jeudi 11 juin 2015

Théorie : Lutte et démocratie syndicale (2)

Les syndicats à l'époque de la décadence impérialiste


Nous continuons aujourd'hui, à la lueur des textes de Trotsky, notre série sur la lutte syndicale avec une analyse plus poussée de ce qu'est l'aristocratie ouvrière et des conditions de son émergence inévitable, et de la situation particulière des syndicats dans les pays néocoloniaux comme la Côte d'Ivoire.


Comme le disait Trotsky en 1940 dans sa brochure « Les syndicats à l'époque de la décadence impérialiste » (voir le lien ici), le phénomène de l'émergence d'une bureaucratie syndicale, d'une « aristocratie ouvrière », est la conséquence logique de l'évolution du système capitaliste sur le plan socio-économique

En effet, avec le passage à l'ère impérialiste, stade suprême du capitalisme (voir ce lien), le capitalisme a quitté ses préceptes de « libre marché », « libre concurrence », « libre entreprise » pour devenir une affaire de plus en plus centralisée et dans laquelle l'État est amené à jouer un rôle de plus en plus grand afin de soutenir le capital national. On est aujourd'hui très loin du capitalisme originel, fantasmé par les libéraux, où chacun peut créer sa petite entreprise et espérer un jour rejoindre le cercle des « grands ».

Le passage à une économie mondialisée et l'apparition de multinationales et trusts géants qui occupent tout le terrain dans la plupart des pays du monde (Unilever, Nestlé, Total, Bouygues, Microsoft, General Motors, Société générale…), nuisant à leur développement autochtone, ne signifie en effet aucunement que ces entreprises ont perdu toute base nationale. Au contraire, dans le cadre du jeu que se livre ces différentes multinationales pour la domination mondiale, chacune est amenée à reposer encore plus sur son État national. Chacune de ces multinationales tisse mille liens entre son personnel et les hauts cadres d'État : présence d'ex-ministres aux conseils d'administration de l'entreprise, nomination d'anciens directeurs d'entreprise à la tête du gouvernement, etc. Ce sont bien souvent des chefs d'État qui viennent négocier les contrats pour ces entreprise privées.

Ensuite, la baisse tendancielle du taux de profit (le fait que, de part le développement logique du système, il devienne de plus en plus difficile pour les patrons de réaliser des profits sur base de leurs investissements) contraint aussi l'État à faire de plus en plus de cadeaux aux grandes entreprises pour les convaincre d'investir leur argent : baisse de taxes, détricotage du code du travail, subsides divers… au final c'est l'État qui investit pour que les grandes entreprises puissent continuer à faire leurs profits.

On voit que l'État joue donc un rôle de plus en plus important dans la vie économique du pays. C'est pourquoi les syndicalistes non révolutionnaires, dans leur lutte vis-à-vis de leurs patrons pour des hausses de salaire, etc. ont tendance à se référer de plus en plus à l'État, désormais (faussement) perçu comme un arbitre entre travailleurs et patrons. Les syndicalistes s'adaptent donc au pouvoir d'État, n'envisagent de plus en plus leurs actions que dans le cadre d'une campagne de « pression» , de « lobbying », se voient comme des représentants d'un certain groupe social jouant finalement au même jeu que les représentants du patronat. L'État lui-même, trop content de récupérer ce mouvement, joue le jeu.

C'est ainsi que, quel que soit le pays, quelle que soit l'idéologie de départ des différents syndicats ou les raisons de leur fondation, on voit partout se bureaucratiser les syndicats et se détacher cette « aristocratie ouvrière », devenu simple « groupe de pression », « société civile ».


Le cas des pays néocoloniaux

Dans les pays néocoloniaux comme la Côte d'Ivoire, cette tendance à la bureaucratisation des syndicats est d'autant plus exacerbée que l'État y joue nécessairement un plus grand rôle dès le départ.

Pourquoi cela ? Parce que nos pays néocoloniaux ne sont pas développés par notre bourgeoisie nationale et notre capitalisme propre, mais par un capitalisme venu d'ailleurs, par des capitaux étrangers. La bourgeoisie nationale, très faible, très peu nombreuse, ne se contente que des miettes, des quelques marchés moins porteurs délaissés par les capitalistes étrangers, ou bien est reléguée à un rôle subalterne, chargée de gérer dans son pays les investissements réalisés par des capitalistes étrangers. Elle est de plus divisée entre différents clans rivaux qui luttent pour ces miettes qui tombent de la table de l'impérialisme.

En même temps, cette bourgeoisie nationale amorphe et relativement impuissante fait face à un prolétariat extrêmement nombreux, suscité par l'arrivée massive des capitaux étrangers. Alors qu'en Occident, où le capitalisme est né, la bourgeoisie nationale croissait au même rythme que le prolétariat national (au fur et à mesure que disparaissaient les anciennes classes sociales intermédiaires), chez nous, la bourgeoisie occidentale a ruiné les petits artisans, petits paysans, petits commerçants, petits pêcheurs, et les a poussés à abandonner leurs activités pour se chercher en ville, en tant que prolétaires dont la seule source de revenus est la vente de leur force de travail. Un prolétariat national s'est donc créé sans qu'une bourgeoisie nationale ne soit véritablement installée. Le prolétariat devient rapidement la classe la plus puissante dans le pays.

