mercredi 16 avril 2014

Soudan : El-Béchir a-t-il vaincu ?

Dégager le régime ne suffit pas : c'est le capitalisme qui est responsable de la misère et de l'oppression


Le Soudan a été ébranlé l'an dernier par de grandes manifestations des travailleurs, des jeunes et des femmes opprimées après que le régime détesté d'el-Béchir (au pouvoir depuis 1989, soit près de 25 ans) et de son Parti du rassemblement national, aient fait doubler les prix de la nourriture, du carburant et du gaz en annulant les subsides sur les carburants le 23 septembre 2013. Les manifestants criaient des slogans tels que : « Le peuple veut le départ du régime ! » et « Liberté ! Liberté ! ».
 
Article rédigé fin mars par les sympathisants soudanais du CIO


Les manifestants ont été confrontés à une énorme et très violente répression policière, qui a envoyé des bombes lacrymos mais aussi tiré à balles réelles. Selon les militants et le personnel d'un hôpital de Khartoum (la capitale du Soudan), plus de 170 personnes ont été tuées par le régime, y compris 15 enfants ; on ne compte même pas les blessés. La police a arrêté plus de mille personnes venues de différentes villes et a procédé à de nombreuses rafles à domicile. Les groupes de défense des droits de l'homme estiment que des dizaines de personnes sont encore détenues sans aucun motif simplement pour leur participation réelle ou supposée avec le mouvement ou pour leurs opinions politiques.

Le gouvernement a procédé à la censure des médias. Des journaux ont vu leurs exemplaires confisqués, certains ont été interdits de publication. Cela a convaincu un groupe de journalistes à lancer un appel à la grève générale. L'accès à internet a aussi été bloqué.

En apparence, le régime semble avoir été capable de surmonter le mouvement. La capitale Khartoum a retrouvé le calme. Les habitants ont quitté les rues à cause de la violence étatique. Mais dans d'autres villes, les manifestations continuent. Le parlement a officiellement annoncé le retrait des subsides sur les carburants, et les prix continuent à augmenter. On a vu un remaniement gouvernemental avec des changements de ministres. Mais le régime a été affaibli. Les partis d'opposition basés au Soudan ou à l'étranger font tout pour dégager le régime d'el-Béchir. De nombreux comités de jeunes ou de femmes ont été créés, et poursuivent leurs activités.

Fin janvier, le président el-Béchir s'est adressé à la nation en présence d'un grand nombre de politiciens. Cependant, il paraissait peu sûr de lui, et le but de son discours n'était pas très clair. La population et beaucoup de politiciens d'opposition se sont moqués de lui à cause du manque de clarté de son discours. Les gens discutent du fait que les bases du régime actuel sont en train de se fragmenter.

Omar el-Béchir, 70 ans, au pouvoir depuis 25 ans à la suite
de son coup d'État de 1989, cherche à garder son image d'“homme fort”

Les récents évènements ont condamné le régime et ont révélé l'ampleur de la crise et de la désintégration, tout en montrant qu'il ne peut désormais plus compter sur l'emploi des forces de sécurité et du terrorisme d'État. Le régime désespéré a émis un appel risible au dialogue avec les partis et mouvements d'opposition. Il ne s'agit que d'une tentative de la part du régime de se sortir de la crise après avoir découvert à quel point il est rejeté par le peuple. La jeunesse s'organise de plus en plus pour renverser le régime.

Pourtant, le procès des manifestants arrêtés continue encore depuis le mois de septembre dernier, ce qui montre bien la fausseté des charges à leur encontre et le fait que le régime ne veut pas en réalité de ce dialogue, mais compte poursuivre sa politique répressive et tyrannique. La Cour criminelle d'Alkalakla Sud a procédé au jugement ces 17-18 févriers de sept manifestants arrêtés en septembre pour des faux motifs ; ces personnes ont été forcées d'avouer des crimes imaginaires sous la torture. Comme pour le procès de l'étudiant Alnazeer Ismail, ils ont été forcés de signer des déclarations créées de toutes pièces. L'audience finale a été reportée au 13 mars.

Ces jeunes gens sont jugés dans une ambiance hostile et en l'absence complète de tout principe de justice. Ces procès représentent la preuve finale que le régime est en train d'échouer dans ses pseudo-tentatives de dialogue et de réconciliation (auxquelles seule une poignée de petits groupes d'opposition ont répondu, sans aucune autre base que l'intérêt personnel des dirigeants de ces groupes). Si le régime pense que ce dialogue de théâtre lui permettra de durer plus longtemps au pouvoir, il rêve ! Ce régime corrompu va forcément continuer sa politique de procès injustes, d'enfermement injustifié des manifestants à titre prolongé, de répression, d'intimidation et d'arrestations, tout en appelant au “dialogue” et à la “compréhension” (pour le moment !).

