lundi 21 septembre 2015

Théorie : La « démocratie » en Afrique : une utopie sous le capitalisme (1)

Première partie : les limites de la démocratie « à l'européenne »


Pour beaucoup de militants de gauche en Afrique, il ne faut pas « bruler les étapes ». On ne peut selon eux pas parler de lutte ouvrière pour le socialisme, alors que nous n'avons même pas encore acquis les droits démocratiques de base nécessaires à la création d'un mouvement syndical et de partis politiques, la liberté d'expression, etc. que la majorité de la population n'est pas éduquée, a faim, et ne peut par conséquent pas lutter.

Pour beaucoup de ces militants aussi, il revient d'encourager la couche dite « progressive » de la bourgeoisie africaine dans son combat personnel contre l'impérialisme et pour la démocratie, de s'allier à elle, afin de ne pas déforcer le mouvement pour la « démocratie ». Dans ce genre de discours, on entend souvent parler de « réalisme », de « moindre mal », de « front démocratique », d'« union des forces vives », etc. 

Or, c'est justement en cela que se trompent les démocrates de gauche et que nous les voyons condamnés à errer sans fin d'une « plateforme de l'opposition » à l'autre, partout en Afrique, parcourant sans relâche le cycle infernal des mobilisations de foule, des déceptions, des rébellions, des transitions et des coups d'État, entrecoupé des inévitables crises (post-)électorales. En réalité, la « démocratie » bourgeoise qui nous sert de modèle imposé par l'Occident impérialiste est une chimère qui ne pourra jamais être appliquée à l'Afrique. Plus tôt nous nous en rendrons compte, plus tôt nous pourrons en sortir. Démonstration.


Qu'est-ce que la démocratie « à l'européenne » et comment a-t-elle été construite ?

Puisque l'on parle d'un modèle à atteindre, il faudrait d'abord bien comprendre qu'est-ce que ce modèle, comment il s'est construit et comment il s'est imposé à nous.

L'« État moderne démocratique » est un État bourgeois, né d'un long processus de révolutions et contrerévolutions en Europe occidentale qui s'est déroulé tout au long des 18e et 19e siècles. Tout part du système féodal européen, au sein duquel s'était développée une classe, la bourgeoisie, dont le pouvoir économique ne cessait de croitre au fur et à mesure que progressaient la science, la technique et que s'intensifiaient les relations internationales (voir le Manifeste du Parti communiste). La bourgeoisie dirigeait déjà dans de nombreuses villes, par l'intermédiaire de « Conseils bourgeois » qui lui servaient de parlements, dans l'ombre de la classe féodale (caste militaire de grands propriétaires terriens). C'est la révolte de la bourgeoisie et sa prise du pouvoir (plus ou moins complète) notamment aux Pays-Bas, en Angleterre, en France, aux États-Unis, qui a donné naissance à l'État bourgeois parlementaire, copie conforme à l'échelle nationale des anciens Conseils bourgeois, accompagné de toute une série d'institutions telles que la constitution, les partis politiques, la presse « libre », etc.

Vu que la bourgeoisie n'a jamais représenté qu'une minorité dans la société, elle s'est vue contrainte, dans le cadre de sa révolte contre la classe féodale, de rallier derrière elle une grande partie du bas peuple : paysans, artisans, petits commerçants, ouvriers et employés. C'est pourquoi, ses idéaux devaient être « Liberté, égalité, fraternité ».

Mais tout cela n'était qu'un mensonge destiné à tromper les masses. Sitôt après la révolution française de 1789, Napoléon instaure déjà une dictature personnelle après avoir assassiné la majorité des meneurs les plus radicaux de la révolution. Ensuite, la monarchie a été restaurée, puis emportée par une nouvelle révolution qui a mis en place une courte république avant un nouveau coup d'État et une nouvelle dictature sous Napoléon III. Ce n'est que près de 100 ans après la révolution française de 1789, que la « démocratie » parlementaire a pu réellement s'installer durablement en France, à la suite du massacre de la révolution ouvrière socialiste (déjà), la Commune de Paris de 1871, qui a fait près de 30 000 morts.

