mercredi 11 juin 2014

Monde : Élections européennes

Un sérieux avertissement


Avec les dernières élections pour le parlement européen, nous assistons à une véritable révolte des électeurs contre les gouvernements et les partis traditionnels. Bien que la gauche soit en progrès dans certains pays, les médias dominants ne parlaient que de la victoire du Front national en France et de l'UKIP au Royaume-Uni.

Analyse par Robert Bechert (CIO) à destination de notre magasine britannique, Socialism Today


Les élections européennes du mois de mai ont été une succession de défaites pour les gouvernements et partis traditionnels dans un pays après l'autre. Beaucoup de politiciens ont cédé à la panique en voyant de nouvelles forces politiques gagner du terrain, tandis que les vieilles formations sont en déclin. Malgré le faible taux de participation, ces élections ont révélé à quel point l'Europe est ébranlée par les conséquences de la crise économique mondiale qui a débuté en 2008. Partout dans le continent, le niveau de vie est en baisse (voire s'est complètement effondré dans certains cas). Certains pays ont connu d'immenses mouvements de contestation et de lutte de classe. Tout cela a alimenté les tensions croissantes au sein de la zone euro et de l'Union européenne. Ces divisions seront encore accrues par la croissance des forces “eurosceptiques” et anti-austérité.

Le Front national français, le parti d'extrême-droite dirigé par Marine Le Pen, a fait la une des journaux en sortant premier du scrutin en France. Au Royaume-Uni, les conservateurs ont été rabaissés à la troisième place pour la première fois depuis la fondation de leur parti il y a 180 ans – la première place étant maintenant occupée par l'UKIP (Parti pour l'indépendance du Royaume-Uni). Dans d'autres pays (Autriche, Danemark, Grèce, Hongrie, Suède) on voit des partis d'extrême-droite, voire néofascistes, faire de grands progrès, sans compter le succès de forces de droite en Belgique et, dans une moindre mesure, en Allemagne. Tout cela a fait dire aux médias que l'Europe connait à présent un tournant à droite – malgré les succès remportés par les forces de gauche et anti-austérité en Grèce, en Irlande et en Espagne.

Les élections nous donnent une “photographie” de l'évolution des évènements à un moment donné, mais ce n'est pas tout le film. C'est encore plus le cas lorsqu'on parle des élections européennes pour le soi-disant “parlement” européen, une assemblée qui n'a en réalité presque aucun pouvoir et qui est généralement considérée comme n'étant rien de plus qu'un endroit « où on mange bien ». La conséquence en est que le taux de participation aux élections européennes est généralement encore plus faible que celui des élections nationales – sauf là où ce scrutin est combiné à d'autres, comme en Belgique où le vote est part ailleurs obligatoire. Néanmoins, ces résultats sont une illustration de la situation actuelle en Europe.

Ce scrutin s'est déroulé six ans après le début de la plus grande crise internationale du système capitaliste depuis les années '30, dans un contexte de turbulences économiques et sociales continues, de chômage de masse partout en Europe, avec seulement quelques pays qui connaissent une reprise vacillante. Par ailleurs, ces élections se sont également produite dans un contexte de relatif “calme politique”, avec peu de luttes ou mouvements à grande échelle, alors qu'en plus, dans la majorité des pays, il n'existe aucun grand parti qui s'oppose à l'austérité. Malgré cela, les élections de mai ont bel et bien été révélatrices de la méfiance, de l'aliénation et de l'opposition croissantes envers les gouvernements nationaux dans de nombreux pays européens

Le taux de participation aux élections européennes
est en baisse continue

Le vote anti-austérité

Des années de chute du niveau de vie ont sapé la confiance qui existait envers l'ordre capitaliste actuel. Les résultats des élections correspondent bien à ceux d'un récent sondage, en mai 2013, qui révélait que seulement 31 % des Européens faisaient confiance aux institutions de l'Union européenne (contre 57 % en 2007). Pire encore, seuls 25 % des Européens annonçaient en mai 2013 faire confiance à leur gouvernement national, contre 41 % en 2007. Ce phénomène est particulièrement marqué dans les pays qui ont le plus souffert de la crise.

