mardi 23 août 2016

Zimbabwé : Mugabe dégage !

Une révolte de masse qui ébranle le régime dans ses fondations


Le Parti ouvrier et socialiste d'Afrique du Sud salue les travailleurs et les jeunes du Zimbabwé pour leur courage et pour leur détermination dans leur résistance contre la dictature du régime de Robert Mugabe. 

Nous condamnons la déclaration du secrétaire général de l'ANC qui décrit cette révolte des masses comme étant l'œuvre de « forces obscures » : cela ne fait que démontrer que l'élite dirigeante de l'ANC considère les masses zimbabwéennes avec le même mépris qu'elle a pour son propre peuple en Afrique du Sud. Pour ce régime, comme pour le régime de l'apartheid avant lui, la population est incapable de comprendre son oppression et de se dresser contre elle. 

En vérité, les « forces obscures » qui ont poussé le peuple à la lutte ne sont personne d'autre que le chômage, la misère, la corruption et l'effondrement de l'économie orchestrés par le régime capitaliste ZANU-PF lui-même.

Déclaration du Parti ouvrier et socialiste d'Afrique du Sud (section sud-africaine du CIO)


Le Zimbabwé décrit par les Combattants pour la liberté économique (EFF, le parti de Julius Malema) dans leur discours pour les 40 ans d'indépendance de ce pays n'existe que dans l'imagination enfiévrée de leur direction. Cette image est bien loin de la réalité de la vie pour les masses sous la dictature de Mugabe – un des modèles favoris de Malema pour son art de la rhétorique pseudoradicale. 

Le chômage au Zimbabwé touche 90 % de la population : seuls 700 000 habitants sur 12 millions gagnent une forme de travail. La pire sècheresse depuis des décennies a poussé à la famine 4 millions de gens (un tiers de la population). Un pays qui était autrefois le grenier de l'Afrique australe a été transformé en désert. La dislocation économique, le chômage, la corruption, la répression ont mené à un exode massif hors du pays, réduisant la population de plus d'un tiers.

L'économie stagne, avec une croissance de 0 % en 2014 et une « hausse » de 0,9 % en 2015. Les prédictions « optimistes » de la Banque mondiale misent sur un petit 3 % en 2018, qui, quand bien même il serait réalisé, n'offrirait que peu de réconfort à la population par rapport à la politique capitaliste désastreuse mise en place par Mugabe.


Mugabe, un dirigeant révolutionnaire ?

Depuis sa prise du pouvoir, la politique capitaliste de la ZANU-PF (Union nationale africaine du Zimbabwé – Front populaire) a été un désastre pour l'économie du Zimbabwé comme pour les masses. Les dernières mesures économiques ne font que compléter la longue liste de toutes les trahisons des objectifs de la lutte de libération telle que le peuple l'avait envisagée. Les premières étapes de cette histoire de trahisons ont été la signature des accords de Lancaster House en 1979, dont l'essence était la promesse de Mugabe de préserver la dictature économique de la classe capitaliste.

Par ces accords, Mugabe acceptait de ne pas toucher à la propriété capitaliste, d'honorer la dette d'État contractée par le régime blanc de Smith, de fermer les bases à partir desquelles l'ANC organisait sa lutte armée en Afrique du Sud, et de ne pas toucher aux terres des riches planteurs blancs. Tout au long de ces 36 ans de revirements brusques et variés, allant de la capitulation totale face aux intérêts des capitalistes aux réformes pseudoradicales entreprises par son régime bonapartiste bourgeois, on constate que ce qui a dicté et dicte au final l'ensemble de la politique de la ZANU-PF depuis lors, est toujours la subordination des intérêts des masses à ceux de l'élite post-libération et à ceux des capitalistes nationaux et internationaux.

Alors qu'aux débuts du règne de la ZANU-PF, la rhétorique politique de Mugabe était pleine d'éléments de langage radicaux, voire socialistes, sa politique gouvernementale n'a jamais dévié de la ligne capitaliste dans ses fondements. Au départ, les illusions que la population pouvait avoir envers le règne de Mugabe étaient renforcées par les importantes réformes entreprises : la reconstruction du pays après la fin de la guerre civile, l'annulation du budget de guerre du régime de la minorité blanche en faveur d'une politique sociale, ainsi que l'arrêt des sanctions internationales qui avaient lourdement frappé le régime Smith. 