Répression de la Commune de Paris (1871)

On voit donc que même en France, le pays n'a pu trouver une « stabilité » pour sa « démocratie » que suite à l'écrasement de toute velléité d'émancipation de la part des basses couches de la population. En réalité, pendant la plupart de l'histoire de ces républiques bourgeoises, le peuple n'avait quasiment aucun droit « démocratique » : le droit de vote était payant et n'était accessible qu'aux personnes diplômées, les riches pouvaient avoir plusieurs voix en payant plus cher, les femmes étaient d'office exclues du vote, les syndicats étaient interdits, les manifestations et grèves étaient réprimées dans le sang par l'armée, qui n'avait même pas honte de faire charger la cavalerie pour piétiner les travailleurs en lutte. 

Vous pensez que tout ça est une image du passé ? En Belgique, c'est en 1950 encore que Julien Lahaut, dirigeant du Parti communiste, est assassiné. Les derniers massacres de grévistes datent quant à eux de la grève révolutionnaire de 1961. Au Royaume-Uni, les charges de cavalerie et les moyens de torture collective des manifestants sont encore et toujours courantes (et mêmes de plus en plus régulière). En France, le dernier meurtre d'un manifestant remonte à… octobre 2014 !

Rémi Fraisse, manifestant écologiste tué en octobre 2014 en France.
Sa mort provoque d'importantes émeutes dans tout le pays, elles aussi
férocement réprimées, notamment à Nantes et Toulouse.

Les bourgeois justifiaient les lois antidémocratiques par le fait que « On ne peut pas voter pour le budget d'un État auquel on n'a pas contribué » (la fameuse théorie selon laquelle l'État doit être géré « comme une entreprise », très en vogue en ce moment parmi nos intellectuels africains), que « On ne peut tout de même pas demander à un analphabète d'exprimer un avis politique », etc. De toute façon, même si des droits démocratiques avaient été donnés aux travailleurs, il aurait été très difficile de l'exercer dans un contexte où les gens travaillaient dès l'âge de 5 ans, tous les jours, de 6h à 22h ! (sauf le dimanche pour aller à l'église, avec la bénédiction de leur patron).

Et pourtant… C'est dans ce contexte de misère nauséabonde, faisant face aux pires difficultés, que se sont organisés les premiers syndicats et les premiers partis politiques prolétariens. Même si ces derniers étaient dirigés par des personnes qui à tous points de vue étaient des intellectuels bourgeois, l'idée était d'organiser la masse prolétaire déshumanisée pour lui donner confiance en ses propres forces, en tant que vecteur de changement. On a progressivement arraché la journée des huit heures, quelques timides avancées « démocratiques »…

Mais le facteur décisif a été la révolution russe de 1917. L'Union soviétique a été le premier État au monde à donner le droit de vote aux femmes. L'impact de la révolution russe en Europe a été énorme. Terrifiées par la montée des masses, et craignant pour la survie de leur propre système, les bourgeois d'Occident ont fini par accorder le suffrage universel : au Royaume-Uni et en Belgique en 1918 (hommes uniquement), au Canada et aux États-Unis en 1920 (droit de vote pour tous les hommes et femmes blancs uniquement), en Allemagne en 1919 (hommes et femmes)… Le droit de vote pour les femmes attendra 1944 en France, 1948 en Belgique ; le droit de vote pour les Noirs aux États-Unis ne sera obtenu qu'en 1965. En France encore, on ne peut parler de véritable liberté d'expression qu'à partir de la révolution de 1968.

Révolution allemande de 1918-19, dans le sillage de la révolution russe,
 qui a mis un terme à la monarchie en Allemagne et instauré le suffrage
universel. C'est de la répression de ce mouvement que sont nées les
premières milices nazies.

