jeudi 28 décembre 2017

Europe : Une crise impossible et le spectre de la révolution

Le Comité exécutif international du CIO discute des perspectives pour l'Europe


Dans sa session consacrée à l'Europe, le Comité exécutif international du CIO s'est penché sur l'instabilité et les troubles politiques que l'on a vus cette année à travers tout ce continent. La session a été introduite par notre camarade Tony Saunois, du Secrétariat international du CIO, qui a tout d'abord insisté sur le fait que le CIO doit être prêt à répondre à toutes les ouvertures qu'offrira la crise politique des élites capitalistes européennes.

– Compte-rendu de notre camarade Matt Dobson, Parti socialiste écossais (section du CIO en Écosse)

La crise politique en Europe

Theresa May et son Parti conservateur, en tant que « vainqueurs » des élections générales britanniques de l'été, avec leur très brève campagne électorale, sont rapidement devenus de vrais perdants au vu de l'immense hausse de soutien pour Corbyn et son programme de réformes radicales. Les divisions qui se sont ouvertes au sein de la bourgeoisie suite au Brexit ont vu le Parti conservateur, enfant chéri du capitalisme britannique depuis plus de 150 ans, perdre plus que des plumes. Au vu de l'âge moyen de sa base de soutien, on peut dire de ce parti qu'il est littéralement en train de mourir de vieillesse.

Le problème le plus grave qui s'est posé au capitalisme européen à la fin de cette année a été la crise catalane, une crise qui comporte des caractéristiques révolutionnaires. Mais l'instabilité politique s'est aussi propagée dans le nord de l'Europe, en Allemagne, où les résultats peu concluants des élections ont rendu difficile la formation d'un gouvernement. Angela Merkel, considérée comme un des dirigeants les plus « stables » du monde, apparait à présent vulnérable. En Irlande aussi, le vice Premier ministre vient d'être contraint à la démission à la suite d'un scandale policier ; il est possible que de nouvelles élections générales soient convoquées dans les semaines qui viennent. Les principaux partis capitalistes d'Irlande, le Fine Gael et le Fianna Fail, ont beau s'opposer à cette idée, cela reste toujours une possibilité pour janvier.

Cette instabilité politique est due à l'émergence, partout en Europe, de mouvements et de luttes de masse du prolétariat et de la jeunesse. La Calatalogne a connu une des plus grandes grèves générales de son histoire, contre la répression du référendum sur l'indépendance. Il y a aussi eu d'importants mouvements de contestation en France contre la politique néolibérale de Macron.

Derrière Corbyn au Royaume-Uni, derrière Mélenchon en France, on trouve de nouvelles couches de travailleurs et de jeunes radicalisés mais aussi des militants issus de la classe moyenne. Cependant, les bataillons lourds de la classe ouvrière ne sont pas encore entrés en action de façon décisive. Cette indécision s'explique en partie par le fait que les « nouvelles forces de gauche » comme France insoumise, Podemos en Espagne, le Bloc de gauche au Portugal ou La Gauche en Allemagne ne sont pas encore intervenues de façon tranchée dans les évènements. Ces forces manquent d'une perspective de développement de la lutte (notamment en ce qui concerne leur direction) et affichent même une tendance au compromis.

Notre camarade Cécile de France a parlé de l'immense soutien potentiel à la France insoumise de Mélenchon, même si ce mouvement n'a pas jusqu'à présent créé de structures démocratiques permettant une participation de masse et une orientation envers la lutte. Les camarades belges ont aussi indiqué observer des traits similaires chez le Parti du Travail de Belgique, un parti ex-maoïste qui représente aujourd'hui une référence pour de nombreux travailleurs mais qui, sans parler des limites de son programme, devient de plus en plus électoraliste et ne s'oriente pas vers la lutte.