Tout cela avait notamment permis au gouvernement de la ZANU-PF de doubler le nombre d'élèves scolarisés et de construire des milliers de nouvelles écoles dans les cinq ans qui ont suivi l'indépendance. Dans cette première période, Mugabe dénonçait systématiquement les ministres ZANU-PF qu'il accusait d'imiter les capitalistes parasites, allant jusqu'à comparer la bourse à un bordel.

Mais malgré leur animosité envers les discours radicaux de Mugabe, les capitalistes ont bien vite réalisé que ces discours n'étaient jamais suivi de la moindre action correspondante. Comme le dit Leo Zeilig dans son ouvrage Crisis in Zimbabwe, « selon, un des plus grands banquiers des États-Unis, les dirigeants des principales entreprises du pays (TA Holdings, Lonrho, Anglo American, etc.) lui paraissait impressionnée et satisfaite de la gestion de Mugabe et de la compréhension croissante du gouvernement envers les considérations commerciales … Il me semble que cela devient comme une tradition pour Mugabe de se lancer dans un grand discours radical et anticapitaliste juste avant que son gouvernement ne prenne de nouvelles décisions favorisant les grandes entreprises ».

Un député ZANU de gauche, Lazarus Nzareybani, concluait en 1989 que « Le programme socialiste a été reporté à une date indéterminée. Comment parler de socialisme dans un parti dirigé par de riches propriétaires terriens, qui emploient en masse une main-d'œuvre bon marché ? Lorsque les combattants étaient en brousse avec les armes, ils luttaient non pas pour déranger le système, mais pour le démanteler complètement. Et que voyons-nous aujourd'hui ? Des dirigeants qui s'empressent de faire appliquer les mêmes mesures qu'ils combattaient auparavant. »

Malgré tous les discours, Mugabe n'a jamais rompu avec l'impérialisme,
bien au contraire (ici avec la Première ministre britannique Thatcher)

Quel repartage des terres ?

Mugabe avait évidemment tout à fait raison lorsqu'il dénonçait l'hypocrisie du gouvernement britannique, qui n'a jamais envoyé les fonds prévus par les accords de Lancaster House pour dédommager les planteurs blancs dont les terres devaient être redistribuées. Mais en quoi cela l'empêchait-il d'accomplir sa réforme ? Si la redistribution des terres avait été appliquée dans le cadre d'un programme socialiste de transformation de l'économie, le manque de financement n'aurait même pas pu constituer un obstacle ! 

Mais, fidèle à sa politique utopiste qui cherchait à satisfaire les intérêts des masses tout en tentant en même temps de maintenir le capitalisme et de fournir à la classe bourgeoise noire toutes les opportunités d'enrichissement dont elle rêvait, Mugabe a fini par faire de son programme de réforme agraire un véritable fiasco tant politique qu'économique.

Les confiscations de terre qui ont finalement été accomplies ont couté 200 000 postes de travailleurs agricoles. Même si beaucoup de paysans noirs ont pu avoir accès à ces terres, Mugabe a surtout utilisé son programme pour affermir son soutien politique en distribuant les meilleurs terrains à ses amis politiciens, juges, généraux d'armée et commissaires de police. Mugabe était ainsi déterminé à s'assurer que ses amis, déjà privilégiés, se retrouvent en tête de la file d'attente.

La réforme agraire était nécessaire, mais pourquoi avoir attendu 20 ans
avant de la mettre en œuvre ? Et comme par hasard à un moment où le
régime se savait en perte de soutien suite aux élections de 2000

Une gestion calamiteuse de l'économie

La crise actuelle découle en premier lieu directement des mesures désespérées prises par le régime Mugabe pour tenter de sortir son pays du marasme économique profond dans lequel il s'était retrouvé au début des années '2000. L'inflation a atteint 231 millions % (la deuxième plus forte inflation de l'histoire) – ce qui veut dire que certains jours, les prix doublaient d'heure en heure ! La seule solution avancée par la banque nationale pour tenter de contrer ce déluge océanique a été d'introduire le billet de 100 millions de milliards de dollars zimbabwéens – le record historique de chiffres sur un billet, pour une monnaie qui ne valait absolument plus rien du tout.

Mais, tout comme la « cure » d'austérité brutale censée servir de remède à la crise provoquée par le Plan d'ajustement structurel, lui-même imposé en 1991 pour résoudre la crise des années '80, s'est finalement avérée pire que le problème, les mesures censées résorber cette hyperinflation ont transformé le désastre en une catastrophe. 