On voit ici que la concession du suffrage universel dans tous ces pays a toujours été la conséquence de luttes de masse allant jusqu'à la menace d'une révolution socialiste (1917-1920 à la suite de la révolution russe, 1944-1948 vague révolutionnaire qui a suivi la Seconde Guerre mondiale en prélude à la Guerre froide), accordée par une bourgeoisie le couteau sur la gorge, afin de calmer les masses en donnant à leurs dirigeants « socialistes » ou « communistes » un prétexte pour la démobilisation.

Même aujourd'hui, la démocratie « à l'européenne » reste extrêmement limitée. Tous les principaux partis politiques sont des partis bourgeois financées par de grosses entreprises, banques et multinationales. On ne compte que sur les doigts de la main les personnes issues du peuple assises au parlement. C'est aujourd'hui que l'élite britannique se moque du nouveau dirigeant du Parti travailliste Jeremy Corbyn parce qu'il est « incapable de nouer sa cravate de manière élégante ». 

Faire des réunions coute de l'argent : il faut payer le transport, la salle de réunion, et prendre sur le peu de temps libre qui nous reste après le travail. Se présenter aux élections coute de l'argent. Passer à la télé, dans les journaux… coute de l'argent – d'autant que tous ces médias sont eux-mêmes contrôlés par la bourgeoisie propriétaire de ces médias, directement (médias privés) ou indirectement (médias « publics »). 

Aux États-Unis, les élections sont systématiquement organisées en semaine et en journée. Les salariés sont obligés de demander congé à leur patron pour pouvoir aller voter !

Les attaques sur les syndicats sont continues, on remet sans cesse en cause le droit de grève, avec les tentatives d'instaurer un « service minimum », les amendes infligées aux grévistes, le tabassage par la police des piquets de grève, sans parler des agents provocateurs au sein des manifestations, de la surveillance policière permanente, etc.  En Espagne, toute manifestation non autorisée, y compris dans le cadre d'appels à manifester sur Facebook, est maintenant susceptible d'amendes allant jusqu'à 600 000 euros (400 millions de francs CFA). On voit aussi la traque et le traitement particulièrement brutal des personnes qui ont révélé des documents secrets compromettant les États-Unis, comme Julian Assange, Chelsea Manning et Edward Snowden.

« La bouilloire », tactique utilisée par les policiers britanniques pour
mettre la pression sur les manifestants. Ceux-ci sont bloqués pendant des heures
dans le froid, sans boire ni manger et sans possibilité d'aller à la toilette.

En France, le dernier tripatouillage de la constitution date du coup d'État de Charles de Gaulle de 1958. À ce moment, la France traverse une grave crise politique pendant la guerre d'indépendance que mène l'Algérie contre la France : un conflit qui a duré huit ans et fait 500 000 morts. Lorsque De Gaulle finit par accorder l'indépendance à l'Algérie, une partie de l'armée française, à l'appel de la couche la plus extrémiste de la bourgeoisie impérialiste française, se rebelle et menace de chasser De Gaulle du pouvoir, avant d'être écrasée dans le sang. La constitution de l'actuelle 5e république française est un document rédigé par des proches de De Gaulle taillée sur mesure pour répondre aux besoins de son coup d'État.

En Espagne et au Portugal, la dictature n'a cessé qu'en 1975.

Rappelons aussi qu'en Belgique, aux Pays-Bas, en Espagne ou au Royaume-Uni, le chef de l'État demeure un monarque non élu et issu de familles aristocratiques extrêmement riches, à la tête du pays par seule vertu de sa naissance. En Belgique, le monarque Léopold II, responsable de la mort de 20 millions de Congolais, possédait l'entièreté du Congo à titre de « propriété personnelle », avant que sa brutalité sanglante force la communauté internationale à appeler de tous ses vœux le parlement belge à arracher sa propriété au souverain (pas que cela ait vraiment amélioré le sort des Congolais par après……). La raison d'être de la survie de ces reliques du moyen-âge est l'acceptation de compromis pourris par la bourgeoisie au sortir des révolutions nationales du 19e siècle, mais aussi le fait que ces monarques, en tant que « commandant suprême des armées », peuvent à tout moment servir d'ultime point de ralliement à la classe dirigeante en cas de crise sociale grave et prolongée.


