samedi 19 décembre 2015

Afrique, Théorie : Les EFF ont-ils vraiment offert un « élan révolutionnaire » à la gauche ?

Liens entre le contexte, les masses, le parti, et la révolution

Dans le numéro 42 (octobre 2015) du magazine de gauche Amandla, M. Floyd Shivambu, vice-président du parti des Combattants pour la liberté économique (EFF, le parti de Julius Malema, ancien président de la jeunesse de l'ANC maintenant reconverti en leader de gauche populiste et « radicale »), se plaignait de « L'incapacité de la gauche à faire sienne l'élan révolutionnaire qui lui a été offert par les EFF », prévenant que cela « pourrait freiner la lutte pour le socialisme ». 

Sous le sous-titre « La pureté théorique mène à l'isolation vis-à-vis des masses », le camarade Shivambu affirme que l'erreur du NUMSA (Syndicat national des travailleurs du métal d'Afrique du Sud) et du Front uni (la plateforme de gauche lancée par le NUMSA afin de contrer l'ANC) est de s'« autocaractériser en tant que superrévolutionnaires, qui ont la meilleure clarté théorique, politique et idéologique sur chaque élément de la situation en Afrique du Sud et dans le monde ».

Il prédit que le NUMSA et le Front uni, « comme le WASP en Afrique du Sud ou Unité populaire en Grèce … finiront dans les librairies et autour des tables des maquis dans les discussions et analyses du rapport de force, sans pour autant avoir obtenu le moindre véritable poids dans la société ».

Cherchant à prouver son affirmation selon laquelle « Les EFF ont toujours cherché à unifier la gauche », Shivambu prétend que les EFF n'ont pas pu établir une alliance constructive avec le WASP « à cause du fait que le WASP est contrôlé par une organisation qui se trouve quelque part en Europe, et est venu avec des exigences déraisonnables du genre “que 50 % des représentants publics doivent être exclusivement des membres du WASP” ».

Nous reviendrons sur la question de la relation entre théorie et pratique dans un autre article. Nous allons ici tout d'abord rétablir la vérité sur la façon dont se sont terminées les négociations entre le WASP et les EFF, et répondre au défi lancé à la gauche par les EFF concernant l'unité et l'« élan révolutionnaire ».

Dossier par notre camarade Weizmann Hamilton, membre du Parti ouvrier et socialiste d'Afrique du Sud (WASP, section sud-africaine du CIO)


Les négociations entre le WASP et les EFF – ce qui s'est réellement passé

L'assertion selon laquelle nous avons exigé 50 % des sièges est un pur mensonge. Il s'agit d'une invention par la direction des EFF dans le but de détourner l'attention des faits réels. La proposition du WASP était que nous présentions une liste commune EFF/WASP à la Commission électorale indépendante, la plateforme ainsi formée devant avancer les points de programme suivants : (i) nationalisation des secteurs stratégiques de l'économie sous le contrôle et la gestion des travailleurs ; (ii) enseignement gratuit ; (iii) santé gratuite ; (iv) élection de tous les cadres publics, soumis à droit de révocation ; (v) limitation du revenu de tous les élus au salaire moyen d'un travailleur qualifié. Les EFF ont proposé l'addition de deux de leurs « sept piliers », dont l'expropriation des terres sans compensation. Le WASP a accepté. La formule pour la distribution des sièges devait être discutée uniquement après que la liste commune ait été enregistrée.

Nous avons également proposé que le WASP et les EFF, même s'ils devaient faire partie d'une même plateforme électorale, maintiennent leur identité, conservent leur propre organisation et leurs propres activités. Nous avons également proposé d'organiser une série de débats fraternels entre les membres des deux organisations, afin d'aplanir les divergences que nous pourrions avoir et de permettre à la base des deux partis de décider laquelle des positions des deux organisations est correcte, sur toute une série de points importants. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que nous désirions faire partie d'une plateforme commune avec les EFF : par exemple à Johannesburg nous avons mené ensemble une campagne victorieuse contre l'opération de déguerpissement des vendeurs de rue menée par l'ANC.

Après notre première (et dernière) rencontre, il a été décidé que les délégués feraient un rapport à leurs structures respectives, échangeraient des documents et qu'une deuxième rencontre serait organisée. Mais les EFF n'ont pas répondu à notre demande d'une deuxième rencontre. Nous avons ensuite envoyé une lettre ouverte aux membres des EFF, rédigé un message de félicitations lors du lancement de la section des EFF à Rustenburg, et publié une deuxième lettre ouverte. Aucune de ces lettres n'a reçu la moindre réponse de qui que ce soit.

Nous avons été déçus, mais pas surpris. Lors de la rencontre, les EFF avaient bien insisté sur le fait qu'ils ne font « pas de coalitions ». Leur contreproposition était que nous envoyions deux membres de notre direction au comité central des EFF, à condition qu'ils ne mettent en avant que des positions EFF, même si celles-ci devaient aller à l'encontre des positions du WASP. Cela aurait voulu dire que les dirigeants du WASP se seraient vus contraints de soutenir le dictateur Mugabe qui s'accroche au pouvoir par la violence et l'intimidation depuis plus de trente ans, et dont les mains sont rouges du sang du peuple Ndebele, dont 30 000 personnes ont été abattues lors du massacre de Gukhurahundi dans les années '80. 