Finalement, contre le poison de l'hyperinflation, le régime a opté pour l'équivalent économique d'une transfusion sanguine : faire disparaitre le dollar zimbabwéen de la circulation pour le remplacer par le rand sud-africain et par le dollar états-unien. Cette humiliation auto-infligée signifiait la perte d'un aspect critique du pouvoir de la banque nationale (la possibilité de dévaluer la devise nationale afin de renforcer la compétitivité et donc accroitre les exportations). L'avenir de l'économie zimbabwéenne s'est retrouvée désormais encore plus liée à celui de l'économie sud-africaine et de l'économie mondiale.

Cette mesure a causé une forte hausse des prix, handicapant l'industrie locale et forçant les consommateurs et les entreprises à ne plus compter que sur l'importation de marchandises bon marché provenant d'Afrique du Sud et de Chine. Les parrains politiques du Zimbabwé en Chine n'ont montré que peu de sympathie à leur allié de longue date, laissant Mugabe rentrer de Beijing les mains vides, incapable de rembourser sa dette envers le FMI. 

L'inondation du marché national sous les marchandises importées à bon marché a provoqué une aggravation de la crise de la balance de paiement et des tensions insoutenables sur la demande de devises pour financer les importations. Sans aucun contrôle sur les devises qui circulent dans le pays ni sur l'impression ou l'approvisionnement de monnaie, il n'en fallait pas plus pour que le pays soit bientôt dépourvu de la moindre liquidité.

Mais ça, c'était avant la crise financière internationale de 2007-2008 – la pire crise du capitalisme mondial depuis 70 ans ! Suite à cette Grande Récession, l'économie zimbabwéenne a coulé tout droit jusqu'au fond de l'océan économique. Le fameux « supercycle des matières premières » s'est avéré n'avoir été rien d'autre qu'un mirage pour les marchés émergents. 

Enfin, comme s'il faisait un concours avec lui-même pour le prix de l'incompétence en matière de gouvernance, le régime Mugabe a cherché le salut dans une aventure militaire, en envoyant l'armée zimbabwéenne se battre au Congo-Kinshasa, pour participer aux côtés d'autres forces au pillage des ressources de ce pays, réduisant l'armée de libération nationale au rang de mercenaires au service d'une élite corrompue. Loin de récupérer, l'économie est entré dans une nouvelle phase de dépression prolongée.

Attention à ne pas confondre le billet de 50 millions et le billet de 50 milliards !
En attendant le billet de 100 millions de milliards……

Les masses endurent une crise après l'autre…

Un peuple fier d'avoir vaincu la minorité blanche, qui avait atteint le plus haut niveau d'alphabétisation du continent dans la période qui a suivi l'indépendance, se voit maintenant réduit à la mendicité, forcé de devenir une nation d'émigrants économiques prêts à accepter n'importe quel petit travail, transformé en un réservoir de main-d'œuvre bon marché pour les pays voisins. Pendant ce temps, le service de soins de santé qui était relativement décent est à présent détruit, dépassé par une épidémie de sida qui touche désormais plus d'un million de Zimbabwéens.

Pendant que les masses s'enfoncent dans la pauvreté, le régime Mugabe et ses disciples ont poursuivent leur orgie d'enrichissement personnel : la corruption s'est répandue comme un virus dans chaque secteur de l'économie. En pleine crise, le gouvernement s'est vu contraint d'avouer qu'il était incapable de dire où étaient passés les 15 milliards de dollars (9000 milliards de FCFA) issus de l'exploitation des diamants du pays. Cette somme a tout simplement « disparu » !

Le fil rouge dans toutes ces tentatives de résoudre les nombreuses crises économiques survenues tout au long de ces 36 ans est qu'à chaque nouveau soubresaut, le fardeau de la crise a été placé sur le dos de la population. Depuis l'austérité imposée par le plan d'ajustement structurel de la Banque mondiale (que Mugabe, en bon disciple de l'impérialisme, a appliquée malgré l'importante contestation populaire), jusqu'aux retards des salaires et aux restrictions actuelles sur les importations, c'est toujours le prolétariat qui a payé le prix de ces mesures « anticrises ».

En plus des limites aux importations et du manque criant de liquidités, le régime a décidé d'introduire des « obligations d'État » dont la valeur est fixée par rapport à celle du dollar mais qui n'ont aucune valeur en-dehors du Zimbabwé. Cette proposition a été perçue comme une tentative secrète de restaurer le dollar zimbabwéen que personne ne veut plus voir ! Ce qui a suscité un vent de panique : des foules se sont précipitées pour retirer leur argent à la banque, aggravant en fait la pénurie d'argent liquide. 

