mercredi 11 mai 2016

Théorie : Classe, race, marxisme, racisme et lutte des classes (1)


Appliquer la méthode marxiste pour comprendre les origines du racisme


Nous entamons une nouvelle série sur la question de la race, les origines du racisme et son évolution historique, l'ensemble de ces textes constituant une nouvelle brochure. Dans l'article ci-dessous, nous exposons la méthode marxiste en tant qu'outil pour comprendre l'histoire des idées, qui nous aidera à analyser la manière dont le racisme est apparu dans l'histoire et dont il s'est développé en tant qu'idéologie. Nous expliquerons aussi en quoi la méthode marxiste est supérieure aux réflexions qui nous sont habituellement servies sur ce thème par les intellectuels bourgeois et petits-bourgeois, « panafricanistes » inclus.

– Équipe de rédaction du journal Izwi Labasebenzi, journal du Parti ouvrier et socialiste d'Afrique du Sud, section sud-africaine du CIO



Introduction

Cela fait plus de vingt ans que le règne de la minorité blanche et le système de ségrégation raciste de l'apartheid qui le maintenait ont pris fin. Mais pour la majorité noire, plus on a vu de changements, plus tout est resté pareil. Quelle que soit la manière dont on considère la situation, on se rend bien compte que les Blancs sont toujours aussi privilégiés. La société d'aujourd'hui est encore plus inégale qu'elle ne l'était du temps de l'apartheid. La moitié des ménages noirs se battent pour survivre avec moins de 2500 rands par mois (100 000 francs CFA), alors que la moitié des ménages blancs touchent chaque mois plus de 10 000 rands (400 000 francs CFA). Le chômage concerne près de 40 % des Noirs, mais à peine 7 % des Blancs.

Mais ce n'est pas seulement l'inégalité économique qui maintient les problèmes de race au cœur du débat. Les simples préjugés racistes n'ont eux aussi jamais disparu pendant tout ce temps. En mai 2014, un professeur d'université blanc a été renvoyé après avoir envoyé un texto à un étudiant noir dans lequel il le traitait de « connard de Noir ». En janvier 2015, on a appris qu'un groupe de parents blancs avait fait pression sur une école privée du Gauteng (région de Johannesbourg) pour que les élèves blancs et noirs soient séparés. En décembre 2014, la politique raciste d'un restaurant du Cap a été révélée lorsqu'une famille noire, qui ne parvenait pas à obtenir une table malgré de nombreux appels, a demandé à un ami blanc de réserver pour eux : la table a été réservée en un seul coup de fil. Début 2015 encore, on a vu le scandale d'étudiants blancs de l'université de Pretoria qui s'étaient déguisés en domestiques noirs avec leurs visages peints au charbon, pour prendre des photos qu'ils ont ensuite publiées sur les réseaux sociaux.

La campagne « Rhodes doit tomber » dirigée par des étudiants noirs de l'université du Cap, qui vise à réclamer la suppression des statuts de l'époque coloniale et de l'apartheid, montre que les privilèges des Blancs continuent à susciter un sentiment d'oppression nationale. Ce facteur est particulièrement ressenti dans les universités d'élite, qui restent des bastions du privilège blanc.

La campagne contre Rhodes (du nom d'un des architectes de la colonisation britannique de l'Afrique du Sud au 19e siècle, un riche capitaliste anglas) s'exprime dans le langage de la « Conscience noire ». De même, les Combattants pour la liberté économique (le parti de Julius Malema) font la promotion des idées de Frantz Fanon. Mais comment ces idées nous aident-elles à combattre la continuation des privilèges pour les Blancs et le racisme, vingt-et-un an après que l'apartheid ait pris fin ? Les partisans de ces idées se raccrochent souvent au nationalisme. Sous l'apartheid, le nationalisme de l'ANC était progressiste car il a permis de surmonter les divisions ethniques et tribales encouragées par le régime d'apartheid et par le colonialisme avant lui. Mais aujourd'hui que la majorité noire a acquis le pouvoir, le nationalisme et les théories nationalistes jouent un rôle réactionnaire : comme elles ne parviennent pas à expliquer la continuation des privilèges pour les Blancs et du racisme, elles finissent par se reposer sur des préjugés eux-mêmes racistes : pour ces nationalistes et panafricanistes, les Blancs sont nés racistes, point final. De leur point de vue, la principale critique à faire de l'accord de 1994 qui a mis fin à l'apartheid est que les Blancs auraient dû être jetés à la mer. L'échec du nationalisme à expliquer la base réelle de l'inégalité et de la pauvreté dans la société actuelle crée à son tour un espace pour la croissance du tribalisme et de la xénophobie.

