samedi 7 mai 2016

Inde : Intensification de la lutte et colère grondante

La « Modimania » serait-elle en déclin ?


L'année 2016 s'est ouverte en Inde par une vague de manifestations partout dans le pays provoquée par le « suicide forcé » d'un étudiant dalit, Rohit Vemula, dans le sillage de nombreux mouvements un peu partout dans le pays, suite à la grève nationale de septembre 2015 à laquelle ont participé 150 millions de travailleurs. Un an et demi après l'élection du nationaliste Narendra Modi et le rejet du parti du Congrès au pouvoir depuis l'indépendance, une grande partie de la population rejette à présent Modi et son discours de repli culturel, d'impérialisme hindou et de tentatives de division sur base des différentes religions, ethnies et castes. Plus que jamais, la paix sociale en Inde semble fortement compromise. 

– Article rédigé en février 2016 par le camarade Anand Kumar du groupe Dudiyora Horaata (Lutte ouvrière, section indienne du CIO), Bangalore

Cela fait maintenant un peu plus d'un an et demi que l'Inde est dirigée par le gouvernement du BJP. Tout au long de cette période le BJP, Bharatiya Janata Party (Parti du peuple indien), dont la figure de proue est le président Narendra Modi, est parvenu à se mettre à dos de larges couches de la population en Inde comme à l'étranger. Tout au long de l'année 2015, les réactionnaires de la Sangh Parivar, la coalition nationaliste hindouiste dont fait partie le BJP, n'ont pas arrêté de faire parler d'eux, suscitant chaque jour une nouvelle controverse. Cela a été tellement loin que même les médias internationaux ont commencé à s'en faire l'écho.

C'est ainsi qu'on a vu une loi visant à interdire la vente de viande de bœuf, animal sacré pour les hindous. La controverse que cela a suscité a énormément contribué à enflammer les passions, polarisant les différentes communautés du pays, ce qui fait que l'on vit à présent dans un climat permanent d'insécurité et de peur. De même, le meurtre de rationalistes (c'est-à-dire de personnes rejetant l'analyse religieuse ou mystique de la politique et de la société promue par le gouvernement) et les autres menaces de mort non encore mises à exécution, montent le climat d'impunité absolue dont bénéficient les membres de la Sangh Parivar. C'est ainsi qu'en guise de protestation, on a vu de nombreux écrivains, réalisateurs de cinéma, scientifiques, etc. rendre au gouvernement leurs prix reçus dans le passé.

Les étudiants montent au créneau dans une université après l'autre. Les vétérans de l'armée réclament leurs pensions. Les Népalais, qui s'accommodaient jusqu'ici de la relation de « grand frère à petit frère » qui leur est imposée par l'Inde, sont maintenant scandalisés par le blocus non déclaré sur leur pays et qui dure depuis le 23 septembre 2015. Les déclarations telles que celle du porteparole du BJP, M. Ram Madhav, sur une « Akhand Bharat », c'est-à-dire, une « Inde unifiée » dans laquelle le Népal, le Pakistan et le Bangladesh feraient partie d'une même coalition ou fédération (sous domination indienne évidemment), montre la contradiction inhérente du régime, illustrée aussi par la visite surprise de Modi au Pakistan dans laquelle toute une série d'ouvertures avaient été faites. La vision du monde tel que le voit la Sangh Parivar, traduite dans sa politique étrangère, ne pourra mener qu'à de nouvelles hostilités avec nos voisins, malgré tous les efforts pour prouver le contraire.

Sur la question complexe des castes, même l'agitation menée par la riche et influente communauté Patel en vue de la création d'un statut spécial a ébranlé une des principales bases de soutien de Modi dans la province du Gujarat (ouest). On a aussi vu cette perte de soutien dans les élections locales, où le BJP a perdu des sièges dans les zones rurales au profit du parti du Congrès, l'ancien parti de gouvernement, libéral. Les failles se font sentir jusqu'au sein du BJP lui-même, avec une faction menée par l'ancien dirigeant L.K. Advani, âgé de plus de 80 ans. Les déclarations du chef de la Sangh Parivar, M. Mohan Bhagawat, la bouche du cobra aux nombreuses têtes, sur les statuts spéciaux pour les castes inférieures et ethnies minoritaires ont eu l'effet inverse de celui escompté, avec pour effet la perte de la province du Bihar (nord-est). Non seulement ces déclarations ont causé un profond mécontentement parmi les dalits (castes inférieures, « intouchables » par les castes supérieures), mais elle a aussi provoqué une remise en question parmi les autres couches pauvres auparavant conquises par le discours de « développement » prôné par le BJP.