La majorité de la population dépend aujourd'hui de transferts d'argent de l'étranger ou du commerce transfrontalier : lorsque le gouvernement a décidé de placer des restrictions aux montants pouvant être retirés au guichet, cela a encore allongé les banques ; lorsqu'il a décidé d'interdire l'importation de toute une série de produits de base tels que le lait pour café, les pommades, les mèches artificielles, les matelas ou les engrais, cela a privé les masses du dernier gagne-pain qui leur restait.

Les restrictions à l'importation signifient que ce régime qui se trouve à la tête d'une économie incapable de donner un travail à 90 % de la population empêchait désormais tous ces sans-emplois de gagner leur vie d'une autre manière. Pour la population, les dernières réserves de patience et de courage face à l'adversité ont été épuisées. C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre le mouvement de masse actuel. Le dos au mur, le peuple n'a plus d'autre choix que de se lever pour résister.

Marche des femmes du 16 juillet 2016. Les manifestantes frappent
des marmites pour montrer que celles-ci sont désespérément vides.

La manipulation pour réprimer les masses

Ce renouveau de la lutte de masse suit plus de quinze ans de réaction politique et de marasme économique. Ébranlé par l'étroitesse de sa victoire frauduleuse sur le MDC (Mouvement pour le changement démocratique) aux élections législatives de 2000, Mugabe est résolu à conserver le pouvoir par n'importe quel moyen. Il a « gagné » depuis chaque élection présidentielle et législative en recourant à la manipulation (notamment en supprimant des registres électoraux les nombreux Zimbabwéens de l'étranger) accompagnée de campagnes de violences et de brutalités exercées par l'armée et les vétérans de la guerre, devenus les ennemis du peuple alors qu'ils étaient censés être ses libérateurs.

Les dirigeants du MDC et autres militants ont été chassés, persécutés, enlevés et tués. Mugabe a exploité et abusé de la loyauté des vétérans de guerre qui avaient participé à la répression des mouvements de masse dans les années '90, a transformé les membres de la jeunesse de la ZANU-PF en loubards tout juste bons à agresser les opposants. Au même moment, Mugabe continue ses discours pseudoradicaux dans lesquels il accuse l'impérialisme occidental de tous les maux, que ce soit la crise économique, le mécontentement populaire ou même la sècheresse.

Dans notre sous-région d'Afrique australe, Mugabe bénéficiait de l'autorité d'un dirigeant qui avait dirigé un mouvement de libération nationale tel qu'il avait forcé l'impérialisme à s'assoir à la table des négociations ; il traitait d'ailleurs avec mépris Mbeki et Zuma, incapables de prétendre à de tels faits d'armes. À l'exception de Seretse Khama Ian Khama, le dirigeant du Botswana (lui-même loin d'être un démocrate), les dirigeants de la CDAA (Communauté de développement de l'Afrique australe) se contentaient de se courber devant Mugabe, lui renouvelant à chaque fois son siège de chef de la Sécurité et de la Défense de la CDAA, un organe dont la véritable fonction est l'écrasement de toute contestation dans les différents pays de la sous-région.

Le président sud-africain Mbeki ainsi que son successeur Zuma n'ont jamais livré les conclusions de la commission d'enquête constituée autour des élections présidentielles de 2002 au Zimbabwé. Le rapport des juges de la cour constitutionnelle Kampempe et Moseneke, dont la révélation s'est faite sous la contrainte d'une décision de justice portant sur la liberté d'information, n'a fait que confirmer ce qui était bien connu mais qui était officiellement tu depuis plus de dix ans, c'est-à-dire que ces élections n'avaient pas été transparentes ni honnêtes.

Le gouvernement de l'ANC a joué un rôle très important dans le maintien de Mugabe au pouvoir contre la volonté du peuple, entrainant dans la foulée tous les dirigeants de la CDAA. Un fameux exemple de sa collusion avec la ZANU-PF est la manière dont il a couvert le coup d'État parlementaire dénommé « élections législatives » de 2005 : le ministre sud-africain des Mines et de l'Énergie de l'époque, Phumzile Mlambo-Ngcuka, qui dirigeait alors l'équipe des observateurs de la CDAA au Zimbabwé, a déclaré ces élections « ouvertes, transparentes et professionnelles, … avec une importante attention portée sur l'égalité des genres et sur la représentation de la jeunesse ». C'est cet acte répugnant qui a valu à Mlambo-Ngcuka son poste de vice-président de la république sud-africaine. Parallèlement à cela, l'ANC avait envoyé son propre représentant du parti à la tête de sa propre mission d'observation, en la personne du ministre du Travail Membathisi Mdladlana, qui a lui aussi déclaré ces élections libres et transparentes, s'étant selon lui « déroulées dans un climat politique apte à la bonne tenue de la campagne électorale ».