Mais le privilège blanc et le racisme ne sont pas la conséquence de friction raciales « inévitables » entre Blancs et Noirs. Ces phénomènes sont entretenus par la structure de classe de la société capitaliste. Car c'est bel et bien le capitalisme lui-même qui a donné naissance au racisme. Avant le capitalisme, nul n'avait jamais entendu parler d'une discrimination à l'encontre d'un peuple entier sur bases de critères tels que la couleur de la peau, une ascendance supposée inférieure ou d'autres traits physiques ou mentaux. Du point de vue historique, le racisme est une idéologie qui a pris naissance dans le seul but de justifier la traite des esclaves transatlantique, laquelle a été une immense source de profits pour la classe capitaliste naissante. Une fois créé, le racisme a ensuite été adapté et façonné en fonction des revirements d'intérêts économiques de la classe capitaliste tout au long de ses conquêtes coloniales et dans le cadre du renfort de l'armure idéologique du capitalisme contre la classe prolétaire révolutionnaire. La seule manière de comprendre pourquoi le racisme existe est de retracer le développement du racisme à travers tous les flux, reflux et revirements de la lutte des classes. Cela ne peut se faire que par l'analyse marxiste.

Le racisme est loin d'avoir disparu en Afrique du Sud et dans le monde.
Quelle en est la cause sociale et historique ?

L'approche marxiste

Pour les marxistes, toutes les idées, y compris le racisme, ne sont en dernier recours que le reflet des conditions sociales. Selon cette approche dite « matérialiste » (parce qu'elle se base sur la réalité concrète et non sur la spéculation), les idées doivent être examinées en tant que produits du développement historique. Tenter de comprendre une idée sans une approche matérialiste revient à examiner une ombre sans prendre en compte l'objet qui projette cette ombre. Pour bien comprendre le racisme, il faut donc se pencher sur les circonstances historiques spécifiques qui l'ont créé et qui l'ont entretenu tout en le façonnant jusqu'à nos jours.

Les conditions sociales les plus fondamentales que nous devons examiner sont les relations entre les classes, nées elles-mêmes de la manière dont la société organise la production. Différentes manières d'organiser la production donnent naissance à différentes classes sociales. L'histoire a connu toute une série de différentes formes de société de classes. Mais le trait dominant dans toutes ces sociétés est qu'on voit à chaque fois une classe dominante, minoritaire, qui exploite la majorité laborieuse de la population en expropriant (c'est-à-dire en volant) le surplus de richesses créées par le travail de cette majorité. C'est là la division fondamentale de la société.

Différents systèmes de croyance (ou idéologies) sont nés pour justifier la position de la classe dominante et pour persuader les masses d'accepter leur exploitation. Différentes formes de sociétés de classes requièrent différentes idéologies pour les justifier. Cependant, toute l'histoire de révoltes d'esclaves, de paysans et de luttes révolutionnaires de masse du prolétariat à notre époque nous montre que la classe dominante ne parvient jamais à tromper les classes exploitées que de manière partielle.

Mais ce n'est pas seulement la lutte des classes entre la classe dominante et la majorité exploitée qui compte. Les luttes entre différentes factions concurrentes de la classe dominante ou entre deux classes exploiteuses différentes jouent elles aussi un rôle important pour déterminer le développement de la société et des différentes idéologies auxquelles ces luttes donnent naissance. Par exemple, la concurrence entre différentes classes capitalistes impérialistes aux 20e et 21e siècles, ou la lutte entre la classe capitaliste montante et la classe féodale en déclin au cours des 17e, 18e et 19e siècles.