Les gouvernements qui étaient au pouvoir au début de la crise ont été vaincus, et ceux qui les ont remplacé n'ont pas suscité plus d'enthousiasme. Par exemple, en Espagne, depuis la chute de la dictature de Franco à la fin des années '70, les deux principaux partis qui ont dominé les gouvernements successifs étaient le Parti populaire (conservateur) et l'ancien parti social-démocrate PSOE ; ces deux partis obtenaient traditionnellement toujours beaucoup de voix : en 2009, 81 % des électeurs espagnols avaient voté pour l'un ou l'autre. Mais aujourd'hui la somme de leurs votes n'atteint que 49 %. Par contre, on voit de tout nouveaux partis, formés à peine quelque mois avant les élections, obtenir un franc succès, comme le parti de gauche “Podemos” (“On peut”) qui a fait 8 % des voix et est ainsi déjà devenu le 4ème parti du pays. La troisième place est quant à elle dévolue à la Gauche Unie (IU, Izquierda Unida) qui a remporté 10 % (+4 % par rapport au dernier scrutin).

En Irlande, le Parti travailliste a perdu énormément de voix à la suite de sa participation au gouvernement pro-austérité, tandis que les forces anti-austérité – et notamment le Sinn Féin (parti nationaliste irlandais) – ont beaucoup progressé. À la suite de cette véritable raclée électorale, Eamon Gilmore, président du Parti travailliste, qui était aussi vice-Premier ministre de ce gouvernement, a démissionné de son poste ; tout comme d'ailleurs le dirigeant du PSOE espagnol Alfredo Rubalcaba. Le soutien que le Socialist Party (section irlandaise du CIO) a obtenu pendant les élections européennes combinées à des élections partielles à Dublin-Ouest, a démontré la puissance de la base que notre section s'est construite lors de sa lutte contre l'austérité et pour une alternative véritablement socialiste. (Notre député Joe Higgins a été réélu, et nous avons en plus obtenu une deuxième députée, Ruth Coppinger ; par contre, nous avons malheureusement perdu notre siège au parlement européen occupé par Paul Murphy, en grande partie à cause du fait que d'autres partis de gauche ont présenté leur propre candidat face au nôtre, plutôt que de nous soutenir).

Dans d'autres pays, la situation n'évolue pas si clairement à gauche. Aux Pays-Bas, le Parti travailliste (PvdA, Partij van de Arbeid), un parti bourgeois qui participe à la coalition du gouvernement, s'en est sorti avec à peine 9 %. On est loin de son score d'il y a trente ans, qui était de 34 % ! Mais pas besoin d'aller si loin : il y a deux ans seulement, ce parti avait remporté 25 % lors des élections législatives. À présent, le vote du Parti travailliste néerlandais est même inférieur à celui du Parti socialiste (SP, un parti de gauche plus radical) – 10 %. Cependant, le SP néerlandais, même s'il bénéficie du soutien critique du CIO, est loin de proposer un programme socialiste véritable aussi clair que celui qui est proposé par les partis affiliés au CIO dans le reste du monde. Certes, le SP a accru son vote (il était de 7 % aux élections européennes de 2009), mais il est en (légère) baisse par rapport à celui des élections législatives de 2012, et bien en-dessous du score obtenu en 2006, qui était de 17 %. Néanmoins, le fait que le SP se présente en tant que force de gauche en opposition à l'austérité a permis de limiter l'avancée de l'extrême-droite populiste du “Parti de la liberté” (PVV, Partij voor de Vrijheid) dirigé par Geert Wilders – même si ce parti a quand même obtenu 13 %.

Les forces de gauche ou anti-austérité n'ont réellement progressé que dans un tout petit nombre de pays, parmi lesquels la Belgique, l'Espagne, la Grèce, l'Irlande et les Pays-Bas. Même en Grèce, où Syriza (Synaspismós Rizospastikís Aristerás,Coalition de la gauche radicale”) est sortie première du scrutin, ce résultat n'a pas été dû au fait qu'elle se soit renforcée depuis les élections cruciales de 2012 (où elle avait failli s'emparer du pouvoir), mais tout simplement par dépit, tandis que les électeurs se détournent de “Nouvelle Démocratie”, le parti au pouvoir. Au même moment, on voit toujours un franc soutien au parti néofasciste “Aube dorée” (Khrysí Avgí).