Comme les camarades du CIO en Afrique du Sud l'ont fait remarquer, ces « rapports d'observation » ont été émis malgré le fait que la ZANU-PF avait remporté les voix d'environ 3 millions d'électeurs fantômes, après avoir gonflé le nombre d'électeurs à 6 millions – un nombre extraordinaire dans un pays qui compte 12 millions d'habitants mais dont 4 millions, qui vivent à l'étranger, n'avaient pas le droit de prendre part au scrutin. Dans un flash-info à la télévision nationale, la ZANU-PF avait même au départ annoncé recevoir un nombre de voix supérieur à la population en âge de voter du pays !

La cour suprême du Zimbabwé avait aussi autorisé sept candidats de la ZANU-PF à se présenter malgré le fait que ces candidats avaient été déclarés coupables de fraudes lors des élections de 2000. Comme notre correspondant à Harare nous l'a rapporté, le MDC s'est vu interdire d'organiser des meetings et se trouvait sous de nombreuses pressions visant à l'intimider.

Les limites des circonscriptions électorales ont été retracées afin d'accroitre le nombre de sièges des zones rurales et de diminuer ceux des zones urbaines. Les votes des forces armées n'ont pas été supervisés ni vérifiés ; de nombreux soldats se sont plaint de ne pas avoir voté ou qu'on ait voté à leur place. Les médias ont refusé de diffuser les publicités du MDC ; tous les journaux indépendants ont été fermés.

Mugabe et son meilleur ami Jacob Zuma

Un dirigeant discrédité parmi ses soutiens traditionnels

Mugabe, irrévocablement marié au capitalisme, est désormais à cours d'options. Chaque mesure adoptée par lui au cours des trente-cinq dernières années n'a fait qu'aggraver la crise, que ce soient les plans de privatisation, d'africanisation, de réforme monétaire ou de contrôle sur les importations. Mugabe, face à cette crise à la fois politique et économique, est comme pris au piège de sables mouvants : plus il se débat, plus il s'enfonce.

L'incapacité de Mugabe à payer les salaires des soldats à temps, le sentiment généralisé qu'il n'a pas la moindre solution à offrir face à la crise politique, économique et sociale qui étrangle le pays, les grondements clairement audibles de l'éruption à venir de la révolte des masses… tout cela va contraindre l'armée à se tourner vers des solutions radicales et jusque là, impensables. Mugabe ayant épuisé toutes ses dernières réserves de crédibilité politique, il n'est plus le maitre de son univers. Les masses ne sont pas les seules à s'en être rendu compte : la classe dirigeante en est elle aussi bien consciente.

La déclaration émise par les vétérans de guerre le 22 juillet 2016 a été adoptée à l'unanimité par l'ensemble de leurs structures dans les dix provinces du pays, et signée par chacun des présidents d'arrondissement et des représentants de branches économiques. Cela représente un point tournant, que Mugabe prend visiblement très au sérieux puisqu'il s'est empressé de faire arrêter le porteparole et le secrétaire général des vétérans.

Cette déclaration confirme l'évaporation des dernières illusions qui avaient liés ces combattants à Mugabe et qui avaient fait d'eux le principal pilier de son pouvoir pour la répression des masses et pour le maintien de sa dictature. Ce pilier fait à présent défaut à Mugabe ; la prise de position des vétérans de guerre en faveur des masses aura des répercussions à tous les échelons de l'armée, ce qui va accroitre les tensions entre l'armée et la faction toujours loyale à Mugabe. Il n'est pas impossible que Mugabe, face à des pressions provenant à la fois de l'intérieur et de l'extérieur (via l'Afrique du Sud, la CDAA et l'UA), ne finisse par accepter de démissionner « pour le bien du pays », afin d'éviter la descente dans le chaos.