Sur le front économique, les prix des denrées alimentaires n'arrêtent pas de croitre. Les statistiques des « suicides » de paysans pauvres continuent à enfler, même parmi des provinces telles que le Pendjab (nord-ouest) et le Maharashtra (ouest, dont la capitale est Mumbaï), considérées comme riches sur le plan agricole. Même si les classes moyennes qui ont beaucoup soutenu Modi et le BJP maintiennent un silence de mort face à la hausse inouïe des prix des produits de première nécessité, les couches inférieures de la population ont de plus en plus tendance à partir en action, avec de nombreuses grèves et agitations partout en Inde.

L'agence Moody a donné un avertissement fin octobre, remarquant que « tout ne va pas bien ». Le pays a connu la plus grande grève nationale de son histoire récente en septembre 2015, à laquelle a participé 150 millions de travailleurs.

La liste est encore longue… La cerise sur le gâteau a été la défaite complète et retentissante de l'alliance menée par le BJP dans les élections régionales de novembre dans le Bihar, où Modi lui-même était pourtant directeur de campagne.

Défilé syndical lors de la grève nationale de septembre 2015

Le « Hindutva » déchainé

Malgré tout cela, la folie continue : le BJP et ses organisations partenaires continuent leurs discours et activités de division communautaire. Cette véritable brigade de l'intolérance, présente en ligne aussi bien que dans la rue, a le soutien non officiel du Premier ministre lui-même. De ce fait, la question de la viabilité de son gouvernement et de son avenir après 2019 est déjà soulevée.

Tous les personnages à moitié fous qui constituent la Sangh Parivar ont trouvé une ouverture avec l'arrivée au pouvoir de Narendra Modi en 2014. Ils ont perçu cela comme un véritable « permis d'agir » à visage découvert et sans en craindre les conséquences. Tous les discours du gouvernement selon lesquels il chercherait à cadrer ces hommes et femmes déments ne sont que du vent, puisque ce gouvernement est lui-même rempli de bigots de la base au sommet. Lorsqu'on combine cela au fondamentalisme économique de capitalisme débridé appliqué par le gouvernement, on obtient un cocktail mortel.

Cela ne veut pas dire que tout va bien même du point de vue des hommes d'affaires. Malgré toutes les séances photo prises avec les plus grands patrons du monde et les mises en scène théâtrale qui les accompagnent, les craintes exprimées par toute une section de la classe capitaliste, avec entre autres N.R. Narayan Murthy (ex-DG d'Infosys), l'agence Mood et M. Raghuram Rajan (l'ex-président de la Banque nationale), ne peuvent être balayées d'un simple revers de la main. En fait, la classe capitaliste s'inquiète de plus en plus du fait que la politique communautariste extrémiste menée par le BJP et sa coalition ne finisse par prendre le dessus sur les « réformes » économiques devant être mise en place selon elle. 

On voit aussi d'anciens cadres du BJP comme L.K. Advani avertir de la possibilité d'un effondrement complet de l'ordre social. Déjà, la démolition de la grande mosquée de Babur en 1992 avait suscité une grande crise intercommunautaire faisant plus de 2000 morts (les hindous affirment que cette mosquée vieille de 600 ans avait été construite sur un de leurs sites sacrés, ce que les musulmans ont toujours nié) ; en 2002 aussi, la crise dans le Gujarat, la région dont Modi était le gouverneur, a fait plus de 1000 morts lors de combats entre musulmans et hindous. Une nouvelle crise de ce genre pourrait avoir des conséquences fatales pour la stabilité que l'État indien a réussi à bâtir depuis des décennies.