Ce mardi 11 mars, les forces de sécurité ont chargé une manifestation estudiantine pacifique sur le campus de l'université de Khartoum, qui avait été organisée par l'Union du Darfour et par d'autres forces politiques pour protester contre la situation humaine catastrophique au Darfour (ou “Dâr Fûr”, la “maison des Fours” du nom de la nation qui peuple historiquement cette région aride montagneuse de l'ouest du Soudan et frontalière du Tchad, riche en uranium, cuivre et pétrole, plongée dans la guerre civile depuis plus de dix ans). Du fait de l'usage d'une violence excessive par les forces de sécurité, un étudiant, Ali Abakar Moussa Idriss, a été tué. Un nouveau conflit s'est produit le lendemain, lors de ses funérailles auxquelles 3000 personnes ont participé. Un autre étudiant, Mohammed Abdullah Isaac, a été gravement blessé, et de nombreux autres étudiants blessés. Plusieurs étudiants ont été arrêtés et envoyés en prison ou dans des “maisons fantômes”.

Ce n'est là qu'un nouvel exemple de l'ampleur de la brutalité de ce régime répressif qui n'hésite pas la moindre seconde avant de recourir à l'usage d'une force extrême. Le 15 mars, la police anti-émeutes balançait encore des gaz lacrymos pour disperser un grand meeting organisé par l'alliance d'opposition des Forces pour le consensus national sur la place al-Rabta et devant le siège du Parti du rassemblement soudanais.
 
Manifestation de solidarité avec la population du Darfour
à l'université de Khartoum

Face à la perspective de nouvelles manifestations, le régime a laissé entendre que le président désirerait rencontrer le Parti communiste soudanais, le Parti panarabe Ba'ath et le Parti du rassemblement soudanais pour les convaincre de rejoindre son soi-disant dialogue. Deux autres partis d'opposition, le Parti Umma national (islamiste) et le Parti du rassemblement populaire, ont déjà accepté cette offre.

Mais toutes ces discussions, même si elles pouvaient mener à la chute du régime, ne pourront jamais mettre un terme à la crise du Soudan. Cette crise vient de la pauvreté, de l'oppression, de la crise environnementale et de sous-développement, toutes ces choses étant engendrées par le capitalisme. Même les politiciens bourgeois “progressistes” comme ceux de l'Alliance politique démocratique soudanaise ou du Front révolutionnaire soudanaise n'ont pas dans leur programme la moindre solution pour mettre un terme à la misère et pour améliorer le niveau de vie de l'ensemble des pauvres et des travailleurs. Tout appel émis à l'encontre des Nations-Unies ou d'autres gouvernements capitalistes à l'étranger tombera dans l'oreille de sourds. Ces gens ne veulent que plus d'austérité, infliger plus encore de dettes à notre pays via leurs agences impérialistes.

Pour nous sortir de cette crise, il nous faut un programme pour la nationalisation des banques, des secteurs-clés de l'économie et de l'ensemble des entreprises étrangères, sous le contrôle démocratique des travailleurs et des pauvres ; il nous faut remplacer les hauts fonctionnaires dans leur bureau climatisé avec des représentants du peuple, élus démocratiquement. Pour obtenir cela, le peuple soudanais doit prendre son destin entre ses propres mains, armé d'un programme véritablement socialiste, et diffuser ces idées parmi les travailleurs et les pauvres de tous les pays d'Afrique et du Moyen-Orient.

La lutte déterminée des militants du Darfour et de tout le Soudan, basée sur un programme visant à mettre les richesses de la région au bénéfice de toute la population et non de quelques-uns, pourrait faire appel aux travailleurs, aux paysans et à tous les pauvres des villes et des campagnes, y compris à tous ces pauvres qui se sont engagés dans l'armée, pour lancer une grande campagne de libération et pour le renversement de ce régime répressif corrompu. Malheureusement, aucune des organisations existant en ce moment dans notre pays n'est capable de jouer ce rôle. C'est pourquoi nous avons besoin de construire de nouvelles forces, ayant une base de classe, rassemblant les travailleurs et les pauvres de toutes ethnies, religions et nationalités, pour pouvoir mener la lutte en avant. La solidarité des travailleurs à l'échelle internationale sera cruciale pour garantir le succès de notre combat.



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