De profondes divisions au sein de la ZANU, paralysée sur la question de la succession, ont été révélées par la formation de la faction G40 dont le but est d'assurer la continuation de la dynastie Mugabe via sa femme, Grace Mugabe (pourtant très peu populaire) et l'élimination de tout candidat rival à la succession. Emmerson Munangwaga, dont la promotion au poste de vice-président semblait à l'époque être le signe d'une désignation en tant que successeur favori de Mugabe, s'est retrouvé marginalisé au point qu'il aurait été exclu d'une récente réunion du bureau politique de la ZANU. Mugabe s'accroche autant que possible au pouvoir, annonçant même qu'il sera encore candidat aux élections de 2018 alors qu'il aura 94 ans, de peur que son départ ne provoque une guerre de succession ouverte et l'éclatement de la ZANU.

Les vétérans de la guerre de libération, qui avaient toujours soutenu le régime,
considèrent de plus en plus Mugabe comme ayant trahi leurs idéaux

Comment en sommes-nous arrivés là ? Mouvement populaire, direction petite-bourgeoise

Cette vague de manifestations et de grèves représente la plus grande contestation au Zimbabwé depuis le mouvement de masse qui a ébranlé le régime ZANU-PF en 1996-98 et qui a failli le renverser. D'importantes leçons doivent être tirées de l'expérience de ces luttes, du rôle du MDC et, en remontant plus loin, des résultats de la lutte de libération elle-même. 

À chaque fois, la classe ouvrière n'a pas pu s'organiser de manière indépendante en tant que classe, se laissant représenter par des éléments issus d'autres classes qui, toutes, partageaient la conviction que le système capitaliste pourrait être géré d'une manière telle qu'il puisse bénéficier à la société dans son ensemble. 

Pourtant, tant la ZANU, qui avait émergé en tant que force la plus militante du pays et qui a joué le premier rôle dans la lutte contre le régime de la minorité blanche, que la ZAPU de laquelle elle était issue, ont été en fait les produits directs de la lutte du prolétariat, et particulièrement de la grève générale de 1948. Mais malgré son caractère plus radical, la ZANU, tout comme la ZAPU, étaient dirigées par des éléments originaires de la classe moyenne, qui n'avaient aucun programme de renversement du capitalisme en tant que partie prenante de la lutte pour la libération nationale.

Dans les années '90 tout comme aujourd'hui, les travailleurs du secteur public étaient à la tête du mouvement. Ils avaient été rejoints par les travailleurs de l'industrie et du commerce, par les femmes qui ont organisé les trois jours de « révolte du pain » contre la hausse du prix des denrées alimentaires, par les étudiants, par les travailleurs agricoles qui ont organisé des occupations de terres, par des vétérans de guerre, le tout accompagné d'une grève générale. 

Ce mouvement a appelé à la formation d'un nouveau parti des travailleurs, ce qui a forcé la direction du Congrès syndical zimbabwéen à fonder (à vrai dire contre son gré) le Mouvement pour le changement démocratique (MDC) en septembre 1999.

Malheureusement, la direction du MDC, l'enfant politique de la révolte des années '90, a été incapable de résister aux nombreuses attaques lancées par Mugabe et s'est avérée indigne du mouvement qui l'avait fait naitre. Compromis dès le départ par l'influence d'hommes d'affaires libéraux, le MDC a adopté une politique économique procapitaliste en vérité à droite de celle de la ZANU-PF.

Jusqu'au lancement officiel de cette organisation en septembre 1999, ce parti était dominé par des syndicalistes, mais un bloc de classe moyenne, représentant les intérêts du patronat local et international, a rapidement commencé à s'implanter dans la direction du parti. C'est ainsi qu'Eddy Cross, un important homme d'affaires, est devenu le porteparole du MDC sur les affaires économiques. Lors des élections législatives de juin 2000, les travailleurs ne constituaient déjà plus que 15 % des candidats. 

La politique du parti s'est également rapidement modifiée : le parti a commencé à se chercher des parrains parmi les dirigeants occidentaux et annonçait, dans son programme électoral, vouloir promouvoir le « libre marché », la « privatisation », les « investissements directs » et une réforme agraire qui était encore plus à droite que celle de la ZANU-PF, n'offrant que très peu de redistribution de terres à destination des pauvres. Le MDC est devenu le poulain de l'Occident, ne faisant en fin de compte qu'étayer la rhétorique anti-impérialiste pseudoradicale de Mugabe.

Une fois élu dans plusieurs conseils municipaux, le MDC s'est retrouvé infecté de la même corruption, du même factionnalisme et de la même autocratie que la ZANU-PF. Après d'innombrables scissions, aucune de ces factions rivales issues du MDC n'a été capable de mettre en avant une direction apte à trouver l'issue à l'impasse dans laquelle se trouve la société zimbabwéenne. Accablées par la misère, l'indigence et la famine, les masses se sont retrouvées forcées de supporter encore la dictature de Mugabe jusqu'à ce qu'elles n'en puissent décidément plus.