Les intérêts conflictuels des différentes classes forment la véritable base sociale à partir de laquelle prennent naissance les préjugés raciaux, la discrimination et l'oppression. Au cours des luttes entre les différentes classes, les différences de race, de sexe, d'âge, d'orientation sexuelle et de religion prennent souvent une forme antagoniste, menant à différentes idéologies telles que le racisme, le sexisme, l'âgisme, l'homophobie ou le sectarisme religieux. Le révolutionnaire Engels a énormément écrit sur la manière dont la société de classes a donné naissance à l'oppression des femmes et aux préjugés sexistes qui l'accompagne. D'autres écrivains marxistes ont démontré comment les préjugés homophobes ont pris forme au 19e siècle afin de promouvoir le modèle de famille prôné par la société capitaliste.

Cependant, la puissance du marxisme en tant que méthode d'analyse ne réside pas dans une simplification selon laquelle les intérêts économiques se reflèteraient toujours de manière directe et grossière dans le domaine de l'idéologie. La puissance du marxisme vient plutôt de son mode de raisonnement dialectique.

La dialectique signifie qu'il faut étudier le développement des conditions sociales en tant que processus et interactions. Cela veut dire que le marxisme reconnait le fait que les idées et idéologies peuvent à leur tour interagir avec les forces économiques qui les ont créées, ajoutant de nouvelles couches de complexité aux conditions sociales. Engels a ainsi expliqué les nuances que la dialectique apporte au marxisme en tant que méthode d'analyse :

« Selon la conception matérialiste de l'histoire, l'élément déterminant final dans l'histoire est la production et la reproduction de la vie réelle. Ni Marx ni moi n'avons jamais rien dit de plus que cela. C'est-à-dire que si quelqu'un décide de déformer cela en disant que l'élément économique est le seul élément déterminant, il transforme alors cette proposition en une phrase totalement abstraite, absurde, vide de sens. La situation économique est la base, certes, mais les différents éléments de la superstructure – les formes politiques de la lutte de classes et leurs conséquences, les constitutions établies par les classes victorieuses après une lutte réussie, les formes juridiques, les reflets mêmes de ces luttes concrètes dans les cerveaux des participants, les théories politiques, juridiques, philosophiques, les points de vue religieux et leurs développements en systèmes de dogmes, etc., etc. – tous ces éléments donc, exercent eux aussi une influence sur le cours des luttes historiques et, dans de nombreux cas, en déterminent la forme de manière prépondérante. Il existe une interaction entre tous ces éléments. Et c'est dans cette interaction, parmi toute la multitude d'accidents de l'histoire (c'est-à-dire d'éléments et d'évènements dont l'interconnexion interne est si éloignée ou si impossible à prouver que nous ne pouvons la considérer que comme non existante, négligeable), que l'on voit le mouvement économique s'imposer finalement de lui-même lorsque cela est nécessaire. Si l'on ne devait tenir compte de toute cette complexité, l'application de la théorie à n'importe quelle période de l'histoire serait plus facile qu'une simple équation du premier degré. »

Lettre à J. Bloch, 1890

Le commentaire d'Engels est crucial pour bien comprendre ce qui autrement pourrait passer pour autant de contradictions dans le développement historique du racisme. Car une fois née, une idée ou une idéologie, et même un préjugé, peut prendre vie par elle-même – du moins, endéans certaines limites. Sous le poids de l'inertie historique, des idées peuvent continuer à survivre même longtemps après leur date de péremption. C'est ainsi par exemple que même s'il est impossible de naitre raciste, il est possible de naitre dans une société raciste et d'être éduqué de manière à accepter des préjugés qui ont été créés par les conditions sociales d'une période antérieure. Ainsi, les idées et idéologies peuvent recevoir un nouveau contenu du fait de l'évolution des conditions sociales, même si le langage qui sert à les exprimer demeure identique. Des idées qui étaient progressistes à un moment de l'histoire peuvent devenir réactionnaires à un autre moment, au fur et à mesure qu'elles sont adaptées pour servir différents intérêts de classe. Différentes idéologies peuvent s'entrecroiser. C'est ce qui s'est passé entre autres avec le racisme et le nationalisme, particulièrement dans les conditions sociales des 19e et 20e siècles. Seul le marxisme peut se sortir de toutes ces contradictions en suivant toujours le fil conducteur bien réel de l'évolution des conditions sociales plutôt qu'en se concentrant sur les ombres idéologiques projetées par celles-ci.