La hausse de la répression partout en Europe ne fait que démasquer la véritable
nature des régimes « démocratiques » et renforcer la détermination des masses

Une faible croissance qui accroit les inégalités et la rancœur

On voit toute une série de discours optimistes sur la croissance économique en Europe, mais en réalité, cette croissance reste très faible, sans aucune possibilité d'amélioration du niveau de vie de la classe prolétaire. Si le taux de chômage reste faible en Allemagne et au Royaume-Uni, c'est parce que les salaires y sont eux aussi fort bas pour de nombreuses personnes, surtout au vu de l'explosion des contrats temporaires ou « zéro heures » (contrat de disponibilité permanente pour l'entreprise sans que le travailleur ne reçoive le moindre horaire fixe, tout en n'étant payé que pour les heures effectivement prestées). Notre camarade Andros de Grèce a expliqué que la crise de la dette est toujours bien présente. Il y a toujours la possibilité d'une résurgence de la crise grecque et d'un nouveau crach financier. Certains pays comme l'Italie ont connu une énorme accumulation des dettes souveraines et bancaires, tandis que la « toxicité de la dette souveraine » infecte désormais même les pays scandinaves. Le chômage de masse est toujours là en Espagne, au Portugal et en Grèce, touchant particulièrement les jeunes.

Notre camarade Lucy d'Allemagne a dépeint un sombre tableau de la situation économique dans son pays, ce qui explique pourquoi la classe dirigeante allemande est si peu réceptive à l'appel de Macron à plus d'intégration européenne. Même s'il est possible qu'on assiste bientôt à la formation en Allemagne d'un gouvernement avec le Parti social-démocrate (SPD) qui, lui, soutient ce projet, Merkel et les grands patrons allemands sont de plus en plus mis sous pression par l'Alternative pour l'Allemagne. Ce parti de droite anti-immigration et anti-euro a beaucoup progressé lors des dernières élections. Il y a aussi un sentiment largement partagé parmi la société comme quoi « l'Allemagne est en train de payer » pour la crise du reste de l'UE. Le camarade Micha d'Allemagne a expliqué pourquoi l'Alternative pour l'Allemagne reste un mouvement extrêmement instable et comment une campagne plus offensive de la part de La Gauche aurait pu et pourrait contrer son essor.

La même crise sociale et les mêmes inégalités que l'on voit en Amérique latine existent aussi en Europe, ce qui cause énormément de rancœur, comme on l'a vu lors du scandale de l'incendie de la tour Grenfell à Londres qui a enragé le prolétariat. Des revirements dans la conscience et une volonté de lutte pourraient également survenir du fait justement de l'annonce d'une soi-disant « reprise » par le gouvernement. C'est le cas en Irlande : dans ce pays où, depuis des décennies, on n'avait vu que très peu d'actions syndicales, on voit tout d'un coup se développer une véritable vague de grèves. La victoire de nos camarades et d'autres accusés lors du procès dit de Jobstown (jugés pour avoir soi-disant brutalisé une ministre du gouvernement lors d'une manifestation) a également contribué à relever la confiance du prolétariat.

Kevin et Paul d'Irlande ont expliqué le rôle crucial qu'a joué le CIO dans la bataille contre l'installation des compteurs d'eau et contre la tentative de l'État de réprimer les manifestants de Jobstown. L'État capitaliste et sa police ont été démasqués. En 2018, il y aura un référendum sur le droit à l'avortement, qui sera certainement un nouveau pôle de radicalisation pour les femmes et les jeunes.

Elin de Suède a décrit la « grève des femmes » pour le droit à l'avortement en Pologne et le mouvement « #moiaussi » contre le harcèlement et la violence sexuels en Italie, en Suède et ailleurs dans le monde. Plusieurs sections du CIO ont lancé des initiatives féministes socialistes combattives dans leurs pays, comme les campagnes « Rosa » en Irlande et en Belgique (Résistance contre l'oppression, le sexisme et l'austérité), et « Libres et combattantes » en Espagne.

Au Portugal, le chômage de masse crée de longues files devant les centres
d'emploi. Tout comme en Irlande et en Grèce, des dizaines de milliers de jeunes
quittent leur pays pour aller se chercher en Afrique, au Brésil ou en Australie.

