dimanche 3 novembre 2013

Afrique du Sud : grève des travailleurs à l'usine Toyota

Les revendications des travailleurs et leur importance pour le mouvement ouvrier sud-africain


Le Mouvement socialiste démocratique (section sud-africaine du CIO) publie ici un rapport fait par les travailleurs de l'usine Toyota de Prospecton, près de Durban. Cet article a été écrit le 9 septembre pendant la grève, en attendant la réponse promise par le président du Numsa (Syndicat national des métallurgistes d'Afrique du Sud). Pour la direction du Numsa, la grève des travailleurs de Toyota est illégale. Plus d'informations suivront.
Rapport des travailleurs de Toyota :

M. Cedric Gina, président national du Numsa, est arrivé à l'usine Toyota à Prospecton (près de Durban, 3 millions d'habitants et plus grand port d'Afrique ; l'usine Toyota est une des plus grandes d'Afrique du Sud avec 7100 travailleurs et une production de 220 000 véhicules par an) ce jeudi 5 septembre 2013 afin de prendre la parole lors d'une assemblée de masse des travailleurs en grève. Il nous a dit que le comité exécutif national (CEN) du Numsa a décidé de mettre un terme à la grève. Il nous a dit que c'est la décision qui a été prise par le CEN. La raison, selon le président, est que Numsa a décidé de faire cesser la grève des travailleurs de l'industrie automobile le lundi 9 septembre 2013.
Beaucoup des travailleurs étaient si fâchés qu'ils ont hué le président et lui ont crié qu'ils n'étaient pas d'accord avec cette décision du CEN, vu que c'est eux, les travailleurs, qui sont en grève, pas le CEN. Les travailleurs lui ont également dit que ce serait idiot de retourner au travail alors que nos emplois sont menacés. Nous devons gréver tous ensemble. Ce qui nous a encore plus fâché, est que nous n'avons rien vu de neuf sur la table des négociations depuis le début de la grève. Façon dont nous le voyons, le président n'est venu que pour nous forcer de reprendre le travail.
Nous avons tenté de débattre de la proposition des patrons, pour montrer au président quelles sont nos motivations. L'offre des patrons est une hausse de salaire de 10 %, 8,5 %, et 8,5 % sur trois ans. De notre point de vue, cette offre peut être améliorée, pour une hausse de salaire de 14 % en enlevant 30 % de leur proposition de 2 milliards de rands (95 milliards de francs CFA) pour l'assistance médicale et l'allocation logement. Nous recommandons au président que les 70 % restants de cette somme soient attribuées aux travailleurs en guise d'allocation logement et assistance médicale sur une base hebdomadaire.
La direction du Numsa ne veut clairement pas voir ses membres débattre de ces deux milliards. Nous soupçonnons la direction de vouloir utiliser cet argent à des fins d'investissement pour la compagnie d'investissement du Numsa (NIC). Nous avons dit au président que le secrétaire général avait rapporté, lors de notre assemblée générale trimestrielle, le fait que la Fedics (une grande entreprise de services alimentaires) paie 250 000 rands (11 millions de francs) au Fonds ouvrier tous les mois – nous avons donc réclamé cet argent pour une allocation transport hebdomadaire. Puisque nous ne recevons absolument rien de la NIC, nous ne voulons pas de ces deux milliards que l'entreprise a proposée de lui donner.
L'assemblée de masse a pris fin sur la promesse du président de se réunir avec le CEN pour discuter de la grève à Toyota, et qu'il nous ferait son rapport lundi (9 septembre 2013). À notre grande surprise, dès le lendemain (vendredi 6 septembre), le secrétaire général du Numsa, M. Irvin Jim, a convoqué l'ensemble des délégués du personnel de Toyota à son bureau régional du KwaZulu-Natal. Là, il leur a rappelé aux délégués que leur « devoir est de dire aux travailleurs de reprendre le travail dès lundi ». Il a dit que le Numsa annoncera publiquement le même jour la fin de la grève. Ce qui contredit la promesse du président, qui devait nous recontacter le même lundi.
Dimanche 8 septembre, tous les travailleurs ont reçu des messages de la direction de Toyota qui les informait que la grève était terminée et qu'on les attendait au travail lundi à 7 h.

Manifestation des travailleurs de Toyota :
« Nous voulons une allocation transport ; hausse de salaire de 14 % »