En Allemagne, bien qu'une relative stabilité et un fort taux de participation aient permis à Angela Merkel et à ses chrétiens-démocrates (CDU, Union chrétienne-démocrate) de gagner en nombre de votes (mais pas en termes de pourcentages), un nouveau parti formé l'an passé, appelé “Alliance pour l'Allemagne” (AfD, Allianz für Deutschland) a remporté 7 %. Les alliés bavarois de Merkel, regroupés dans le CSU (Union chrétienne-sociale), dégringolent carrément, leurs électeurs se détournant vers l'AfD. Le parti de gauche “Die Linke”, au sein duquel participe le CIO, a lui aussi gagné en termes de nombre de voix (près de 200 000 électeurs), tout en perdant en termes de pourcentage (7 %).

En Italie, le nouveau gouvernement de Matteo Renzi, 100 jours après sa mise en place, s'en est bien sortie. Le Parti démocratique (PD, un parti “social-démocrate” similaire au PS français, a remporté son meilleur score jamais obtenu : 41 %. Cela reflète en réalité l'ampleur du désespoir qui s'est emparé dans ce pays à l'économie dévastée. L'Italie a en effet perdu 25 % de sa capacité industrielle depuis le début de la crise en 2008. Même si le Mouvement 5 étoiles (M5S, Movimento Cinque Stelle) s'est plutôt tassé lors de ces élections, il pourrait se maintenir pendant un certain temps sur base de la désillusion qui grandira envers Renzi après que celui-ci se soit installé au pouvoir, et tant qu'il n'existe pas une réelle alternative de gauche et de la classe des travailleurs.

Sur le court terme, beaucoup de gens espèrent que Renzi pourra faire sortir l'Italie de sa crise profonde. Leurs espoirs se fondent en partie sur la mise en place d'une baisse de taxe de 80 € par mois pour toutes les personnes qui gagnent entre 18 000 et 23 500 € par mois. Mais sa popularité pourrait ne pas durer bien longtemps, vu que Renzi désire en réalité utiliser sa victoire pour mettre en place un programme néolibéral. Parviendra-t-il à le réaliser ? Rien n'est moins sûr…

La tendance général partout en Europe était la perte du soutien envers les gouvernements nationaux. En Suède, les “modérés” (conservateurs de droite) du Premier ministre Fredrik Reinfeldt sont tombés à la troisième place, à 14 %, derrière les social-démocrates et les écologistes. Au Portugal, les partis de droite au gouvernement n'obtiennent ensemble que 28 % ; par contre, on voit des groupes marginaux comme le Parti de la Terre (MPT), un parti écologiste conservateur, passer de 0,6 % à 7 % des voix.

Dans des pays où le pouvoir est détenu par des partis qui se déclarent de “gauche”, ce sont généralement les partis de droite, et bien souvent d'extrême-droite, qui ont progressé. La France est vraiment l'exemple le plus frappant de cette tendance : le Parti “socialiste” de François Hollande continue à péricliter, tandis que le Front national (FN) est maintenant devenu le premier parti. Cela n'a fait qu'intensifier les tensions et rivalités au sein de l'UMP (“Union pour une majorité populaire”, le parti de Sarkozy et Chirac).

De même, au Danemark, c'est le Parti du peuple (DF – Dansk Folkeparti, de droite) qui a tiré le plus grand profit de l'impopularité des social-démocrates au pouvoir (dont le parti est passé de 25 % en 2011, à 19 % à présent). Avec cette perte de soutien, il n'est pas étonnant de voir la Première ministre (et présidente du parti social-démocrate) Helle Thorning-Schmidt maintenant raconter à tout le monde qu'elle cherche un poste à l'Union européenne. Ce que nous voyons en France comme au Danemark, est que les partis d'opposition qui sont véritablement de gauche n'ont pas tiré les leçons de la dégénérescence (voire de la trahison) des partis de “gauche” qui sont au gouvernement.

Tout cela signifie-t-il la faillite de la gauche, en plein milieu de la plus grande crise économique des 80 dernières années ? Devons-nous nous résigner à voir la droite bénéficier de la colère croissante de la population ? Nous entendons ces questions sans arrêt. Bien qu'il nous faille répondre à cette menace qui nous vient de la droite, il faut également aussi aller plus loin lorsque nous voyons la manière dont le résultat de ces élections est présenté dans les médias. Car ce que nous voyons devant nous, c'est une véritable campagne de propagande anti-socialiste, orchestrée par tous les médias pour présenter le “socialisme” (y compris le socialisme véritable, le nôtre) comme étant quelque chose de démodé, de ringard, appartenant à une autre époque.