En l'absence d'un programme socialiste pour reconstruire le Zimbabwé,
le MDC a rapidement été infiltré par des agents de l'impérialisme,
renforçant la posture de Mugabe

Vers où aller ?

Les masses reprennent une lutte que l'on peut dores et déjà qualifier de nouveau « Chimurenga », excepté que cette lutte vise à présent la libération de la ZANU-PF et du système capitaliste qu'elle représente. Elles le font dans des conditions qui sont infiniment plus compliquées sur le plan économique qu'il y a quinze ans, mais dans un contexte politique qui présente une nouvelle opportunité pour les masses de construire sur la base des acquis de la formidable révolte des années '90. Il leur faut cette fois bâtir un parti révolutionnaire des prolétaires et des paysans armé d'un programme socialiste pour dégager non seulement le régime Mugabe mais aussi le système capitaliste pourri de crises qui leur inflige misère sur misère.

La révolte en cours montre toutes les caractéristiques inévitables des mouvements spontanés qui font leurs premiers pas : la reconnaissance du problème central, qui est la dictature du régime ZANU-PF dirigé par Mugabe et l'unanimité sur le fait que toute solution à la crise sociale doit commencer par son retrait de la scène politique. Mais à côté de ça, justement à cause de son caractère spontané, différentes forces mettant en avant différents programmes et appelant à suivre des trajectoires différentes se sont également dressées – certaines allant dans le sens des conclusions que les masses ont tirées, d'autres se trouvant à la traine, mais aucune n'étant encore parvenue à présenter un programme proposant l'idée d'un Zimbabwé socialiste en tant qu'objectif pour après que Mugabe ait quitté le pouvoir.

La personne qu'on nous présente comme étant le leader du mouvement #Thisflag, le pasteur Evans Mwariri (lequel s'est retrouvé sous les projecteurs de manière purement accidentelle), intimidé par les accusations selon lesquelles il serait un agent au service de forces étrangères avides d'obtenir un changement de régime, appelle maintenant à un « dialogue national » au cours duquel Mugabe et son parti accepteraient de quitter le pouvoir par la négociation.

Nous ne pouvons accorder la moindre confiance à la CDAA, à l'UE ou à l'ONU. Tous les gouvernements membres de la CDAA sont tout aussi terrifiés du mouvement de masse au Zimbabwé que Mugabe lui-même. Toute intervention de la CDAA sera calculée afin d'étouffer l'incendie révolutionnaire. Même si les gouvernements de la sous-région commençaient à appeler Mugabe à laisser le pouvoir, ce serait dans le but de pouvoir organiser une « transition » vers un nouvel ordre procapitaliste post-Mugabe. 

L'UA a prouvé à de nombreuses reprises n'être rien d'autre qu'un club pour l'arbitrage des rivalités entre les différents chefs d'État procapitalistes, composé de blocs rivaux dont les allégeances sont basées sur les liens économiques et politiques persistants vis-à-vis de leurs anciens maitres coloniaux ou d'intérêts économiques régionaux. L'UA est incapable de résoudre le moindre problème qui se pose aux masses africaines où que ce soit en Afrique ; dans chaque crise majeure, elle se contente la plupart du temps de rester là à observer bouche bée, n'agissant qu'en cas de couverture pour des interventions françaises ou états-uniennes. L'ONU, une agence qui a contribué à l'assassinat de Patrice Lumumba, est elle aussi connue pour son impuissance lors du génocide qui a tué des millions de gens au Rwanda en 1994.

Les masses ne peuvent avoir confiance qu'en leurs propres organisations, en leur propre pouvoir et en leur propre programme. Leur expérience de la lutte va elle-même certainement finir d'achever les dernières illusions et idées erronées qu'elles pourraient avoir et forcer les différentes forces à converger autour d'un programme d'action commune. 

Mais pour s'assurer que le processus de clarification dans la conscience aille jusqu'à une compréhension de la nécessité de renverser le capitalisme et d'opérer la transformation socialiste de la société, la tâche absolument prioritaire reste la création d'un parti révolutionnaire des prolétaires et des paysans, armé d'un programme socialiste. Dirigées par un tel parti, les masses zimbabwéennes pourront briser la chaine du capitalisme mondial à un de ses maillons les plus faibles, et joindre leurs forces à celles de la puissante classe ouvrière sud-africaine et à travers toute la sous-région pour créer un Zimbabwé socialiste, en tant que première étape vers la fédération socialiste d'Afrique australe, l'Afrique unie socialiste et un monde socialiste.

