vendredi 13 janvier 2017

CI : Mutinerie des soldats

Quand le régime se fait rattraper par ses propres mensonges !


La mutinerie des soldats qui a plongé le pays dans une grosse frayeur les vendredi 6 et samedi 7 janvier dernier nous révèle une double réalité que l’on a longtemps tenté vainement de nous cacher :
L’argument d’un Nord opposé à un Sud, de musulmans opposés à des chrétiens comme des étrangers opposés à des nationaux… qui a été distillé dans le corps social et permis au pouvoir actuel de faire recette avec une partie importante de la population ivoirienne est faux !
L’idée d’une armée dont le fonctionnement serait différent de la disposition sociale civile du pays est également fausse !

Dans l'armée comme dans la société au sens large, c'est la même loi de la lutte des classes qui s'impose, remettant en cause les schémas du gouvernement.

– Camarade Zova, Militant


La lutte des classes au sein de l'armée

Que la mutinerie des soldats traduise une lutte des classes au sein de l’armée, cela peut se justifier à trois niveaux :
• la chaine de commandement au sein de l’armée ;
• les revendications des mutins ;
• le dénouement de la mutinerie.

En effet, notre armée se compose d’un chef suprême des armées (le chef de l’État, dont les humeurs font certainement loi), d’officiers supérieurs, d’officiers subalternes et de soldats du rang – les meneurs de la mutinerie. Dans la vie civile, ces échelons correspondent aux rangs de grand patron, petits patrons et contremaitres, et ouvriers. La plupart des officiers viennent de familles riches et, s'ils ne l'étaient pas, deviennent riches une fois arrivés à ce grade. La plupart des simples soldats viennent de familles pauvres, et restent pauvres.

Dans l’armée, les soldats du rang ne donnent pas d’ordre. Ils sont de simples exécutants. En Côte d’Ivoire, ils ont été des milliers à être enrôlés au déclenchement de la rébellion armée de septembre 2002, avec la promesse que leurs conditions de vie changeraient une fois que Ouattara accèderait à la magistrature suprême. Beaucoup de ces soldats sont des illettrés ou d'anciens travailleurs du secteur informel : chauffeurs sans qualification, petits chargeurs des gares, cordonniers, mécaniciens, menuisiers, apprentis de gbakas… D'autres sont des élèves ou étudiants et diplômés sans emploi pour qui aucun espoir de premier emploi ne pointait a l’horizon.

Ces jeunes, avec la conviction que leur condition de vie allait s’améliorer, ont sauté sur la proposition d’intégrer la rébellion parce qu’ils sont soit originaires du Nord, soit musulmans, soit immigrés ou enfants d’immigrés (notamment de pays frontaliers de la Côte d’Ivoire comme le Mali et le Burkina Faso).

Bien qu’ils n’aient aucune formation militaire préalable, ces jeunes ont combattu au prix de leur vie jusqu’à l’avènement de Monsieur Ouattara à la tête du pays. Mais une fois l’homme parvenu au trône, c’est la désillusion !

À Abidjan, tous les quartiers précaires qu’ils habitent avec leurs familles sont détruits pour faire la place aux agents de l’émergence de Ouattara. Les quelques places de la fonction publique que Ouattara leur attribue sont parfois vendues ou données par les chefs de guerre à des copains qui ne les méritent pas. Ils sont aujourd’hui nombreux à la fonction publique, ceux qui doivent leur salut à ces ex-chefs rebelles. Pendant ce temps, les jeunes qui se sont sacrifiés et ont fait la guerre ne reçoivent de quoi manger que pour le maintien de leur aspect physique et pullulent dans les casernes.

Aussi faut-il noter qu’à la faveur de l’accord politique de Ouagadougou en mars 2007, les chefs de guerre de la rébellion, qui sont pour la plupart immatriculés à la fonction publique ivoirienne, s’étaient vu reverser l’intégralité de leur salaire depuis qu’ils ont déserté l’armée jusqu’à la signature de dudit accord. À cette période, les jeunes qui ont fait leur première expérience dans le maniement des armes à la faveur de la rébellion se posaient déjà la question de leur avenir une fois Ouattara accédé au pouvoir ou, ce qui signifie la même chose, si la rébellion prenait fin. La promesse d’un avenir radieux, l’amélioration de leurs conditions de vie, leur avait été réitérée par leurs chefs de l’époque.

Lorsque est survenue la crise post-électorale en mars 2011, la Cédéao a décidé de recourir à la force pour dégager Gbagbo. Très vite, la rébellion des forces nouvelles a été mise sous mandat de l’ECOMOG pour se mettre à la tâche. 8400 jeunes des forces nouvelles – selon les chiffres de leurs propres chefs – sont mobilisés avec cette fois la promesse d’une villa et 10.000 $, ce qui valait à l'époque 5,5 millions de francs CFA.

Aujourd’hui que Ouattara est au pouvoir et qu’il n’est plus qu’à 3 ans de la fin son second et dernier quinquennat, ces jeunes se demandent à quand la réalisation de la promesse de la fin de leur souffrance. À quand les 5,5 millions et la villa pour chacun, tandis que les chefs, ex-commandants de zones rebelles, sont propriétaires d’affaires tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays ? Quand est-ce que leurs conditions de vie et de travail changeront alors qu’il leur est devenu quasi impossible désormais d’accéder à leurs ex-commandants qui ont élu domicile dans les quartiers huppés d’Abidjan et n’apparaissent dans les casernes que de façon occasionnelle ? Quand est-ce qu’ils auront leur part du gâteau alors que la fin du règne de Ouattara est pour bientôt et que leurs chefs, qui jouissaient des richesses pillées par la rébellion, sont les seuls qui continuent de jouir sous Ouattara ?