Nous nous serions également vus contraints de soutenir la visite de Malema (le dirigeant des EFF) au Nigeria, où il était parti demander la bénédiction du pasteur Joshua – un individu peu recommandable, responsable de la mort de 100 de ses fidèles (dont 80 Sud-Africains) victimes de l'effondrement d'une de ses églises dont la construction ne répondait à aucune norme architecturale. Les EFF ont également exigé que les membres WASP rejoignent les EFF, et que la liste à présenter aux élections porte uniquement le nom de « EFF ». Les EFF demandaient donc, dans les faits, la liquidation politique du WASP ; une opération que, dans le monde des affaires, on n'hésiterait pas à qualifier d'« opération de rachat hostile ».

Les camarades du WASP (Parti ouvrier et socialiste d'Afrique du Sud)
lors de leur dernier congrès

Les EFF ont-ils offert à l'Afrique du Sud un « élan révolutionnaire » ?

Dans un article où on voit s'étaler tout le sens d'autoglorification typique des EFF, Shivambu affirme que son parti est le plus grand parti de gauche du continent africain, qui a depuis sa fondation offert un « élan révolutionnaire » à l'Afrique du Sud. Les EFF pourraient gagner énormément en crédibilité et en santé politique si, au lieu des infinies prétentions dont ils se nourrissent, ils cherchaient à revenir à un sens de la proportion et à se familiariser d'un peu plus près avec la signification des mots qu'ils tirent de leur dictionnaire pour phraséologues de gauche.

Aucun « élan révolutionnaire » n'a jamais été créé par un parti politique. De tels « élans » sont créés par la lutte de classes, par les actions des masses en conflit avec la classe dirigeante, lorsque leur volonté et leur confiance dans leur propre force collective les inspirent à se dresser à la révolte et à remettre en cause le pouvoir. De tels élans ne peuvent durer de manière indéfinie ; entre autres parce qu'au cours de ce conflit entre les classes, le rapport de force fluctue en fonction de la capacité de la classe prolétaire ou de la classe capitaliste à prendre le dessus. La durée de tels « élans » est déterminée, entre autres, par la présence ou l'absence à la tête des masses, d'un parti forgé dans les idées du marxisme – et donc, oui,  fort de sa clarté théorique – et doté d'une compréhension des stratégies et des tactiques nécessaires pour le renversement de l'État capitaliste et l'édification d'une démocratie prolétarienne, afin de débuter la reconstruction socialiste de la société. En d'autres termes, cet élan requiert la convergence des facteurs objectifs et subjectifs afin d'accomplir le processus révolutionnaire jusqu'à son dénouement final.

L'attitude négligente, voire méprisante, réservée par les EFF à la préoccupation du WASP qui recherche toujours la clarté dans la théorie, fait que les EFF ferment les yeux sur notre compréhension de ce qui constitue un « élan révolutionnaire », du rôle des partis, des masses et de la relation entre parti, masse et direction. Mais peut-être prendront-ils plus au sérieux l'autorité du camarade Lev Davidovitch Bronstein dit Trotsky, qui, aux côtés de Lénine, s'est trouvé à la tête du plus grand évènement de l'histoire récente, la révolution russe d'octobre 1917.

Dans sa préface à son ouvrage magistral, l'Histoire de la révolution russe, Trotsky fait cette remarque : « Le trait le plus incontestable d'une révolution, c'est l'intervention directe des masses dans les évènements historiques. En temps normal, l'État – qu'il soit monarchique ou démocratique – s'élève au-dessus de la nation, et l'histoire est faite par des spécialistes du métier : des rois, des ministres, des cadres, des députés, des journalistes… Mais lors de ces moments cruciaux, où l'ordre ancien devient intolérable pour les masses, on voit ces masses tout à coup briser les barrières qui les excluaient de l'arène politique, mettre de côté leurs représentants traditionnels, et créer par leur propre intervention, les fondations premières d'un nouveau régime … L'histoire de la révolution est donc … avant tout le récit d'une irruption violente des masses dans le royaume de la maitrise de leur propre destinée. »

Il ne fait aucun doute que la campagne électorale des EFF a répondu à une attente de la part des couches les plus opprimées de notre pays. L'impact des EFF se reflète dans son score : plus de 1,1 millions de voix, une performance épatante pour un parti qui n'avait même pas un an à l'époque. Il ne fait aussi aucun doute que l'arrivée en force des EFF au parlement a ébranlé l'ANC dans ses fondations, surtout avec la campagne #rendeznouslargent, alors que les députés ANC s'étaient regroupés autour de Zuma pour le défendre des accusations de corruption, au mépris du sentiment d'outrage qui vivait parmi la population.

Cela a fortement endommagé le parti au pouvoir et a approfondi la crise interne dans l'ANC ainsi que de l'Alliance tripartite dirigeante (formée de l'ANC, du Parti « communiste » sud-africain et de la Confédération syndicale Cosatu). Cette campagne a endommagé la crédibilité du parlement, le démasquant pour ce qu'il est : loin de constituer le summum de la soi-disant « révolution démocratique nationale », il ne s'agit que d'un théâtre politique où les intérêts de l'élite politique et économique sont gérés en cherchant à les faire passer pour les intérêts du peuple.

Mais en politique, il importe de garder le sens de la mesure et des proportions. 