L'action du peuple zimbabwéen est déjà en train d'inspirer les masses dans toute la sous-région. Une victoire de leur part représenterait une avancée considérable pour les travailleurs de toute la sous-région et du continent, tout en instillant une crainte terrible dans les cœurs des régimes de la CDAA. Nous applaudissons la déclaration de soutien au peuple zimbabwéen émise par le Cosatu (Congrès des syndicats sud-africains) ; même si, vu comme l'action de cette fédération syndicale est limitée par sa participation à l'alliance tripartite au pouvoir en Afrique du Sud aux côtés du Parti « communiste » et de l'ANC, il est improbable que cette motion soit suivie d'une action conséquente. 

Tandis que l'ANC insulte les masses zimbabwéennes et que les Combattants pour la liberté économique, qui soutiennent Mugabe, se trouvent du mauvais côté des barricades, le WASP, Parti ouvrier et socialiste d'Afrique du Sud, est fier de suivre les traditions internationalistes de sa classe ouvrière révolutionnaire et d'organiser la solidarité avec la lutte au Zimbabwé et en Afrique du Sud.

« Mugabe menteur ! » ; « Mugabe affame le peuple » ;
« On veut travailler au Zimbabwé ! »

Nous disons :

– Mugabe dégage ! Pour la démission immédiate du régime Mugabe.

– Soutien aux manifestations frontalières de masse. Luttons pour mettre un terme à toutes les restrictions aux importations ! Construisons un mouvement de masse des travailleurs des transports et des petits commerçants pour bloquer le pont de Beit et autres points frontaliers tant que les restrictions n'auront pas été levées.

– Luttons pour le paiement immédiat de tous les arriérés salariaux ! Pour un plan tournant de luttes et de manifestations de masse jusqu'à ce que les salaires soient payés, sous la direction de comités d'action élus par les travailleurs.

– Exigeons la libération immédiate de l'ensemble des prisonniers politiques. Libérez tous les prisonniers politiques à la suite du pasteur Marawire. Organisons des manifestations de masse devant les commissariats de police et les prisons pour exiger leur libération.

– Construisons des comités d'action prolétariens regroupant les travailleurs, les jeunes, les sans-emplois, les petits commerçants et les paysans dans chaque quartier ou village afin de coordonner la contestation de masse. Toutes les décisions concernant le mouvement des marchandises, la prestation des services et autres décisions concernant la gestion de la société doivent être prises par des comités démocratiques de masse du peuple zimbabwéen.

– Ces comités d'action doivent organiser des unités d'autodéfense soumises au contrôle démocratique des masses afin de protéger les protestations et les militants de l'intimidation et de la violence du régime ; confisquons les biens de Mugabe, des cadres de la ZANU-PF et autres cadres du régime en les plaçant sous le contrôle des comités d'action ; interdiction de voyage pour Mugabe et les cadres de son régime !

– Faisons perdre tous ses moyens au régime Mugabe ! Construisons des comités d'action des simples soldats, policiers et pilotes, avec élection des sous-officiers et des porteparoles ; désobéissance vis-à-vis de toute ordre provenant d'officiers attachés au régime ! Associons ces comités de corps habillés aux comités d'action populaires pour organiser une lutte unie. À bas les barrages et le racket policier !

– Relions les comités d'action du peuple zimbabwéen des différentes villes, départements et régions en une structure nationale qui assurera la fondation d'un gouvernement des travailleurs et des paysans, et qui organisera le jugement démocratique de Mugabe et des laquais.

– Aucune confiance dans les institutions de l'impérialisme que sont l'ONU, l'UA et la CDAA. Construisons des liens avec les travailleurs de toute l'Afrique australe. Organisons des comités d'action en-dehors du Zimbabwé dans toutes les communautés zimbabwéennes à l'étranger, en lien avec les communautés locales et les organisations syndicales et de la jeunesse des différents pays. Pour une lutte unie contre la xénophobie. Luttons pour les droits des immigrés. Organisons les travailleurs immigrés dans les syndicats partout où ils se trouvent.


– Construisons un parti révolutionnaire de masse des jeunes et des travailleurs pour un Zimbabwé socialiste, dans lequel se retrouveront l'ensemble des militants du mouvement de masse contre Mugabe.  


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