Le style dictatorial du duo constitué par Modi et Shah (président du BJP) a également du mal à passer auprès de sa propre base. On le voit dans la manière dont la campagne électorale a été menée au Bihar. La mainmise totale sur la campagne par le petit groupe autour de Shah et Modi a dégouté de nombreux travailleurs qui soutiennent pourtant le BJP. Sans même parler du contenu de la campagne lui-même, qui, de la thématique du développement, est passée au problème des quotas pour les basses castes puis aux conflits communautaires et à la question de la viande de bœuf, ce qui a fait passer les cadres du BJP pour des personnes très dangereuses et n'a pas convaincu qui que ce soit parmi les simples travailleurs. La dernière goutte qui a causé la défaite a été le discours d'Amit Shah, recourant à l'argument de la dernière chance : le Pakistan. « Si le BJP perd le Bihar, on entendra des feux d'artifice au Pakistan ». Poussé par un enthousiasme débordant, Mohan Bhagwat, le chef de la coalition Sangh Prativar, a inséré dans le débat la question d'une révision des quotas pour les basses classes. Ce discours castiste censé leur faire gagner des points a été du pain béni pour l'opposition qui s'est empressée de réagir, surtout dans une province où 70 % de la population est composée de dalits et autres populations de basses classes.

La récente controverse autour des accusations de corruption lancées par un membre du BJP contre le ministre des Finances Arun Jaitley a été une autre gifle dans le visage du gouvernement. Même si Jaitly est un politicien réputé pour ses talents de manipulateur (surtout vu sa formation d'avocat), capable de se tirer de n'importe quelle situation, il est clair que si des éléments devaient confirmer l'implication de Jaitley, il serait contraint de démissionner. Cela constituerait un coup dur pour le gouvernement, tant du point de vue politique qu'économique : en effet, non seulement Jaitley est perçu comme un élément proche du clan Modi et est censé jouer le rôle de « visage libéral » du parti, mais il exerce également une importante influence politique parmi l'élite du pays.

Avec le ralentissement de l'économie mondiale qui va survenir dans la prochaine période, la campagne « Made in India » tant promue par Modi ressemble un peu plus chaque jour à un slogan dénué de tout sens. Les prix des produits de base continuent à monter, et la croissance de 7,5 % du PIB ne se reflète aucunement sur le terrain pour la majorité de la population ; d'autant plus que ce taux de croissance sera difficile à maintenir sur le long terme vu le ralentissement de l'économie chinoise et les conséquences que cela a sur l'économie mondiale dans son ensemble. Malgré tout le bruit autour du « Made in India », les statistiques qui s'accumulent ne font que démontrer la baisse de la force de production industrielle de l'Inde et la chute de l'activité de la distribution. Modi a beau faire des voyages partout dans le monde pour vendre le pays, la population ne voit pas la différence entre son gouvernement et le gouvernement précédent sous le parti du Congrès, perclus de crises.

Le plus grand danger avec ce gouvernement est son étroite association avec la Sangh Parivar et la longue liste d'organisations d'enragés qu'elle a engendrées. D'un côté, le gouvernement est tout simplement incapable de contrôler ses partenaires de coalition, de l'autre le gouvernement les soutient directement, comme on l'a vu au moment où certains des plus grands intellectuels et artistes du pays ont décidé de rendre leurs prix au gouvernement. Le gouvernement a alors ouvertement soutenu une soi-disant « marche de la tolérance » en novembre 2015, dirigée par Anupam Kher, un célèbre acteur pro-BJP, pendant laquelle les manifestants ont crié des insultes, des slogans réactionnaires, menacé des journalistes, etc.

Après à peine un an et demi au pouvoir donc, le gouvernement communautaire de Modi est parvenu à diviser la population indienne comme aucun autre avant lui. La ghettoïsation de la population musulmane au Gujarat est un exemple classique de la manière dont le tissu social partagé par de nombreuses communautés (langue, culture, etc.) a été divisé sur base de la religion. Les mouvements de contestation comme les restitutions de prix ou les marches des étudiants qui ont éclaté de façon spontanée sont autant de signes avant-coureurs de ce qui est à venir.