« Les libéraux, les travaillistes, les conservateurs… tous les mêmes
Je vote pour l'UKIP »

La faillite de la vieille “ex-gauche”

Tout d'abord, nous devons bien nous demander ce que nous entendons par “gauche”. Ce n'est pas simplement une question du nom du parti. Aujourd'hui, il y a toute une série de partis pro-capitalistes qui, pour des raisons soit historiques, soit électorales, s'appellent “socialistes”, “social-démocrates”, “travaillistes”… Il est possible que ces partis, jadis, aient défendu les intérêts des travailleurs, se soient battus pour le socialisme, et même pour la révolution socialiste. Mais cela fait des décennies que ces partis ont été dirigés par des politiciens pro-capitalistes qui se sont efforcés de transformer ces partis en formations complètement pro-capitalistes. Cela signifie qu'une fois au gouvernement, ils finissent à présent toujours par défendre le système capitaliste, même s'ils peuvent être de temps à autre en faveur de la mise en place de l'une ou l'autre réforme progressiste (assurance-santé, cantine gratuite à l'école, etc.) – et même ces quelques réformes semblent avoir disparu de leur programme aujourd'hui. À cause de la dégénérescence de ces partis et de la perte à présent quasi-totale de leurs racines ouvrières, nous nous trouvons dans la plupart des pays devant la nécessité de créer de nouveaux partis des travailleurs.

C'est pourquoi la crise à laquelle sont confrontés les gouvernements soi-disant de “gauche” comme le PS français, n'est pas du tout une preuve de la faillite du socialisme. Dans beaucoup de pays, ce sont justement ces partis “socialistes”, “social-démocrates” ou “travaillistes” qui ont été l'instrument des capitalistes pour mettre en œuvre leurs attaques néolibérales, comme au Danemark et en France, ou qui ont participé en tant que partenaires dans la mise en œuvre de ces attaques, comme en Grèce, en Irlande ou aux Pays-Bas. C'est cette politique qui est la raison de leur perte de soutien parmi leur base traditionnelle et qui les rend dégoutants aux yeux de la jeunesse.

Au début, nous avions vu dans de nombreux pays une tendance vers la gauche au moment où la crise a frappé. Il y avait un large sentiment d'opposition au fait que la “population” soit appelée à payer les pots cassés pour une crise provoquée par un petit groupe de banquiers. Dans certains pays, surtout en Europe méridionale (Espagne, Portugal, Italie, Grèce), on a vu un renouveau de la lutte de classe. On a vu toute une série de grèves et manifestations contre les mesures d'austérité, en particulier contre la dictature de la “troïka” de la Commission européenne, de la Banque centrale européenne (BCE) et du Fonds monétaire international (FMI) avec leurs soi-disant “plans de renflouement” qui n'ont fait qu'endetter encore plus ces pays tout en semant la désolation.

Au même moment, on a vu se développer des mouvements comme Occupy ou les Indignés, qui ont commencé à remettre en question le règne des “1 %”, tant sur le plan idéologique que politique, et même à remettre en question le système capitaliste lui-même. Un point tournant a été le renversement de Moubarak en Égypte, qui a contribué à radicaliser ces mouvements. Pendant tout un temps, la place Tahrir était considérée comme un symbole de révolte.
Tout cela nous a fourni tous les matériaux requis pour construire un puissant mouvement, capable de lutter contre l'impact de la crise et de remettre en question le capitalisme. Mais personne n'est venu construire ce mouvement. Les matériaux se sont gâtés. On n'a vu aucun programme ou stratégie claire de la part des principaux dirigeants syndicaux (pour la plupart acquis au capitalisme) pour lutter contre la crise et l'austérité ; dans beaucoup de pays, aucune force socialiste, voire simplement de gauche, n'a émergé ou n'a eu le potentiel de construire un tel mouvement de masse.

En Allemagne, les dirigeants syndicaux ont accepté l'idée selon laquelle les travailleurs devraient faire des sacrifices pour garder leur emploi. Beaucoup de gens pensent que cette stratégie a fonctionné, vu que l'Allemagne aujourd'hui connait une reprise au niveau de ses exportations, même si le niveau de vie a continué à stagner ou à baisser. Mais il suffirait d'une baisse de ces exportations pour qu'une période de vives turbulences démarre en Allemagne aussi.

