mercredi 30 novembre 2016

CI : Discussion sur les perspectives nationales

Une colère omniprésente mais qui demeure non canalisée


Le groupe sympathisant du Comité pour une Internationale ouvrière (désormais dénommé groupe « Militant ») a tenu son troisième congrès ce dimanche 27 novembre 2016. À cette occasion, une discussion a eu lieu sur les perspectives politiques pour la Côte d'Ivoire, introduite par le camarade Zova, et à laquelle ont participé l'ensemble des camarades présents. Nous vous présentons ici le compte-rendu de cette discussion.


La situation de la Côte d'Ivoire peut être analysée sous trois angles principaux : situation économique, situation politique et situation sociale.

Sur le plan économique :

On continue à constater une nette amélioration de la situation macroéconomique, avec l'ouverture de nouveaux centres commerciaux (Playce Marcory, Abidjan Mall…), la construction de nouvelles usines (Brassivoire, les cimenteries turques…), etc. et de nombreux projets d'infrastructure (aménagement de la lagune d'Abidjan, autoroutes…). Une importante activité économique est en train d'être créée, mais celle-ci ne profite jusqu'à présent pas aux travailleurs, qui restent sous-payés et souvent maltraités par les patrons. Ce sont les grands groupes multinationaux qui sont les principaux bénéficiaires de cette envolée économique. Lorsque le peuple constate que « L'argent est là, mais il ne circule pas », le président Ouattara rétorque : « Si l'argent ne circule pas, c'est parce qu'il travaille ».

Il faut également faire remarquer que tout ce développement reste concentré dans la seule ville d'Abidjan, ce qui est logique étant donné que cette ville contient le plus de consommateurs mais aussi qu'elle est la plus connectée pour l'approvisionnement mais aussi pour l'accès au marché sous-régional.

L'agro-industrie reste également sous-développée, ce qui contraint notre pays à exporter des produits agricoles bruts. Alors que l'agro-industrie est justement le secteur le plus à même d'insuffler un développement industriel dans les villes de l'intérieur.

Le sous-développement de l'intérieur et notamment le manque d'accompagnement des exploitations paysannes est également en grande partie responsable de la pénurie et de la hausse des prix de la banane et du manioc que nous avons connue en début d'année. Mais cette pénurie est aussi la conséquence du modèle d'agriculture capitaliste qui a été imposé à notre pays et qui a causé la déforestation de 80 % du territoire, ce qui amène d'importants risques de sècheresse et une dégradation des sols.

La même sècheresse d'avril a engendré une très mauvaise récolte, qui a fait s'envoler le prix du cacao à 1200 francs du kilo, même si ce prix a été dans la pratique très peu respecté par les acheteurs. Aujourd'hui, avec l'annonce d'une bonne récolte d'octobre et la baisse de la demande en cacao sur les marchés occidentaux, le prix, qui n'avait cessé de monter ces dernières années, devrait désormais partir à la baisse, ce qui ne manquera pas de mécontenter les planteurs.

Le développement industriel de la Côte d'Ivoire auquel nous assistons aujourd'hui est la conséquence directe de la crise du capitalisme mondial. Les groupements capitalistes sont désespérément à la recherche de nouveaux marchés à conquérir afin d'y placer leurs investissements. Même s'il est impossible de prévoir combien de temps cela durera, il faut constater que ce développement induit la croissance d'une classe ouvrière dont le poids économique et social deviendra de plus en plus important dans les années qui viennent.

Il s'agit d'une classe ouvrière encore inexpérimentée et inorganisée mais qui a l'avantage de ne pas être abattue par les défaites et trahisons du passé et qui a face à elle un patronat inculte et tout aussi inexpérimenté qu'elle. Dans ce cadre, de petites victoires peuvent être facilement obtenues, ce qui a un effet extrêmement encourageant sur le niveau de conscience des travailleurs. De plus, nous sommes à l'heure actuelle en Côte d'Ivoire le seul groupe à chercher consciemment un accès à cette force potentielle. Tout cela ne présage que du bon pour notre avenir et celui du pays.

Ça y est, l'émergence est là

Sur le plan politique :

La principale utilité du référendum sur le changement de constitution a été de permettre à tout le monde de constater à quel point le régime actuel est dépourvu de la moindre assise populaire. La colère est grandissante parmi les militants et électeurs du PDCI et du RDR. On assiste véritablement à un effritement de la base.

