscience qui est l’idéologie des intérêts de race, indépendamment des intérêts de classe ; réactionnaire parce qu’elle ouvre la voie à la conciliation de classe, qui est le paradis des riches et l’enfer des pauvres.

Le « particularisme noir » est utilisé par les capitalistes noirs pour créer
une solidarité entre eux et les travailleurs noirs, contre les « Blancs »

Le Noir – un humain comme les autres, ni plus, ni moins

De fait, il ne pourrait en être autrement, vu que cette néo-négritude – si vraiment il existe en elle quelque chose de nouveau – correspond à une insurrection idéaliste, c’est-à-dire, à l’affirmation, contraire à toute la science, que la réalité matérielle se soumettrait à la réalité spirituelle ou en procède et, partant, que la société serait dirigée par des idées ou des esprits. Une telle conception de la réalité constitue, historiquement, le sceptre de la bourgeoisie et la foi de la petite-bourgeoisie.

Néanmoins, c’est l’inverse qui se vérifie : c'est dans l'histoire de la reproduction humaine des conditions matérielles de l’existence, c’est-à-dire, dans l’histoire de la lutte des hommes et femmes pour leur survie et pour leur domination croissante sur les forces de la nature, que nous trouvons l’explication du progrès des idées et de la culture. Ce qui revient à dire qu’il n’existe pas de valeurs noires ou de culture noire, et que toute la culture qui existe dans les faits n'est qu'un processus continu de changements, reposant sur une base économique.

Comme l’expliquait Cabral, le grand révolutionnaire bissau-guinéen :
« La culture, quelles que soient les caractéristiques idéologiques ou idéalistes de ses manifestations, est ainsi un élément essentiel de l’histoire d’un peuple. Elle est la résultante de cette histoire, tout comme, disons, une fleur est le résultat d’une plante […] La culture a comme base matérielle le niveau de développement des forces productives et le mode de production. Elle plonge ses racines dans le sol de la réalité matérielle du milieu dans lequel elle se développe et reflète la nature organique de la société, pouvant être plus ou moins influencée par des facteurs externes. Si l’histoire permet de connaitre la nature et l’étendue des déséquilibres et des conflits (économiques, politiques et sociaux) qui caractérisent l’évolution d’une société, la culture permet de déduire quelles ont été les synthèses dynamiques, élaborées et fixées par la conscience sociale pour la solution de ces conflits, à chaque étape de l’évolution de cette même société, en quête de survie et de progrès. »

Ainsi, prenant conscience du fait que l’idéalisme correspond à la mystification du Noir – à l’établissement de valeurs génético-somatiques ou ontologiques de race – et que cela résulte en une déshumanisation de facto et non voilée des relations de domination impérialistes, nous refusons cette position philosophique. Nous disons, comme Sartre, que l’existence précède l’essence ; que lorsque chacun de nous est né, il n’y avait rien de plus que la possibilité ; que nous sommes, pour le meilleur comme pour le pire, des êtres humains comme tous les autres, autant d’individus distincts, produits d’une multitude de relations sociales dans lesquelles nous sommes intégrés, et que notre première exigence est celle d’être compris à la lumière de ces relations et non à la lumière d’une quelconque « nature ».

En guise de conclusion : tout prolétaire noir n’arrivera à une véritable conscience de soi qu’à travers la négation de l’essence noire et de toutes les formes d’idéalisme. Tout prolétaire noir, après, dans un premier temps, avoir ressenti qu’il est noir et, partant, qu'il est d’une certaine manière différent de son frère blanc, doit, dans un deuxième temps, répudier toutes les considérations biologiques et ontologiques de race, considérer les races dans un cadre strictement historique et social et comprendre que, en vérité, cette différence qu’il a ressentie est d’ordre purement social ; que lui, le Noir (ou la Noire), est l’égal absolu de tous les autres humains ; qu’en tant que travailleur ou travailleuse noir(e), il ou elle ne doit pas chercher une nature propre inutile à la défense de ses intérêts concrets, qui sont ceux de sa classe sociale. Ainsi, le prolétaire noir se rétablira dans la marche de l’histoire, aux côtés des prolétaires du monde entier, et vers la destruction de toute forme d’oppression et de domination.

Dès lors, nous devons à présent nous pencher sur les conditions matérielles et sociales d’où ont émergé ces idées déshumanisantes, expliquer comment est apparue, historiquement, la notion de race et l’idéologie raciste. Il faut comprendre exactement ce que signifie être noir. Parce que le sens commun, s’il peut servir de point de départ pour cet exposé, ne peut en aucun cas être considéré comme l’origine de notre problème – cette origine est nécessairement matérielle.



Tous des êtres humains, ni plus, ni moins

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