Le marxisme explique pourquoi certaines sections de certaines classes, dans certaines conditions, peuvent être amenées à adopter des idéologies qui ne correspondent pas à leurs intérêts fondamentaux. Comme Marx l'a observé, « Les idées de la classe dominante sont, à chaque époque, les idées dominantes ». Cela signifie que le contrôle exercé par la classe dominante sur la société lui donne les moyens d'imposer (du moins en partie) son idéologie, qui reflète ses intérêts, à l'ensemble de la société. Dans certaines conditions historiques, les idéologies de la classe dominante que sont le racisme et le nationalisme peuvent parvenir à créer des divisions entre les travailleurs et les pauvres afin de les empêcher de s'unir contre leur exploiteur commun : la classe capitaliste.

Lénine a décrit la manière dont la phase impérialiste du capitalisme et son expansion coloniale ont engendré des conditions sociales qui ont permis à la classe capitaliste européenne de « corrompre » certaines sections du prolétariat européen, en encourageant la formation d'une « aristocratie ouvrière » privilégiée qui soutenait la politique raciste dans les colonies de manière opportuniste, puisqu'elle en tirait des privilèges. Aujourd'hui, cette idée est régulièrement déformée pour accuser l'ensemble du prolétariat d'Europe de complicité. Mais même à l'époque décrite par Lénine, le 19e siècle, où on a vu l'apogée du règne colonial, celui-ci avait bien insisté sur le fait que ce n'était jamais qu'une section du prolétariat qui avait cédé à cette corruption. Il a d'ailleurs poursuivi en expliquant que le fait de soutenir une idéologie qui ne correspondait pas en réalité aux intérêts fondamentaux du prolétariat était une contradiction, et que celle-ci allait « forcément approfondir la cassure entre la ligne opportuniste et les intérêts vitaux du mouvement prolétarien dans son ensemble ».

De nos jours, l'idéologie raciste sert avant tout à semer la division parmi les
prolétaires pour les empêcher de s'unir et protéger les intérêts des capitalistes

La faiblesse de la méthode bourgeoise

La capacité du marxisme à faire ressortir les conditions sociales qui ont créé et qui entretiennent le racisme peut être démontrée en le comparant à la vacuité des intellectuels bourgeois dans leurs tentatives futiles d'expliquer le racisme. Le fait de qualifier ces intellectuels de « bourgeois » n'est pas à interpréter comme une insulte envers ces personnes, mais plutôt comme une description de l'inefficacité de leur méthode analyse.

Cette faiblesse peut être résumée comme une incapacité à placer systématiquement au centre de l'analyse l'étude des conditions sociales et en particulier des relations entre les classes sociales. Quand bien même ils chercheraient à se plonger dans les abysses de l'histoire, les intellectuels bourgeois commencent toujours à traiter le racisme comme un phénomène ahistorique : c'est-à-dire un phénomène qui aurait toujours existé, et non pas une idée qui serait apparue dans des conditions sociales bien spécifiques, à un moment bien défini de l'histoire. Les intellectuels bourgeois ne sont pas capables d'appréhender la naissance de nouvelles idées et préjugés ni les circonstances qui les font changer de forme. L'approche bourgeoise se contente en fin de compte de décrire plutôt que d'analyser. Elle est incapable de trouver le fil conducteur de la réalité, qui relie la forme changeante du racisme à l'évolution des conditions sociales et à la lutte des classes. La conséquence dramatique est que, ne comprenant pas d'où est venu le racisme, ces mêmes intellectuels ne pourront jamais nous indiquer ce qu'il faut faire pour le faire disparaitre.

Nous voyons les mêmes faiblesses du côté de bon nombre d'intellectuels panafricanistes. Ces personnes qui affirment que le seul racisme est à chercher du côté des préjugés (bien réels) des Blancs, promus par l'ensemble des Blancs quelle que soit l'époque ou le lieu, traitent elles aussi le racisme comme un phénomène ahistorique, c'est-à-dire sans chercher à donner la moindre explication historique à la question de pourquoi et comment les Blancs ont adopté ces préjugés racistes. On doit donc supposer que ces préjugés dormaient dans la conscience de chaque Blanc depuis toute éternité, même à des époques où Blancs et Noirs n'auraient jamais pu se croiser sur la Terre et n'avaient jamais entendu parler les uns des autres.

Les écrits de personnalités comme Frantz Fanon se focalisent sur l'aspect
psychologique du colonialisme et du racisme, sans effectuer d'analyse
véritablement historique de ce phénomène

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