C'est cette situation qui est la base sociale du caractère bonapartiste (dictatorial) des États néocoloniaux. La moindre ouverture démocratique risque en effet de compromettre l'ensemble du système, vu qu'il n'y a aucun gardefou pour contenir la masse affamée. C'est pourquoi l'intégration des syndicats au pouvoir d'État et leur mise à pied se fait de manière encore plus rapide et forte chez nous. Les dirigeants syndicaux sont dès lors appelés à jouer le rôle de police politique au sein du mouvement des travailleurs pour y contrer toute volonté de lutte radicale ou d'organisation indépendante. Dans certains cas, les syndicats sont carrément appelés à devenir actionnaires des entreprises privées : ils profitent alors directement de l'exploitation de leurs affiliés, au même titre que le patron.

En outre, la bourgeoisie nationale, lorsqu'elle se sent des envies de combattre le capital étranger afin de pouvoir assumer son rôle de bourgeoisie dans son propre pays, se voit contrainte de mobiliser le prolétariat à son secours. Mais la fièvre révolutionnaire qui s'empare alors de la population dans ces situations de lutte « nationale » exacerbée ouvre la porte à d'innombrables revendications que la bourgeoisie nationale n'est pas prête à assumer – ce qui accentue encore plus l'intégration incestueuse des syndicats au pouvoir d'État. C'est cette situation, décrite par Trotsky en 1940 en parlant du Mexique de l'époque, que nous avons vue se dérouler chez nous en Côte d'Ivoire de 2000 à 2011. Par contre, il peut subvenir un régime qui désire travailler avec les étrangers : ce régime se verrait rapidement forcé de mettre en place une dictature totalitaire et de détruire le mouvement des travailleurs. C'est la situation que nous connaissons depuis 2011 chez nous.

Faiblesse de la bourgeoisie nationale, développement rapide du prolétariat, manque de traditions démocratiques, pression de l'impérialisme : ces quatre facteurs sont identifiés par Trotsky comme justifiant le fait que dans le cadre d'un pays néocolonial, il n'existe aucune base socio-économique pour un régime bourgeois démocratique stable, qui serait à l'image des démocraties européennes. Il s'agit d'une pure utopie. En deux mots : l'Afrique ne peut pas connaitre et ne connaitra pas la démocratie tant que vivra le capitalisme en Afrique. L'installation d'une démocratie ne peut se faire que sur base d'une démocratie prolétarienne – la république des agoras – et d'une économie socialiste véritable, nationalisée et planifiée. Sans cela, elle est condamnée à la dictature policière ou à l'instabilité.


La lutte pour des syndicats indépendants

De toute cette analyse, on est en droit de se demander : vu les pressions, pouvons-nous encore avoir des syndicats indépendants ? La réponse est oui, pour peu qu'il s'agisse de syndicats révolutionnaires dès le départ, dirigés par des cadres formés et qui savent où ils vont et contre quoi ils luttent. Sans quoi, un syndicat qui n'est pas consciemment révolutionnaire est condamné à perdre son indépendance syndicale tôt ou tard.

Cela signifie-t-il qu'il ne faille pas travailler dans les syndicats réformistes (non révolutionnaires) ? Non ! Les militants révolutionnaires doivent travailler dans les syndicats où se trouvent la masse des travailleurs et des militants, en fonction de la situation concrète du moment. Quelles que soient les difficultés à militer dans les syndicats établis, il ne sert à rien de vouloir créer un nouveau syndicat, un petit groupe qui ne rassemblerait que les quelques militants conscients. Car ceux-ci se retrouveraient isolés des masses et ne pourraient mener la moindre action. Ils auraient de plus à subir une répression accrue de toutes parts. Il faut donc travailler à l'intérieur des syndicats qui existent pour tenter d'y développer un réseau de militants combatifs capables d'imposer les mots d'ordre de la base à la direction. Une lutte pour transformer le syndicat en organe de la masse exploitée et non de sa direction privilégiée.

À terme, on peut vouloir viser une scission et la création d'un nouveau syndicat, mais il faut alors que cela se fasse en emportant autant de travailleurs que possible avec soi, sans quoi l'opération est un échec. Cela demande un travail de terrain de longue haleine, pendant lequel les militants révolutionnaires doivent se comporter comme les meilleurs militants de leur syndicat et adopter une attitude irréprochable. Cela demande également de savoir se servir des occasions qui s'offrent pour frapper au bon moment.

Il faut bien comprendre qu'à l'heure actuelle, celle de la crise mondiale, les syndicats ne peuvent plus rester neutres politiquement et se limiter à demander de petites améliorations au jour le jour. Parce que le système n'a plus les moyens de satisfaire aux revendications. Ou lorsqu'il donne d'une main, il reprend automatiquement de l'autre : on le voit chez nous avec la baisse des subsides étatiques à la CIE qui suit de quelques semaines la hausse de salaire des fonctionnaires.

À l'heure actuelle donc, les syndicats doivent faire le choix : soit agir en tant qu'instrument du capitalisme impérialiste pour discipliner les travailleurs et les empêcher de mener à bien leur lutte, soit agir en tant qu'instrument de la révolution prolétarienne. De plus, il est clair que cette lutte ne peut être menée par les seuls syndicats, mais que ceux-ci doivent être appuyés par un parti révolutionnaire, qui reste à construire en Côte d'Ivoire.


En guise de conclusion, citons une dernière fois Trotsky : « À l'heure de la décadence impérialiste, la neutralité des syndicats est morte au même titre que la démocratie bourgeoise ».

Le camarade Lev Davidovitch Bronstein, dit « Trotsky »,
dirigeant de la révolution russe de 1917 puis de la résistance
contre la dictature de Staline, artisan de la révolution mondiale

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