Le roi Philippe II de Belgique et sa famille hyperprivilégiée.
Chef de l'État et commandant suprême des armées de la « démocratie » belge.

En outre, de nos jours, on voit les attaques contre la « démocratie » se développer désormais à l'échelle internationale. En Grèce, malgré le fait que le peuple se soit déjà prononcé à plusieurs reprises contre les soi-disant plans de sauvetage du pays qui ne font qu'encore plus endetter l'État et enfoncer la population dans la misère et le pays dans la faillite, ce sont les institutions de l'Union européenne, les grandes banques et le FMI qui imposent à l'État une politique à mener, quelle que soit l'opinion publique. Allant jusqu'à imposer que toute loi qui passe par le parlement grec doit d'abord recevoir l'approbation du FMI et de l'Union européenne.

D'ailleurs, en l'absence de partis d'opposition mettant en avant un discours radicalement différent par rapport à l'idéologie et au consensus bourgeois, les gouvernements des États occidentaux sont de plus en plus le fruit d'accords de coulisse déjà conclus avant même la tenue des élections. Ainsi, aux États-Unis, George W. Bush s'est autoproclamé vainqueur des élections de 2000, pourtant remportées par Al Gore, malgré les nombreuses preuves de trucage et de fraude électorale. Aucune réaction de la part de Gore. 

Il ne faut donc guère s'étonner du fait qu'en Occident, la « démocratie » ne convainc plus grand-monde. Une part croissante de la population, dépitée et consciente du fait que leur vote ne changera rien, s'abstient de toute participation. Les politiciens font des discours devant des salles de plus en plus vides et des audiences de plus en plus apathiques. 

Mais tout cela pourrait changer avec l'arrivée de quelque chose de nouveau. L'énorme engouement populaire pour des nouvelles formations telles que Syriza (avant sa trahison), Podemos, ou Jeremy Corbyn, montre que la population est toujours prête à se mobiliser autour de figures radicales apportant un discours qui se penche sur les véritables problèmes des masses et appelle à lutter contre l'austérité qui nous est imposée aujourd'hui par le grand patronat et l'aristocratie financière. Malheureusement, comme l'expérience de Syriza l'a démontré, ce combat ne pourra être remporté tant que nous demeurerons dans le cadre de cette fameuse « démocratie à l'européenne ».

Tsipras a soulevé les foules désenchantées par la politique d'austérité menée
par l'ensemble des partis politiques avec l'espoir qu'une autre politique était
possible, mais a démontré que tant que l'on reste dans le cadre de ce système,
aucune véritable démocratie tenant compte de la voix du peuple n'est possible.

En résumé : 

La démocratie « à l'européenne » est une « démocratie » extrêmement limitée, dont les acquis « fondamentaux » datent d'il y a au maximum 70 ans. C'est dans le contexte d'une dictature sordide que se sont établis les premiers syndicats, caisses mutuelles et partis politiques prolétariens – encore non révolutionnaires. La plupart des droits démocratiques « élémentaires » tels que le droit de vote, n'ont été acquis que suite à des mouvements d'ampleur historique et la menace de révolutions communistes à l'échelle continentale, en tant que tactique utilisée par la bourgeoisie pour briser ces mouvements révolutionnaires. 

C'est-à-dire que les militants « démocratiques » en Afrique se battent pour l'installation chez nous d'un système prôné par l'Occident comme un modèle suprême mais qui en Europe même n'est que le résultat de divers compromis pourris entre bourgeoisie apeurée et dirigeants syndicaux ou « socialistes » corrompus, qu'il s'agit d'un leurre et d'un mensonge, d'une chimère même pas vieille de quelques décennies. À quoi aspirent donc nos démocrates africains ?

(Cliquer ici pour accéder à la deuxième partie de ce dossier)

Répression du mouvement « Occupy » aux États-Unis

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