Soutien total aux travailleurs de l'industrie automobile !
Le Parti ouvrier et socialiste (WASP) d'Afrique du Sud soutient pleinement la grève des travailleurs du secteur de l'industrie automobile. Vu les 18 milliards de rands de profits qu'a fait le secteur l'an passé (860 milliards de francs CFA), la revendication des travailleurs d'une hausse salariale de 14 % nous parait plus que raisonnable – modeste, même. Comme il fallait s'y attendre, nous voyons à présent une avalanche de propagande anti-grève tomber sur les travailleurs pour les accuser d'endommager l'économie, de faire fuir les investisseurs, et d'exposer le pays au risque d'une nouvelle baisse de sa note.
Mais la cherté de la vie, avec la hausse du prix du carburant, du transport, de l'électricité et de la nourriture, ne laisse aux travailleurs aucune alternative que de rejeter la proposition des patrons d'une hausse de 10 %, qui ne pourra pas faire grand'chose pour endiguer la baisse de leur pouvoir d'achat et donc la valeur réel de leur salaire.
La grève doit être menée, non seulement pour stopper l'érosion de notre pouvoir d'achat, mais aussi pour corriger d'autres anomalies créées par les patrons tout au long du précédent accord triannuel qui a à présent expiré et pour rétablir la parité salariale entre toutes les entreprises du secteur. Les médias n'ont rien dit à ce sujet, préférant se concentrer exclusivement sur la question de la revendication salariale.
Fin 2010 par exemple, les patrons de Toyota se sont détournés des accords signés lors du Forum de négociation national et ont unilatéralement augmenté les salaires des chefs d'équipe de 3,22 rands de l'heure (140 francs), créant ainsi une disparité entre travailleurs. Les travailleurs de Toyota ont réclamé que cette anomalie soit corrigée et que tout le monde reçoive le même salaire que les chefs d'équipe. Les patrons ont ignoré cette revendication. Hélas, la direction du Numsa n'a rien fait pour corriger cette anomalie, n'a pas entamé la moindre négociation ni appelé à la moindre action, laissant ainsi les patrons penser qu'ils avaient toute latitude de diviser les travailleurs et de violer les conventions collectives.
C'est pourquoi en septembre 2012, les travailleurs de Toyota avaient décidé de prendre cette affaire entre leurs propres mains, ont mis en place un comité de grève et ont cessé le travail. Malgré le fait que cette grève ne “respectait pas les procédures”, elle s'est soldée par une victoire partielle. Les patrons ont concédé la hausse de 3,22 rands pour tous. Mais, plutôt que d'intégrer cela dans la paie de base, ils l'ont ajoutée au salaire existant en tant que prime à payer jusqu'en juin 2013. L'intégration effective des 3,22 rands au salaire de base devait commencer dès juillet 2013, au taux de 1,07 rands par heure et par an, dont la différence entre ce taux et les 3,22 rands devaient être versés sous la forme d'une prime annuelle allant diminuant jusqu'à la fin de cette transition de trois ans.
Mais cela ne s'applique qu'à Toyota. En réponse aux revendications des travailleurs des autres entreprises, les patrons ont proposé à la place un paiement en une fois de 2225 rands pour la durée de l'accord de trois ans. À part le fait que ceci représente beaucoup moins que ce que gagnent les travailleurs de Toyota, l'offre des patrons élargit le fossé entre les salaires des travailleurs des autres entreprises et encore plus avec ceux des chefs d'équipe de Toyota dont la hausse de 3,22 rands est prise en compte dans le salaire de base depuis 2010. L'offre des patrons prolonge et agrandit les disparités entre travailleurs, et revient à demander au syndicat de fermer les yeux sur les violations des conventions collectives faites par les patrons. L'action des patrons n'est en fait qu'un nouveau cas de “diviser pour régner” – encore et toujours cette vieille ruse. Nous ne devons pas laisser passer cette tentative de nous affaiblir. Nous devons renforcer la solidarité en mettant en avant des revendications identiques, basées sur le principe “À travail égal, salaire égal”, dans toutes les entreprises du secteur.
Du point de vue des travailleurs, la centralisation des conventions collectives ont toujours eu pour but d'empêcher les patrons de liguer les travailleurs d'une entreprise contre ceux d'une autre, en prenant pour prétexte la différence de performance des différentes entreprises. Le gouvernement danse sur la musique des patrons de l'automobile depuis l'adoption du plan Gear de 1996, qui a octroyé d'immenses subsides à leur secteur avec pour objectif de faire de l'Afrique du Sud une plate-forme de l'exportation sur le marché mondial, surtout vers les pays capitalistes avancés.
Les efforts réalisés en vue de faire de l'Afrique du Sud un pays industriel “compétitif” pour l'exportation ne peuvent en dernier recours se concrétiser qu'en faisant autant que possible baisser les salaires et les conditions de travail, en liguant les travailleurs d'une entreprise contre ceux des autres entreprises, d'un secteur contre ceux des autres secteurs, et les travailleurs d'Afrique du Sud contre nos frères et sœurs de classe des autres pays.
À part les bénéfices évidents que tirent les patrons de tout ceci sous la forme de profits plantureux, les bénéfices que tire l'économie du pays des subsides du gouvernement à l'industrie automobile sont pour le moins douteux. Il est de plus en plus reconnu que l'importation de pièces détachées automobiles a un effet extrêmement délétère sur notre balance commercial – la différence entre importations et exportations. Cela a pour effet un affaiblissement du cours de notre monnaie, ce qui menace la capacité d'attraction des investisseurs de l'Afrique du Sud en rands, vu que leur argent perd rapidement de sa valeur. Cela force la banque nationale à maintenir les taux d'intérêts à leur niveau actuel – le taux le plus bas en 30 ans ; alors que la dette des ménages demeure en moyenne à 75 % du salaire annuel.
Les dirigeants syndicaux doivent reconnaitre la réalité de tous ces calculs sans scrupules qui se cachent derrière l'attitude des patrons lors des négociations salariales. Nous devons forger la solidarité au-delà des murs des entreprises, des secteurs, et à travers tout le pays et toute l'économie. Aujourd'hui, les travailleurs de différents secteurs sont occupés à des négociations salariales – dans les mines, dans l'aviation, dans la construction – et d'autres encore arrivent. Nous avons donc une occasion en or d'unir toutes ces différentes luttes et de les relier entre elles, en particulier de les associer à la lutte contre les licenciements dans le secteur des mines, qui se trouve en ce moment à l'avant-garde de la lutte de classes : il nous faut une grève générale pour un salaire national minimum de 12 500 rands par mois (600 000 francs CFA), la fin des licenciements, et la nationalisation des mines sous le contrôle et la gestion par les travailleurs.

Les ouvriers de Toyota à l'œuvre

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