Il est bien sûr très clair que les divisions au sein de l'ANC sont en ce moment aussi profondes qu'elles ne l'étaient avant la conférence de Polokwane (de 2007, lors de laquelle Jacob Zuma a été élu président de l'ANC) et qu'elles vont s'approfondir encore avec le débat autour de la succession de Zuma et la conférence élective de 2017. Le scénario catastrophe que ses dirigeants avaient envisagé pour 2014 (tomber sous la barre des 50 % des voix) pourrait très bien se produire en 2019.

Il est clair aussi que les tentatives de la classe capitaliste de créer un parti de remplacement avec AgangSA (parti d'opposition de centre-gauche) se sont conclues par un échec monumental. L'Alliance démocratique (principal parti d'opposition de droite) s'est également vu imposer un dirigeant noir à la tête d'un parti dont les membres sont en majorité des Blancs : il s'agissait d'un véritable coup d'État orchestré par les riches soutiens financiers de ce parti dans le cadre d'une tentative désespérée d'attirer l'électorat noir. Malgré tout, ce parti reste profondément divisé, même s'il a augmenté le nombre de ses voix en 2014.

Certes, il y a partout un sentiment de crise dans la société, et une baisse constante du soutien électoral envers l'ANC. Cette désillusion se reflète dans l'abstention de masse lors des élections, mais aussi dans le nombre sans précédent et totalement spontané de manifestations de quartier qui éclatent autour de toute une série de thèmes. 

Mais malgré le nombre spectaculaire de voix obtenues par les EFF, le taux d'abstention s'est encore accru en 2014. Le fait que le score des EFF n'ait pas dépassé celui de Cope en 2009 (une scission sociale-libérale de l'ANC qui a obtenu 7 % des voix avant de disparaitre suite à une dispute entre ses dirigeants), dans des conditions pourtant bien plus favorables, démontre bien que les EFF n'ont pas été capables de convaincre les abstentionnistes du fait qu'ils représentaient une véritable alternative.

Lénine a détaillé quatre conditions principales pour le développement d'une révolution socialiste. Premièrement, il faut des scissions et des divisions au sein de la classe dirigeante et de ses représentants politiques. Deuxièmement, la classe moyenne doit être vacillante, et une importante couche d'entre elle soutenir l'idée d'une révolution. Troisièmement, la classe ouvrière doit être organisée et afficher une claire volonté de lutte, se mettant ainsi à la tête du processus révolutionnaire. Quatrièmement, il est nécessaire d'avoir un parti socialiste révolutionnaire de masse doté d'une direction claire et bénéficiant d'un large soutien pour ses idées parmi de larges couches des masses populaires (et en particulier les couches actives des travailleurs).

Lénine a également dit des révolutions qu'elles démontrent deux choses : « Tout d'abord, que le peuple ne peut plus être dirigé comme il l'était auparavant ; ensuite, que les dirigeants ne peuvent plus diriger comme ils le faisaient auparavant. » (Le Gauchisme, maladie infantile du communisme). Mais ce n'est pas la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui, ni la situation dans laquelle nous étions en 2012, lorsque le parti des EFF a été fondé. Il ne s'agit encore que de la musique du futur.

Trotsky poursuit : « Les masses se mettent en révolution non point avec un plan tout fait de transformation sociale, mais dans l'âpre sentiment de ne pouvoir tolérer plus longtemps l'ancien régime. C'est seulement le milieu dirigeant de leur classe qui possède un programme politique, lequel a encore besoin d'être vérifié par les évènements et approuvé par les masses. Le processus politique essentiel d'une révolution est précisément en ceci que la classe prend conscience graduellement des problèmes posés par la crise sociale, et que les masses s'orientent activement par un processus d'approximations successives …

Ce n'est que par l'étude des processus politiques au sein des masses elles-mêmes que nous pouvons comprendre le rôle des partis et des dirigeants, que nous ne sommes pas le moins du monde enclin à ignorer. Ceux-ci constituent un élément qui n'est pas indépendant, mais qui est néanmoins un élément très important dans ce processus. Sans une organisation pour la guider, l'énergie des masses se dissipe, comme de la vapeur qui ne serait pas enfermée dans un cylindre à piston. Cependant, ce qui fait bouger la machine n'est pas le piston, ni le cylindre, mais bien la vapeur. » (Histoire de la révolution russe)

Les EFF se font une idée plutôt vague du concept de révolution, ce qui explique pourquoi leur regard est fermement fixé sur leur propre nombril plutôt que sur les masses. Ils semblent croire, de plus, qu'ils sont l'incarnation de « l'élan révolutionnaire », ce qui implique que cet élan révolutionnaire soit né et meure avec leur organisation. Cette notion est pour le moins délirante. Même si nous étions prêts à accepter ce langage d'autoglorification, il nous faut tout de même rappeler que ce n'est pas les EFF qui ont créé « l'élan révolutionnaire », mais bien « l'élan révolutionnaire » qui a créé les EFF. En fait, la manière dont les EFF interprètent même les évènements qui leur ont donné naissance reflète bien cette vision qui fait passer à l'arrière-plan le rôle des masses en général et des travailleurs des mines en particulier.