Dans les casernes, les soldats sont laissés à eux-mêmes

Une colère née de la déception et de préoccupations légitimes

C’est toutes ces interrogations et toute cette colère longtemps ruminée qui est à l’origine de la mutinerie des soldats que le pays vient de connaitre. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder de près les revendications des mutins et le dénouement rapide qu’a connu cette crise.

En effet, les soldats mutins réclament entre autres le paiement de leurs primes de guerre, la question de leur carrière et l’amélioration de leurs conditions de vie et de travail. Si la question des primes de guerre peut être spécifique à l’armée, celle des conditions de vie et de travail est commune à tous les travailleurs de la fonction publique de Côte d’Ivoire qui ne cachent plus leur colère tant le gouvernement a de la peine à donner satisfaction à leurs nombreuses préoccupations pourtant légitimes. On a également vu des mutins afficher ouvertement leur colère contre les anciens commandants dont le train de vie a considérablement changé en quelques années de pouvoir Ouattara.

Par ailleurs, nous avons remarqué que lors des négociations, les portes parole des mutins ont refusé de s’adresser au ministre de la Défense et au commandant Issiaka Ouattara dit « Wattao », préférant discuter avec le préfet représentant le chef de l’État dans la région. Comme pour dire que la guerre est désormais déclarée entre les patrons de l’armée et leurs subalternes de soldats de rang ! 

Cela traduit également le fait que les faveurs faites à l’armée ne descendent pas à la base, mais sont partagés entre les patrons au sommet. Le chef de l’État s’est vu obligé de s’adresser lui-même aux soldats avant qu’ils ne lèvent leur mot d’ordre. C’est un signal important que les militaires viennent de donner aux autres travailleurs pour dire que quand la direction se fait complice du pouvoir, c’est-à-dire la classe dirigeante, on peut la dégager et prendre soi même les devants !

Qu'a fait le régime pour le Nord, en réalité ?

Solidarité avec les soldats en lutte, victimes du système au même titre que tous les Ivoiriens !

Beaucoup de nos concitoyens considèrent ces ex-rebelles comme autant de terroristes sans foi ni loi qui ne méritent pas le moindre respect ni le moindre soutien. 

En effet, ces soldats ont été mobilisés sur base d'un discours de division qui a été rejeté par beaucoup de nos compatriotes. On les accuse aussi de n'être qu'une bande de brigands à la recherche de l'argent facile, qui ont vu dans les armes une manière de s'enrichir au détriment des autres habitants de Côte d'Ivoire.

Pourtant, ces jeunes soldats sont des victimes, au même titre que les fonctionnaires, enseignants et ouvriers en grève, au même titre que les déguerpis, au même titre que tous les morts massacrés pendant toutes nos années de guerre civile. En effet, si ces jeunes avaient eu un travail décent, jamais ils ne se seraient engagés dans la rébellion. Si le Nord avait été développé au même titre que le Sud, jamais ils n'auraient pu être séduits par le discours empoisonné qui leur a été diffusé pendant toutes ces années. 

La responsabilité de la rébellion et des morts se trouve du côté de notre classe dirigeante dans son ensemble, du côté des chefs de la rébellion et de ceux qui les ont financés, du côté du système capitaliste. 

C'est pourquoi nous affirmons que le combat des soldats mutins est le combat de tous les Ivoiriens.

L'État cherche maintenant à utiliser la rancœur que beaucoup ressentent envers ces soldats pour les isoler et les empêcher de recevoir le moindre soutien. L'État affirme qu'il n'y pas d'argent pour accéder à leurs demandes. Que si les primes des soldats leur sont versées, il n'y aura plus d'argent pour accéder aux requêtes des enseignants et des fonctionnaires. Qu'il faudra faire d'autres économies. 

En réalité, l'argent est là. C'est le gouvernement qui ne veut pas le donner car il préfère le distribuer à ses amis riches. C'est le gouvernement qui ne veut pas aller chercher l'argent là où il est car il préfère fermer les yeux sur le pillage de nos ressources nationales. C'est le gouvernement qui cherche, une fois de plus, à nous diviser pour nous empêcher de nous soutenir les uns les autres alors que nous sommes tous en lutte pour la même chose et contre le même régime.

Les soldats mutins représentent une force incontournable. Si nous leur pardonnons pour les nombreuses exactions commises pendant nos armées de guerre, si nous acceptons de comprendre leur souffrance, si nous acceptons que leur combat soit aussi le nôtre, alors nous pourrons envisager une alliance extrêmement puissante entre les  différentes couches de la population en lutte en ce moment : une alliance entre les ex-rebelles trahis par leurs chefs, les fonctionnaires, les enseignants, les élèves, les déguerpis, les ouvriers, les paysans, et tous ceux qui subissent l'injustice au quotidien dans ce pays où l'argent ne circule décidément pas !

En décevant toutes les couches de la société l'une après l'autre, Ouattara est véritablement en train d'œuvrer à notre réconciliation.

Quand simples civils et simples soldats seront réconciliés…

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