Malgré toutes les tentatives de gonfler artificiellement le taux de participation, la CEI n'a pu annoncer que 18 % de participation à Yamoussoukro ! Même au Nord, en dépit de tous les moyens déployés : dons aux militants, discours de peur et de division Sud-Nord, mobilisation de nombreux cadres du régime pendant toute la semaine qui a précédé le vote…, il est évident que les résultats n'ont pas été à la hauteur des attentes du gouvernement.

Lors de cet épisode aussi, il a bien fallu constater que l'opposition n'a aucun discours ni stratégie qui en vaille la peine. Comme l'année passée avant les élections présidentielles, les meetings de l'opposition étaient surtout une occasion de retrouver des anciens amis et camarades dans une ambiance semi-festive. Nul n'accordait la moindre attention aux orateurs qui se succédaient sur le podium.

Lors de la marche du vendredi 28 octobre, dès les premiers tirs de lacrymo, on a vu les leaders de l'opposition se chercher et appeler leurs chauffeurs pour monter dans leurs 4×4, tandis que les militants étaient laissés dans la rue face aux policiers. La marche a également brillé par son manque d'organisation : allait-on au stade ou au centre du Plateau ? Finalement ça a été une débandade.

La plateforme regroupée autour d'Affi Nguessan n'a pas connu plus de succès. Alors qu'Affi était tout de même parvenu à susciter un engouement à la suite de ses nombreuses tournées, il a fini par décevoir. Lorsqu'on lui a refusé de faire un meeting au Plateau, au lieu d'appeler à des meetings ou marches éclatés dans toutes les communes d'Abidjan, il s'est tout simplement rétracté.

Ouattara s'est donc taillé une constitution sur mesure dans une indifférence populaire menaçante. Il ne fait aucun doute qu'il attend maintenant la fin des élections législatives avant de désigner son vice-président et de mettre en place son sénat.

Il faut constater cependant que, pour beaucoup de gens qui sont venus aux meetings contre le référendum, la colère était ailleurs. Même à Adjamé, on a vu les populations applaudir les marcheurs contre le référendum, des chauffeurs de taxi et des mécaniciens nous saluer, klaxonner, et nous encourager. C'est toute la base traditionnelle du RDR qui est déçue de « son » président.

D'ailleurs, si on peut critiquer certaines violences inutiles survenues à l'occasion des opérations de « boycott actif » appelées par une partie du FPI, il faut bien noter que dans certaines circonscriptions, le scrutin a été empêché par des cadres venus du Nord.

Les derniers développements liés à la préparation des élections législatives ne font qu'aller dans le même sens. La base n'a nulle part été associée au choix des candidats. Même dans des partis qui ne sont pas spécialement réputés pour leur caractère démocratique, il y a une aspiration des gens à s'exprimer, à simplement donner leur avis. Mais lorsque leur avis n'est même pas sollicité, cela crée des rancœurs. Les Ivoiriens ne sont en effet plus prêts à suivre leurs leaders aveuglément comme par le passé, à venir aux meetings uniquement pour s'assoir et applaudir.

C'est pourquoi nous assistons cette année, une fois de plus, à de nombreuses candidatures indépendantes. Il y a en gros trois types de candidats indépendants : les candidats RHDP qui, après des années de bons et loyaux services, pensaient être sélectionnés pour être candidats cette année, et, par dépit, finissent par se présenter contre l'avis de la direction – beaucoup de ceux issus du RDR risquent d'être radiés du parti ; les candidats du FPI-Sangaré qui, malgré l'appel au boycott lancé par leur direction, se présente en leur propre nom ; et finalement, ceux de l'UDPCI, un parti phagocyté par le RHDP, qui joue ici son avenir politique.

Le référendum sur la nouvelle constitution a permis de constater à quel
point le régime est boudé par l'ensemble de sa population et particulièrement
de sa base électorale traditionnelle

Sur le plan social :

Comme on vient de le constater, la colère est là, mais il n'y a aucune force pour l'orienter et la canaliser.

Une grogne s'était développée avant le 1er Mai par rapport à la flambée des prix des vivriers et de l'électricité, bien vite écartée par les promesses du président face aux dirigeants des syndicats (accompagnées de quelques petits « cadeaux »). La facture de l'électricité qui avait été suspendue est cependant revenue en juillet, forçant les ménages à payer deux factures en même temps ! C'est la raison d'être des émeutes de juillet qui sont tout d'abord survenues à Bouaké, ville considérée comme acquise au régime.

Mais là aussi, on constate que la colère qui s'est exprimée était généralisée : ce n'est pas seulement le siège de la CIE qui a été attaqué, mais aussi les résidences des cadres locaux, les sous-préfectures, les banques… Les problèmes vont donc au-delà de la facture de courant.