Les travailleurs des mines de platine célèbrent la victoire de leur mouvement
de grève, en 2014

La portée politique de Marikana

La période qui a suivi le massacre de Marikana n'a pas constitué un « élan révolutionnaire », dans le sens que les conditions pour une insurrection de masse et pour une remise en cause du pouvoir n'étaient pas présentes. Il serait bien plus correct de dire que ce qui a été créé par la révolte des mineurs de Rustenburg en 2012, par le massacre de Marikana la même année et par les profonds bouleversements de la conscience politique que ces évènements ont produit parmi les travailleurs des mines et parmi la classe ouvrière de façon générale, – ce que ces évènements ont créé, ce sont les conditions pour l'établissement d'un parti prolétarien révolutionnaire de masse. En suivant cette chaine d'évènements, on voit que la grève des mineurs est passée d'une bataille pour les salaires à une révolte politique contre les patrons des mines, contre le gouvernement ANC et contre ses alliés de l'Alliance tripartite.

L'ANC s'est révélé n'être qu'un agent conscient des patrons des mines et de la classe capitaliste au sens large. Il a montré qu'il est prêt à utiliser la puissance de l'État (qui n'est rien d'autre qu'une force de répression armée entre les mains de la classe dominante, pour paraphraser Friedrich Engels) pour régler dans l'intérêt des patrons une dispute impliquant la classe ouvrière, de manière violente s'il le faut. Les actions du gouvernement ANC ont consommé ce qu'il restait des illusions qui jusque là lui assuraient l'attachement des masses. L'illusion selon laquelle l'ANC représente les intérêts de classe des travailleurs et des pauvres a subi un coup terrible, duquel il ne s'est pas relevé.

La rapidité du déclin de l'ANC va bien sûr dépendre non seulement de la vitesse de sa propre dégénérescence interne, mais aussi de la rapidité avec laquelle une alternative (sous la forme d'un parti prolétarien de masse) sera mise en place pour remplir le vide qui s'est ouvert à sa gauche. Dans un premier temps, ce vide s'était développé graduellement au cours de la période précédente. Puis, Marikana a constitué le point tournant à partir duquel les changements quantitatifs qui s'étaient accumulés dans la conscience se sont transformés en un changement qualitatif – la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Depuis lors, ce vide politique s'est subitement ouvert tel un gouffre béant.

L'humeur de la classe ouvrière après l'« élan » de Marikana aurait pu avoir un impact politique encore plus décisif si, par exemple, la Cosatu avait appelé à une grève générale de soutien avec les mineurs. Si la Cosatu avait appelé à la formation d'un nouveau parti de masse, cet appel aurait retenti avec force dans tout le pays. Mais la révolte des travailleurs des mines a dû également faire face à l'opposition de la Cosatu et du Parti communiste, qui ont organisé ce qui aurait pu dégénérer en un nouveau bain de sang : l'envoi de cars entiers remplis de travailleurs pour « reprendre Rustenburg des mains des contrerévolutionnaires » – puisque c'est ainsi qu'ils ont qualifié les comités de grève indépendants et le Mouvement socialiste démocratique (ancienne section sud-africaine du CIO qui a contribué à la fondation du WASP aux côtés des mineurs).

Même si la grève des mineurs a quitté la province du Nord-Ouest pour se répandre aux provinces du Gauteng, de l'État-Libre, du Mpumalanga, du Limpopo et du Cap-du-Nord, en encourageant également les travailleurs des plantations du Cap-occidental à partir en action, ce serait totalement exagérer que de dire que tout ceci a constitué un « élan révolutionnaire » qui aurait ouvert la voie à une révolte contre l'État et à un possible renversement du capitalisme. Les travailleurs des mines étaient en conflit non seulement avec le gouvernement et l'ensemble de la classe capitaliste, mais aussi avec les dirigeants officiels du mouvement syndical. Le reste de la classe ouvrière, considérant les mineurs avec sympathie, a été scandalisée par le massacre, mais sans que l'on ne voie un mouvement généralisé et spontané de la classe ouvrière. Le lancement des EFF n'a en réalité été que le fruit d'une des ondes de choc secondaires du séisme de Marikana. Son impact sur l'échelle de Richter politique a été inférieur à celui de la rupture du NUMSA avec l'ANC lors de son Congrès national extraordinaire de décembre 2013.

Jusqu'en 1996, année où l'ANC a adopté le programme GEAR (encouragement et redistribution de la croissance, un programme capitaliste néolibéral), la section du CIO en Afrique du Sud s'appelait la Tendance ouvrière marxiste (MWT), un groupe qui agissait au sein de l'ANC pour tenter d'y convaincre les membres de la nécessité d'un programme socialiste. Avec l'adoption du programme GEAR, la MWT a reconnu que cela consacrait la conversion définitive de l'ANC en un parti opérant consciemment pour le capitalisme, et qu'un affrontement entre l'ANC et sa base électorale prolétarienne était inévitable à un moment dans le futur. La MWT a abandonné la tactique d'une orientation envers l'ANC, et a commencé à fonctionner en tant que formation indépendante : le Mouvement socialiste démocratique (DSM). Nous anticipions ainsi sur le fait que le cours des évènements allait démontrer à la classe ouvrière l'antagonisme entre ses intérêts et ceux de l'ANC. C'est depuis lors que nous appelons à la formation d'un nouveau parti prolétarien de masse doté d'un programme socialiste.

Comme Trotsky l'a expliqué, le marxisme est la science des perspectives. Elle fournit l'avantage qui est celui de pouvoir des prévisions plutôt que d'être constamment pris par surprise. En 1994 déjà, Peter Taaffe, secrétaire général de la section du CIO en Angleterre et pays de Galles, avait prédit dans son article intitulé De l'esclavage de l'apartheid à la liberté, qu'un temps viendrait où l'ANC tournerait ses fusils pour les pointer sur la classe ouvrière noire. Personne ne pouvait prédire que cela se produirait à exactement 15h17 le 16 aout 2012. Mais il était possible de prévoir qu'un jour la classe ouvrière allait comprendre le caractère opposé de ses intérêts et de ceux de l'ANC procapitaliste. Et c'est ce qui a été prédit par le DSM.