Dans de nombreux pays européens, il y a eu beaucoup de luttes. En Grèce surtout, où il y a eu 36 grèves nationales depuis 2010, sans compter des milliers de manifestations et mouvements partout dans le pays. Mais ces grèves n'étaient pas connectées à une campagne de mobilisation constante des masses, non seulement contre les attaques, mais contre le système lui-même qui a causé cette crise. Aux yeux de nombreux dirigeants syndicaux, ces mouvements étaient juste un prétexte pour permettre d'évacuer la colère des travailleurs puis de laisser le mouvement retomber, tout en leur permettant de dire qu'ils avaient “fait quelque chose”. Le résultat ? La population grecque a vécu un véritable effondrement de son niveau de vie ; c'est le tissu social lui-même qui a été ébranlé. Les salaires ont été diminués de 60 %, le chômage est officiellement de 27 %, et le New York Times a écrit qu'entre 800 000 et un million de gens qui travaillent ont un retard de salaire d'au moins un mois, et que les services publics comme la santé ou l'enseignement sont au bord de la faillite.

C'est ce contexte qui explique l'énorme engouement pour Syriza lors des deux élections de 2012 en Grèce. Les travailleurs et les jeunes ont senti que faire grève continuellement un jour - deux jours ne les mènerait nulle part, et ont donc décidé de passer à l'action politique. Pendant la campagne électorale de mai 2012, Syriza appelait à la formation d'un “gouvernement de gauche”, qui a été largement suivi par la population. Le parti est passé de 5 % en 2009 à 17 % en 2012, pour obtenir 30 % aux élections un mois après. Mais la direction de Syriza a commencé à reculer. L'appel à un “gouvernement de gauche” a été élargi pour inclure également des partis pro-capitalistes “de gauche”, et les dirigeants ont expliqué qu'ils n'étaient pas pour la révolution mais qu'ils allaient tenter de travailler dans le cadre du système. Alors que lors des dernières élections, Syriza avait fait campagne avec le slogan « Dégagez-les tous », il n'a pas été capable d'accroitre son soutien, même s'il est devenu le premier parti du pays.

Les nouveaux partis de gauche, s'ils sont combatifs, peuvent endiguer
la croissance de l'extrême-droite et montrer la différence par rapport
aux vieux partis “socialistes” (ici, un meeting de Syriza en Grèce)

Les populistes de droite et l'extrême-droite

Voilà ce qui explique la croissance des néofascistes comme Aube dorée. Ce parti a remporté 536 400 voix pour les élections européennes, soit 9 % de l'électorat. Il y a cinq ans, il n'en avait que 23 550. Lors du premier tour des élections communales, organisées une semaine avant les élections européennes, Aube dorée a obtenu 16 % à Athènes (et 11 % pour la région Attique, qui inclut Athènes).

Tout comme les partis de droite populiste ou d'extrême-droite dans d'autres pays, Aube dorée est parvenue à s'emparer des problèmes réels et à leur fournir une “solution” – une réponse raciste et nationaliste. Sa croissance impressionnante est le reflet de la profondeur de la crise en Grèce ; c'est le résultat de la polarisation politique qui découle inévitablement d'une telle situation.

Beaucoup de jeunes font partie des personnes les plus touchées par la crise. Le chômage des jeunes est en moyenne de 24 % en Europe (56 % en Grèce, 53 % en Espagne). Tous ces jeunes sont en concurrence les uns avec les autres pour obtenir un emploi, ce qui signifie qu'ils accepteront plus facilement un travail mal payé et dans de mauvais conditions – cela a pour effet une diminution générale des salaires, un affaiblissement des syndicats (beaucoup de jeunes ne reçoivent pas de contrat mais un travail “à la semaine” ou “à la journée”) et, dans le contexte de la libre circulation des personnes, cela peut susciter de l'hostilité entre travailleurs de différents pays. En France, le chômage des jeunes est de 24 %, et les sondages montrent que, parmi les jeunes de 18-24 ans, le FN est le premier parti – 26 % –, tandis que le dirigeant du Front de gauche, Mélenchon, n'obtient que 16 %.