Mais tout cela comporte également le danger d'une nouvelle explosion de violence sectaire, voire d'un nouveau drame semblable aux attentats de Mumbaï perpétrés par des djihadistes qui ont tué 170 personnes en 2008. Un tel risque ferait sombrer le pays dans une direction tout à fait inconnue. La Sangh Parivar et ses organisations parallèles, qui se sentent encouragées par la présence des « leurs » à la tête de l'État, sont sans arrêt à la recherche d'un nouveau prétexte pour diviser la société et maintenir leur emprise sur la soi-disant « majorité hindoue » de la population.

Rassemblement de soutien à Modi, rempli de fanatiques religieux

Une opposition inefficace

Le seul facteur positif pour ce gouvernement est le fait que l'opposition est divisée et incapable de représenter la moindre menace pour sa stabilité. Le parti du Congrès, toujours aux prises de la dynastie politique qui le contrôle, est notoirement corrompu, et son leader, Rahul Gandhi (vice-président du parti du Congrès, président de sa jeunesse et fils de la présidente du parti, Sonia Gandhi), est très loin de représenter le moindre espoir de changement pour la jeunesse indienne. 

De son côté, le parti du « Vrai Congrès » (une scission du Congrès) est un vieux cheval sur lequel la classe capitaliste peut toujours se reposer au besoin, mais son influence est limitée et les capitalistes doutent qu'il puisse véritablement mettre en place l'ensemble des réformes antisociales qui lui seront demandées. 

Les autres partis d'opposition n'existent pour ainsi dire pas sur le plan national, mais uniquement dans leurs diverses bases régionales. Tant qu'on parle de politique économique, ils ne diffèrent en rien des deux principaux partis bourgeois. Leur orientation régionale et leur composition de caste font en sorte qu'il serait très difficile de les faire rentrer dans un même gouvernement de coalition ; cette solution n'en serait qu'une de dernier recours.

Parmi les grands partis de gauche, l'élection en avril de Sitaram Yechury en tant que secrétaire général du « Parti communiste indien (marxiste) » (PCI(M)) n'apportera pas le moindre changement dans la position de ce parti. Cette personne est un politicien bien connu pour ses revirements et ses accords avec les principaux partis bourgeois ; il est l'un des théoriciens qui ont mené à la déviation de la révolution népalaise de 2006 (lorsque le Népal a été conquis par une rébellion maoïste et la monarchie abolie pour être remplacée par une simple démocratie bourgeoise). Même si le Front démocratique de gauche, dirigé par le PCI(M), est parvenu à une résurgence dans le Kerala (sud-ouest) en gagnant le plus grand nombre de sièges au parlement régional, la question reste posée de savoir si ce parti pourra récupérer son bastion perdu au Bengale occidental (province de l'est, dont la capitale est Kolkata / Calcutta).

Le « Parti de l'homme ordinaire » (Aam Aadmi Party), qui avait pu passer pour quelque chose de nouveau auprès des classes moyennes, a suscité de grands espoirs avec sa victoire aux élections régionales de Delhi (la capitale nationale) l'an passé. Cependant, il est vite apparu que ce parti n'avait rien de fondamentalement différent par rapport aux autres. On ne sait s'il parviendra à obtenir des victoires en-dehors de Delhi. Même s'il parvenait à s'étendre, son programme néolibéral ne représente aucunement une menace pour le capitalisme.


En septembre 2015, l'Inde a connu une grève nationale qui, avec 150 millions de participants, a été une des plus grandes grèves qu'a connu ce pays depuis son indépendance. Elle a révélé toute l'ampleur de la colère qui vit parmi la classe ouvrière, qui souffre de la hausse des prix et des mauvaises conditions de vie et de travail. Mais vu le manque de direction des partis de gauche, surtout de la part du PCI(M), toute cette colère qui vit à la base est contenue comme la pression de la vapeur dans une marmite, dont le couvercle est maintenu fermé par la direction du parti et des syndicats. 

Si le prolétariat de ce pays se trouvait une direction digne de ce nom, armée d'un programme de transition pour le socialisme, elle pourrait susciter un mouvement capable de balayer Modi, la Sangh Parivar et les autres organisations d'extrême-droite qui menacent chaque jour un peu plus la cohésion sociale du pays.

Le « Parti communiste d'Inde (marxiste) » pourrait représenter une force
extrêmement impressionnante si seulement elle était dirigée par
une direction révolutionnaire et non des leaders bourgeois

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