Le DSM a donc pris des mesures afin de tenter de donner une expression politique organisée à la conclusion que les travailleurs avaient tirée. À la suite d'une série de rencontres entre le DSM et les comités de grève qui ont commencé en décembre 2012, le comité de grève national a accepté de soutenir le WASP, dont la fondation a eu lieu le 21 mars 2013. Les EFF ont quant à eux été fondés en aout de la même année, suivis par l'historique Congrès national extraordinaire du NUMSA, qui a pris la décision de rompre avec l'ANC et le Parti communiste pour former un Front uni, un Mouvement pour le socialisme et un parti prolétarien. C'est la révolte des mineurs qui a conféré à la lutte de classe un accent politique plus aiguisé, à la suite de Marikana, et qui a produit le changement dans la conscience de la classe ouvrière de manière générale pour préparer les conditions qui allaient mener aux bouleversements décisifs que l'on a connu depuis lors sur le terrain politique.

En ce temps-là, les Combattants pour la liberté économique n'étaient encore qu'un groupe d'opposition virulent qui s'annonçait à la face du monde portés par leur démagogie de gauche. Son futur « commandant-en-chef » Julius Malema était au départ réticent à l'idée de quitter l'ANC pour former un nouveau parti. Nous pensons qu'il n'est pas exagéré de dire que le lancement du WASP et son inscription en tant que parti politique a en fait été un facteur important qui a encouragé l'évolution du processus politique, avec le lancement des EFF et les résolutions adoptées par le NUMSA.

Lors des élections, le WASP a obtenu un score en-dessous des attentes, en partie parce que les EFF ont été mis sur le devant de la scène, propulsés dans les médias par les immenses moyens financiers qui lui proviennent de la part de parrains aux poches bien remplies. Parmi ces donateurs, on retrouve de nombreux apprentis capitalistes noirs, et très peu de membres eux-mêmes. C'est ainsi que les EFF se sont élevés au rang d'opposition de gauche la plus en vue contre l'ANC. 

Néanmoins, cela n'empêche pas que le WASP a été le premier parti à émerger à la gauche de l'ANC, doté d'un programme socialiste révolutionnaire, depuis la fin de l'apartheid. Personne ne pourra supprimer ce fait de l'histoire. Le rôle catalyseur qu'il a joué en replaçant l'idée du socialisme dans le débat dominant la campagne électorale, en aiguisant les contours idéologiques du débat au sein du NUMSA, est en soi la justification historique de son lancement. C'est par ce critère : sa capacité à agir en tant que petite roue de l'engrenage capable de mettre en mouvement la grande roue des processus historiques à une plus large échelle – et non par le nombre de voix qu'il a reçues –, que le WASP doit être jugé.

Le WASP était présent aux côtés des mineurs dès les premiers
jours de leur combat et au moment du massacre

Le socialisme, l'internationalisme et les EFF

Les EFF prétendent que les négociations avec le WASP ont cessé parce que notre parti serait « contrôlé par une organisation quelque part en Europe ». Cela est non seulement incorrect, mais révèle bien le caractère extrêmement superficiel de leur compréhension de l'internationalisme. Le socialisme est international ou n'est pas. Toute personne qui ne comprend pas cela, ne comprend rien au socialisme. Les délégués des EFF ont peut-être marmonné entre eux sur ce soi-disant « contrôle venu d'Europe », mais n'ont jamais abordé cette question lors des discussions entre eux et nous. S'ils l'avaient fait, cela nous aurait fourni une occasion de leur expliquer la nature de l'association internationale à laquelle ils font ici référence, le Comité pour une Internationale ouvrière (CIO).

En fait, le WASP n'est pas une section du CIO, même si notre parti a exprimé son intention de s'affilier au CIO. Jusqu'à présent, seul le DSM, une des organisations fondatrices du WASP, est membre du CIO. Nous ne désirons pas nous étendre sur la question de savoir si nous sommes « contrôlés » ou non par une autre organisation. Le DSM est fier d'être membre du CIO, une organisation internationale qui compte des membres dans 50 pays du monde, sur chaque continent. Nos camarades de l'Internationale ne sont pas des figures qui conspirent dans l'ombre, des ennemis de la démocratie ou des oppresseurs de la classe ouvrière comme M. Mugabe, ni des individus dont la seule raison d'être est d'escroquer les pauvres pour s'enrichir personnellement, comme le pasteur Joshua, qui est un des cinq plus riches chefs religieux du Nigeria, et qui collabore étroitement avec les oligarques corrompus qui dirigent ce pays.

Nos camarades sont les membres du Mouvement socialiste démocratique du Nigeria, qui se battent pour faire reconnaitre le Parti socialiste du Nigeria, lancé en novembre 2013, mais que les autorités électorales refusent de voir participer aux scrutins, malgré le fait qu'ils aient payé la somme de 3 millions de francs requise pour ce faire.