Perte de soutien généralisée pour les partis traditionnels du capitalisme

Dans toute l'Europe, le soutien envers les partis capitalistes traditionnels est toujours en chute libre. C'est ainsi qu'en Allemagne alors que, dans les années 1990, les chrétiens-démocrates et les social-démocrates pouvaient toujours compter ensemble sur 80 % des voix, ils ne sont plus qu'à 50 % aujourd'hui. En France, la classe capitaliste s'est vue contrainte de créer une nouvelle force politique avec Macron, ce qui ne l'empêche d'ailleurs pas lui-même de plonger rapidement dans les sondages. Du côte des anciens partis social-démocrates, il s'agit d'un véritable effondrement, à quelques rares exception près, comme au Royaume-Uni où le Parti travailliste a été revigoré par Corbyn (mais doit en fait plutôt être considéré comme contenant deux partis en son sein). En Espagne, le Parti socialiste ouvrier espagnol (social-démocrate) a perdu 50 % de sa base électorale depuis 2007 ; en Allemagne, le Parti social-démocrate (SPD) a connu son pire score électoral depuis 1945.

Au Portugal, le gouvernement du Parti socialiste n'a pu se constituer que grâce au vote de confiance qui lui a été accordé par le Parti communiste et le Bloc de gauche. Nos camarades Gonçalão et Minerva du Portugal ont décrit la manière dont les camarades du CIO sont attaqués au sein du Bloc de Gauche pour le simple fait de critiquer la position de la direction tout en exigeant du gouvernement qu'il réponde aux attentes des travailleurs. Nos camarades portugais peuvent compter sur le soutien d'une partie de la jeunesse, y compris au sein du Bloc de gauche, et sont occupés à mettre en place un Syndicat étudiant doté d'un programme de lutte.

Le camarade Tony a aussi fait ressortir le fait que la répression étatique s'est grandement intensifiée partout en Europe, avec même la mise en place de mesures de type bonapartiste dans certains pays, ce qui pourrait également provoquer une réaction de la part des masses. Cette perspective a d'ailleurs été confirmée par notre camarade Kacper de Pologne qui a démontré comment le gouvernement du parti Droit et justice, malgré son comportement autoritaire, n'a pas empêché la contestation d'éclater.

Si les nouvelles forces de gauche ne présentent pas une alternative claire à la politique menée par la bourgeoisie, cela laisse ouvert un vide qui peut être occupé par des forces populistes de droite (à la Donald Trump), comme on l'a vu avec l'émergence de l'Alternative pour l'Allemagne et les mobilisations de la droite dans des pays comme la Pologne.


Macron est une invention de la classe capitaliste française dont les partis
traditionnels ne convainquent plus personne. La supercherie a cependant été
rapidement démasquée.

La question nationale requiert une approche sensible

Pour percer, il ne suffit d'ailleurs pas de présenter un programme antiaustérité, surtout dans les pays où la question nationale représente un enjeu crucial. C'est ainsi qu'en Espagne, la crise révolutionnaire en Catalogne a révélé le vrai caractère de Pedro Sánchez (le leader du parti social-démocrate qui a tenté de se présenter comme un nouveau Corbyn) ainsi que des dirigeants de Gauche unie et de Podemos. De même, au Royaume-Uni, Corbyn a refusé de soutenir le droit a l'autodétermination de l'Écosse – une position incorrecte sur la question nationale qui a couté au Parti travailliste les élections dans ce pays et qui y a rendu son mouvement quasiment inexistant. Nos camarades écossais ont expliqué que malgré l'élection d'un corbyniste à la tête du Parti travailliste écossais en la personne de Richard Leonard, élu face au candidat des blairistes (faction antisocialiste du parti), la question nationale reste un obstacle majeur pour le soutien au corbynisme dans leur pays.

Aujourd'hui en Catalogne, comme en Écosse pendant le mouvement de masse de 2014, le CIO a établi ses perspectives en fonction des sections les plus combattives des travailleurs et de la jeunesse, dans un contexte où des millions de gens deviennent tout à coup beaucoup plus réceptifs à l'idée de lier les revendications indépendantistes à la lutte pour le socialisme.