Ceci dit, la facture controversée n'a pas été annulée, mais simplement répartie pour être payée petit à petit au cours des mois suivants. L'explosion populaire n'a donc pas pu contraindre le régime à la moindre concession substantielle. De plus, le régime s'est même servi de la colère contre la CIE pour avancer l'idée d'une libéralisation du secteur de l'électricité, une mesure néolibérale d'ailleurs applaudie par les partis d'opposition, y compris par ceux qui se prétendent de gauche.

C'est dans la même veine de remise en question de l'autorité qu'il faut considérer les récents lynchages de gendarmes et policiers dans plusieurs localités du pays (Méagui, Bouna, Yamoussoukro).

En ce moment, nous assistons à plusieurs mouvement de la part des organisations de travailleurs, notamment à l'école et à la fonction publique.

À l'école, les cours du mercredi matin ont été imposés par le régime, annoncés la veille de la rentrée par voie de presse, sans que qui ce soit n'ait été consulté, pas même les inspecteurs. Mesmin Comoé, le responsable du MIDD (Mouvement des instituteurs pour la défense de leurs droits) a été beaucoup attaqué personnellement, dans une tentative du régime de semer la division entre le syndicat et la base afin de démobiliser. Parmi les revendications des travailleurs cependant, on retrouve l'idée d'un précompte prélevé à la source sur les salaires pour financer le syndicat.

Le gouvernement feint de vouloir entamer des négociations, mais comme à son habitude, il faut s'attendre à ce que cela ne soit que dans le but de faire trainer en longueur le mouvement pour décourager les grévistes. Il faut certainement s'attendre à une deuxième vague de grèves après les fêtes.

À la fonction publique, les travailleurs sont en grève eux aussi par rapport à la réforme controversée du système de pension. Le mouvement a paralysé le Plateau et a commencé à gagner l'intérieur. Le gouvernement a proposé de créer un « forum social », mais les syndicats ont refusé en affirmant que c'était à eux seuls de fixer le cadre pour le dialogue.

Au niveau des préfectures de l'intérieur également, il y a un mouvement des agents qui protestent contre le non paiement de leur salaire, l'absence de véritables primes de logement et le harcèlement sexuel par les cadres locaux. À propos du logement, rappelons que du temps d'Houphouët, l'État menait une politique de construction de maisons pour le personnel administratif envoyé à l'intérieur – une politique qui a cessé d'être depuis la décentralisation de l'administration (où les collectivités territoriales dénuées de moyens sont désormais censées prendre en charge ces couts).

La grève des ouvriers de Côte d'Ivoire Agencement, à laquelle nous avons participé, a elle aussi montré une volonté de lutte et l'enthousiasme qui est celui des travailleurs une fois qu'ils prennent conscience de leur force. Il s'agissait dans cette entreprise d'une grande première qui a totalement pris les patrons de cours. Nous avons créé au cours de cette lutte d'intéressants liens avec différents ouvriers.

Ce qui est intéressant de constater dans tous ces mouvements est qu'on assiste petit à petit à une culture de lutte en entreprise. Les derniers mouvements des travailleurs sont beaucoup mieux organisés qu'auparavant et de manière bien plus démocratique. Les syndicats utilisent désormais internet pour créer des forums et des plateformes sur lesquels les travailleurs peuvent s'exprimer sur l'orientation de la grève, le contenu des négociations, des revendications… et sur lesquels les dirigeants peuvent faire des rapports à la base sur l'état du mouvement. Ainsi, les décisions n'échappent plus au contrôle de la base.

On a aussi vu des dirigeants syndicaux refuser de signer des accords directement avec le gouvernement, préférant tout d'abord organiser des AG avec la base pour la consulter avant d'accepter quoi que ce soit. Le gouvernement n'est donc plus en mesure d'exiger la levée des mots d'ordre comme avant. On remarque de plus que les syndicats ont aujourd'hui moins tendance à lancer des grèves de façon solitaire, mais recherchent plus systématiquement à constituer des fronts communs.

En guise de conclusion, nous pouvons dire que les nombreux problèmes demeurent, et que les différents mouvements sociaux vont s'intensifier dans la prochaine période. La situation est extrêmement propice à l'éclosion de notre mouvement. Il suffit d'écouter les réactions des gens lorsqu'ils nous croisent dans la rue. Si nous parvenons à agir de manière déterminée et cohérente, il est tout à fait possible que nous devenions sous peu une force incontournable dans ce pays.

Assemblée de la Plateforme nationale des organisations professionnelles
du secteur public. Un vent de démocratie et de combativité plus que bienvenu.

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