Nos camarades sont les membres du groupe Alternative socialiste aux États-Unis, dont la figure de proue Kshama Sawant est surnommée par les médias étatsuniens comme « femme la plus dangereuse d'Amérique ». Kshama a été la première socialiste à avoir été élue à un poste public aux États-Unis depuis 100 ans, réélue cette année et le tout, sans recevoir un franc de la part des riches. Kshama a été élue sur le principe d'un « représentant des travailleurs qui gagne le salaire d'un travailleur » : elle ne touche qu'un tiers du montant qui devrait officiellement lui être versé selon la loi, et le reste est reversé à un fonds social. Après avoir été élue, elle a forcé le conseil de la ville de Seattle à adopter la mesure qui constituait le cœur de son programme électoral : le salaire minimum à 8500 francs de l'heure (15$/h). Ce phénomène a déclenché un mouvement de lutte de masse dans tous les États-Unis pour que ce salaire devienne le nouveau salaire minimum national.

Nos camarades sont les militants du Parti socialiste d'Irlande, dont la figure publique Paul Murphy est menacé d'emprisonnement pour avoir soi-disant « séquestré » une ministre du gouvernement, dans le cadre d'une campagne de masse de boycott des nouveaux compteurs d'eau installés par le gouvernement en tant que partie prenante de sa volonté de privatiser la fourniture d'eau. En juillet, 57 % des ménages du pays ont refusé de payer leur facture d'eau (soit 860 000 ménages sur 1 520 000). Nos camarades d'Irlande du Nord mènent une campagne similaire de leur propre côté de la frontière.

Action des camarades du WASP contre la décision du gouvernement sud-
africain d'interdire notre camarade Liv Shange du CIO de revenir au pays.
Bien que blanche et de nationalité suédoise, Liv a deux enfants métisses
sud-africains, vit en Afrique du Sud depuis dix ans et parle
couramment le zoulou.

Syriza trahit la classe prolétaire grecque : les EFF soutiennent Syriza « antiimpérialiste »

À part M. Mugabe et le pasteur Joshua, qui sont les amis des EFF dans le monde ? Il s'avère que Syriza en Grèce est présentée par les EFF comme un parti « antisystème, antiimpérialiste ». Les EFF maintiennent cette position plusieurs mois après que Syriza, élue sur un programme clairement antiaustérité, ait commis une des pires trahisons du peuple grec dans l'histoire moderne. Les mesures d'austérité brutales imposées aux masses grecques par la troïka impérialiste (Union européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international) ont causé, selon l'ancien ministre des Finances Yanis Varoufakis, la pire dépression jamais vue dans le monde depuis les années '1930. L'économie s'est contractée de 20 %, la dette s'élève à 174 % du PIB, le chômage est passé à 30 % (60 % parmi les jeunes), les salaires ont été coupés de 30 %, et les masses connaissent par conséquent un déclin de leurs conditions de vie si catastrophique que ce pays a maintenant un des taux de suicide les plus élevés d'Europe.

La troïka a exigé du gouvernement Syriza qu'il ajoute encore plus de misère sur les dos des travailleurs grecs en coupant le salaire minimum et les pensions, en effectuant de nouvelles privatisations, en mettant en place des mesures de remboursement de la dette des ménages qui vont mener à plus d'expulsions de domicile et à une hausse du nombre de sans-abris, en attaquant le droit de grève. Toutes ces mesures sont là pour forcer la Grèce à rembourser une dette créée par les oligarques grecs et reconnue même par le FMI comme étant impossible à rembourser. Tout cela pour pouvoir permettre à la Grèce d'emprunter encore plus d'argent, ce qui va la plonger encore plus dans la dette. Des conditions tellement drastiques qu'elles sont en train de transformer la Grèce en une véritable colonie. Syriza a répondu en appelant à un référendum pour demander au peuple s'il était d'accord d'accepter les demandes de la troïka, et à elle-même demandé au peuple de voter « Non ».

La classe prolétaire, mobilisée, a donné à Syriza un mandat de 62 % pour rejeter les demandes de la troïka : près du double des voix reçues par Syriza lors des élections de janvier 2015 qui lui ont permis d'arriver au pouvoir. Mais en moins d'une semaine, Syriza a capitulé face à la troïka, est devenue le partenaire de l'impérialisme européen dans le pays et a accepté de poursuivre la réduction en esclavage des masses grecques. Voici le parti que les EFF soutiennent contre l'alliance Unité populaire qui a quitté Syriza, poussée par un profond dégout. Nous ne défendons pas tout ce qui a été dit par Unité populaire, tout comme nous ne défendons pas le Parti communiste grec et son incurable sectarisme. Mais la scission face à une trahison de cette ampleur était entièrement compréhensible et a certainement ôté à Syriza l'aura qui avait poussé les EFF à la qualifier de parti « antisystème et antiimpérialiste ». Jeudi 19 novembre, les travailleurs grecs sont partis en grève nationale, pour la 41e fois depuis que l'offensive austéritaire a commencé il y a cinq ans. Cette fois, la grève était dirigée contre le gouvernement Syriza. De quel côté des barricades se tiennent les EFF ?

La question est donc : « Pourquoi Syriza, alors qu'elle avait été élue sur un programme antiaustérité, a-t-elle fini par trahir le peuple en mettant en place un programme encore pire que celui que le peuple lui avait demandé de rejeter ? » La raison en est que la direction de Syriza n'est pas socialiste. Elle ne comprend pas que l'impasse dans laquelle se trouve la société grecque ne peut être résolue qu'en renversant le capitalisme, en faisant passer les secteurs stratégiques de l'économie grecque sous le contrôle et la gestion démocratique de la classe prolétaire.