Nous devons aussi être conscients de la nécessité de lutter pour l'unité de la classe prolétaire. Notre camarade Ciaran d'Irlande du Nord a expliqué comment le Brexit et la chute du gouvernement local ont encore plus attisé les tensions entre communautés, surtout avec l'apparition d'un débat autour d'un éventuel « référendum sur la frontière » (de savoir si malgré la sortie de l'UE, la frontière avec l'Irlande du Sud devrait rester ouverte ou non). Ce référendum aurait pour effet de diviser les prolétaires catholiques (traditionnellement pour la sortie de l'Irlande du Nord du Royaume-Uni et l'unification avec l'Irland du Sud) et protestants (traditionnellement pour le maintien de l'Irlande du Nord dans le Royaume-Uni). Ciaran a également donné des exemples de la manière dont une action syndicale et une lutte de classe communes peuvent permettre aux prolétaires de surmonter les divisions. Notre section, le Parti socialiste d'Irlande du Nord, joue un rôle crucial dans ces efforts pour l'unité de classe.

En refusant de soutenir la revendication populaire de l'indépendance
de l'Écosse, Corbyn s'est complètement fermé aux masses de ce pays

Les nouvelles forces de gauche en Europe : une avancée positive

Une des principales caractéristiques de la discussion a été la reconnaissance du fait que les nouvelles forces de gauche représentaient une avancée positive en parvenant à faire progresser également la conscience de gauche. La conscience commence ainsi à rattraper son retard sur la réalité objective qui a suivi la crise économique de 2007-8. Cependant, ces nouveaux courants de gauche restent bien moins radicaux que même les programmes réformistes mis en avant par la gauche traditionnelle dans les années 1970 et 1980, avec toutes leurs limites.

Le CIO, tout en mettant en avant un programme de principe, participe aux processus qui se développent autour des nouvelles forces de gauche tout en maintenant un profil indépendant, comme nous le faisons en Espagne vis-à-vis de Gauche révolutionnaire et sa direction du Syndicat étudiant. Nos camarades Paula, Judy et Lenny d'Angleterre et du pays de Galles ont débattu des contradictions du corbynisme. Alors que le programme mis en avant par Corbyn lors de sa campagne électorale avait suscité un grand enthousiasme, cela ne se reflète pas forcément dans les structures du Parti travailliste ni même de Momentum (la principale organisation de soutien à Corbyn). Cela a été particulièrement clair lors de la grève victorieuse des éboueurs de Birmingham qui luttaient contre un conseil municipal travailliste de droite et auxquels le CIO a apporté son aide (aide pour laquelle nous avons été publiquement remerciés par la direction du syndicat Unir).

Nous avons appelé à la resélection obligatoire des députés traitres et à une révision constitutionnelle pour ouvrir le Parti travailliste à toutes les forces antiaustéritaires et pour que la direction de Corbyn contribue à la construction d'un mouvement estudiantin de masse contre les frais d'inscription. La perspective d'un gouvernement Corbyn est maintenant plus possible que jamais. Cependant, notre camarade Judy a mis en garde contre l'approche de John McDonnell qui préfère rencontrer les financiers du centre de Londres pour tenter de les amadouer plutôt que préparer les travailleurs et les jeunes à lutter contre les tentatives de sabotage par la classe capitaliste d'un éventuel gouvernement de gauche.

Notre camarade Denis de Russie a décrit le mouvement contre Poutine qui a rassemblé plus de 100.000 personnes cette année, alors que des élections présidentielles sont attendues en 2018. La crise économique accroit l'opposition au régime. En l'absence d'un puissant mouvement prolétarien indépendant, c'est Navaľny, un populiste de droite, qui gagne le plus de ce mécontentement.

Notre camarade Hannah Sell du Secrétariat international du CIO a conclu la discussion sur l'Europe en soulignant le fait que le CIO peut devenir un facteur crucial dans cette nouvelle prise de conscience politique. Au Royaume-Uni, la droite du Parti travailliste se réfère aujourd'hui abondamment à l'histoire de notre groupe, espérant par là effrayer le public : c'est grâce à ces « attaques » que nous avons pu organiser en 2017 notre plus grand évènement « Socialisme » jamais vu, tout comme l'ont fait nos camarades d'Allemagne et d'Irlande.


Les nouveaux mouvements comme la France insoumise de Mélenchon sont
d'importants pas en avant mais manque encore d'une vision claire.
Nous voulons œuvrer de concert à leur développement.

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