Voilà le choix auquel Syriza était confrontée : répudier la dette, nationaliser les banques, sortir de l'euro et battre sa propre monnaie. Une fois cette route empruntée, Syriza aurait été forcée de passer à la nationalisation des secteurs stratégiques de l'économie, au démantèlement de la machine d'État capitaliste, à la construction d'un État prolétarien et au lancement de la reconstruction socialiste de la société. Mais Syriza n'a jamais été un parti révolutionnaire ni socialiste. Sa direction ne fait pas confiance en la classe prolétaire ni au socialisme. En fait, dans une interview donnée en février 2015, l'ex-ministre des Finances Varoufakis se décrivait lui-même comme un « marxiste erratique » dont la tâche est « de sauver le capitalisme de lui-même » !

Ainsi, lorsque la direction de Syriza s'est retrouvée face au choix de se soumettre (à la tyrannie impérialiste européenne) ou de lutter (pour le renversement du capitalisme), elle a décidé de tourner le dos à la classe prolétaire et de s'incliner devant la bourgeoisie européenne. La capitulation et la trahison de Syriza proviennent non seulement de la composition petite-bourgeoise de sa direction, mais aussi et surtout de son manque de clarté théorique. Elle voyait la lutte de classe non pas comme un conflit mortel entre des forces sociales aux intérêts totalement opposés, mais comme un malentendu qui peut être réglé autour d'une tasse de thé.

Cette trahison a eu des répercussions qui se sont fait sentir dans toute l'Europe. Elle a déçu la classe prolétaire d'Espagne, du Portugal, d'Irlande et du Royaume-Uni, alors que dans ces pays grandit de jour en jour la détermination de résister à l'austérité. Comme le montre notre analyse sur l'évolution de la politique économique des EFF, sur laquelle nous nous pencherons dans un prochain article, la trajectoire suivie en ce moment par ce parti signifie que, placé dans des conditions similaires, les EFF pourrait fort bien devenir le Syriza sud-africain…

Alexandre Tsipras, après six mois au pouvoir et malgré un soutien
populaire sans précédent, a décidé d'abandonner la lutte
et d'appliquer tout ce que l'Europe le forcera à faire. 

Il est urgent de construire un parti prolétarien de masse

Pour conclure avec Trotksy, une fois de plus : « Les différentes étapes du processus révolutionnaire, consolidées par un changement constant de partis dans lequel on voit tour à tour le plus extrême supplanter le plus modéré, expriment la pression croissante des masses vers la gauche – tant que le mouvement dans son élan ne se brise pas contre des obstacles objectifs. Lorsque c'est le cas, alors commence la réaction : le désenchantement parmi différentes couches de la classe révolutionnaire, la croissance du sentiment d'indifférence et, par là-même, une consolidation des forces contrerévolutionnaires. » (Histoire de la révolution russe)

Aucune analogie n'est parfaite. Nous avons cité Trotsky non parce que nous pensons qu'il y a des parallèles exacts entre la situation actuelle chez nous et celle décrite par Trotsky, qui s'applique à la période entre les révolutions de février et d'octobre 1917 en Russie ; loin de là. Si nous citons Trotsky, c'est pour pouvoir apprendre de sa méthode, comprendre le rôle de la classe, du parti et des masses, la relation entre elles et le rythme du processus révolutionnaire.

La lutte dans notre pays suit en ce moment une trajectoire vers le haut. Les couches d'avant-garde de la classe prolétaire sont plus à gauche que les plus radicaux de leurs porteparoles attitrés. La direction est frappée par un conservatisme idéologique qui la fait sous-estimer le potentiel de la situation, qui offre pourtant la possibilité d'avancer beaucoup plus rapidement que tout ce qui se fait pour le moment vers la création d'un parti prolétarien de masse doté d'un programme socialiste.

L'approche des EFF par rapport à cette question est de se proclamer d'avance en tant que porte-étendard de la gauche, et de rechercher l'unité avec le reste de la gauche mais uniquement selon leurs propres termes, c'est-à-dire en marchant en cadence au pas de leur gros tambour. Les EFF ont traité le reste de la gauche avec un manque criant de respect, y compris le NUMSA, un syndicat dont le poids politique et le potentiel révolutionnaire sont pourtant de loin plus élevés que ceux des EFF.

Le syndicat NUMSA en lutte pour défendre l'emploi

Malheureusement, le NUMSA lui-même a laissé passer bon nombre d'occasions importantes. Le refus du NUMSA de venir prendre la place qui lui revenait de droit au sein du WASP pendant la campagne électorale a été une première grande déception pour la direction du WASP, mais aussi pour la classe prolétaire dans son ensemble. Les membres du NUMSA ont un immense respect pour le WASP, ils voient dans notre parti une bien plus grande proximité idéologique et politique que ce que leur direction est prête à le reconnaitre. Avec toutes leurs attentes, relayées même dans les médias, les membres du NUMSA ont été pour le moins surpris par la déclaration du camarade Jim à la télévision qui, lorsqu'on lui a demandé si le NUMSA allait soutenir le WASP, a répondu qu'« il n'y a pour le moment pas de parti prolétarien en Afrique du Sud ».

Encore plus regrettable, nous voyons que l'approche de la direction du NUMSA a paralysé le travail de construction du Front uni, qui est désorienté idéologiquement, insipide sur le plan politique, et incapable d'exécuter la tâche pour laquelle il a été créé, qui était d'unifier les masses laborieuses en lutte en-dehors du mouvement syndical pour les rassembler dans un organe commun aux côtés des travailleurs dans les entreprises.

Le rôle du Mouvement pour le socialisme apparait à présent moins d'unifier la gauche autour d'une base idéologique et politique discutée et décidée en commun, que de forcer la gauche à s'aligner derrière la ligne du NUMSA. Cette ligne, s'il faut se référer à un éditorial du camarade Jim dans la deuxième édition du bulletin en ligne du Mouvement pour le socialisme, ne consiste pas en un rejet total du révisionnisme pratiqué par le Parti communiste, mais plutôt en un renouvèlement des traditions idéologiques et de la culture organisationnelle de ce même Parti communiste.

L'adhérence obstinée à des concepts théoriques erronés ou éculés tels que la « révolution démocratique nationale », le « colonialisme d'un genre particulier » et la « charte de la liberté », ne nous mène que dans une seule direction : la résurrection de la théorie stalinienne de la révolution en « deux étapes », qui a pourtant clairement démontré sa faillite tout au long des luttes du vingtième siècle. Les camarades approchent cette question comme des prisonniers politiques qui se seraient échappés de la prison du Parti communiste, mais qui maintenant cherchent à y revenir volontairement. La situation actuelle requiert pourtant non pas un clone du Parti communiste, mais bien un parti prolétarien de masse doté d'un programme socialiste.

La révolte des étudiants montre bien que, si un processus révolutionnaire ne parvient pas à trouver un débouché dans les impasses idéologiques que représentent aujourd'hui les EFF comme le NUMSA, il trouvera une autre manière de s'exprimer. On a beaucoup parlé du succès de la marche des EFF sur la bourse de Johannesburg. Mais selon des estimations plus rationnelles, il ressort que la soi-disant « marée rouge » regroupait beaucoup moins de personnes que ce qui a été suggéré par la plupart des médias pris de panique. Quelle que soit la vérité concernant le nombre de manifestants, il est clair que le succès de l'action des EFF ce jour-là n'était pas dû à sa propre force motrice, mais bien au fait qu'ils surfaient à ce moment sur la puissante vague de la révolte des étudiants.

Il est bien plus important de remarquer le fait que ce mouvement estudiantin s'est déroulé de manière totalement indépendante de toute force politique ou syndicale, que ce soit les EFF ou le NUMSA. La recherche d'un parti prolétarien de masse trouvera son expression ailleurs que chez les EFF et le NUMSA, qui paraissent aujourd'hui ne pas être des guides à suivre sur cette route, mais bien des obstacles qu'il faut contourner.

Tous les ingrédients sont présents pour une explosion sociale en Afrique du Sud, ce qui va l'amener dans une période d'énormes bouleversements sociaux et politiques. La crise économique s'aggrave de jour en jour. Le pays se rapproche petit à petit du gouffre financier à propos duquel les économistes bourgeois avaient tiré la sonnette d'alarme il y a déjà bien longtemps. D'énormes pressions contradictoires pèsent sur la balance fiscale : d'un côté, le gouvernement et la bourgeoisie qui veulent voir plus de moyens dégagés pour construire des centrales nucléaires et acheter des jets présidentiels ; de l'autre, le peuple qui réclame l'enseignement gratuit et une hausse des salaires pour les employés du public.

Pendant ce temps, le déficit budgétaire se rapproche des 4-5 % du PIB, ce qui pourrait décider les agences de notation à réduire la note du pays, réduisant du même coup la confiance en la capacité de financement du pays et provoquant une nouvelle vague redoublée de fuite des capitaux. La sècheresse menace de milliers de pertes de bétail et de la possibilité d'une famine dans certaines zones. Nous assistons aussi à l'effondrement des industries de l'acier, de l'ingénierie et des mines. Tout ça en plus de la dévaluation du rand (la monnaie nationale), de la croissance économique inerte, du déficit bancaire croissant et de la dette qui s'accumule rapidement (dette de l'État comme dette des ménages). Voici donc rassemblé un matériau extrêmement explosif qui risque de provoquer une véritable conflagration sociale.

Les patrons, extrêmement conscients du déclin de l'ANC, n'hésiteront pas le moins du monde s'il le faut à s'en débarrasser comme d'une orange pressée, ou à encourager une scission en son sein, tant ils sont désespérés de trouver une force alternative en laquelle ils puissent avoir confiance pour protéger leurs intérêts – y compris un gouvernement de coalition. Quelle ironie ce serait, le cas échéant, de voir une telle coalition inclure les EFF ! Comme nous l'expliquerons dans notre prochain article sur l'évolution de la politique économique des EFF, les révisions de son programme effectuées par sa direction pourraient bien, dans ce cadre, ne pas être incompatibles avec les intérêts de la classe capitaliste.

Ni les EFF, ni le NUMSA ne contrôlent le cours de l'histoire. L'unité de la gauche aiderait la classe prolétaire à se sortir de l'impasse dans laquelle elle se trouve, à condition qu'elle soit unie par un parti prolétarien de masse doté d'un programme socialiste. La nécessité de cela n'a jamais été aussi grande qu'aujourd'hui.

La grève des étudiants d'octobre 2015 qui a forcé Zuma à annuler
la hausse des frais d'inscription en moins d'une semaine

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