Le FN est parvenu à se construire une base en utilisant des revendications sociales, l'hostilité envers les politiciens traditionnels et le nationalisme (« Une politique française, pour les Français et avec les Français »). Mais le Front de gauche n'a pas apporté une réponse claire par rapport aux problèmes concrets, et n'est pas non plus très clair par rapport à ses relations avec la coalition de François Hollande. Malgré la descente vertigineuse du PS au gouvernement, le FdG qui obtenait auparavant 95 000 voix n'en obtient toujours que 1 200 000 (6 %), tandis que le FN est passé de 3 619 000 à 4 711 000 voix (25 %).

En même temps, ces élections-ci ont tout de même prouvé que la montée de la droite et de l'extrême-droite n'est pas quelque chose d'inévitable. Nous voyons que la gauche, même avec un programme limité, est capable d'empêcher la droite de progresser – c'est le cas en Espagne, en Allemagne et aux Pays-Bas. Mais ce ne sera pas pour toujours. Tout échec de la gauche peut ouvrir la porte à la droite. La polarisation en Grèce est en partie le résultat de la crise, mais elle est également à imputer à la faillite totale de la social-démocratie représentée par le parti Pasok (Panellínio Sosialistikó Kínima, Mouvement socialiste panhellénique). Au moment des élections de 2009, la crise venait à peine de commencer, et beaucoup de gens espéraient que la “gauche” les tirerait de là : le Pasok était sorti grand vainqueur avec 44 %, 3 millions de voix. À ce moment-là, Aube dorée ne faisait même pas 10 000 voix (0,29 %). Mais aujourd'hui, Aube dorée fait plus de voix que l'“Alliance Olivier” qui inclut entre autres le petit parti qu'est devenu le Pasok.

L'extrême-droite est aussi très présente en Europe centrale et orientale, comme en Hongrie où le parti néofasciste Jobbik (Jobboldali Ifjúsági Közösség, Alliance des jeunes de droite) a également obtenu environ 7 % (il a en fait perdu 70 000 voix, vu que le taux de participation a fortement chuté – 29 % de la population a voté seulement). La Slovaquie bat tous les records avec un taux de participation d'à peine 13 %. Même en Croatie, qui vient de rejoindre l'Union européenne, l'enthousiasme ne semble pas être de mise, vu que le taux de participation était d'à peine 25 %.

Malgré le faible taux de participation, ces résultats constituent un avertissement pour tous les politiciens de la classe dirigeante qui soutiennent encore ce qu'ils appellent le “projet européen”. Le renforcement des forces eurosceptiques, surtout de droite, et le regain de croissance des forces de gauche et anti-austérité dans certains pays, nous mène vers encore plus de tensions au sein de l'Union européenne, surtout au sein de la zone euro.

Caricature de Geert Wilders, populiste de droite néerlandais
« Blablabla… musulmans… blabla… Coran… blabla…
Burqa… blabla… interdire… blabla… font les malins…
blabla… eux aussi ne veulent pas…
Scandaleux !
blabla… devenus complètement fous… blabla…
je suis pas fou… mais charter ! »

La crise est toujours là

Juste après les élections, le Financial Times citait François Heisbourg, président (français) de l'Institut international d'études stratégique, un “think-tank” londonien, qui disait que « La crise de l'euro est comme un cancer en rémission – une menace qui peut réemerger à tout moment ». De nombreuses menaces pèsent en effet toujours sur l'euro.

Le danger d'une baisse du commerce mondial pourrait être source de gros problèmes pour les pays qui comptent sur leurs exportations pour se sortir de la crise, surtout en ces temps d'austérité à tous les niveaux. Cela affaiblirait notamment la position de l'Allemagne. La crise ukrainienne menace les banques autrichiennes, et de nouvelles sanctions contre la Russie nuirait également fortement aux intérêts allemands. Au sein de la zone euro, la France et l'Italie réclament plus de flexibilité par à l'austérité imposée par l'UE, et espèrent une réduction de la valeur de l'euro – ce qui pourrait avoir lieu, vu que la BCE cherche à éviter la déflation (la déflation étant une crise inverse de celle de l'inflation, lorsque tous les prix diminuent sans arrêt).

Il est clair que le système bancaire de la zone euro présente toujours de nombreuses faiblesses. La BCE a déjà pompé 1000 milliards d'euros dans le système financier européen afin d'éviter son effondrement. Mais le Financial Times estimait début avril qu'il faudrait encore 700 milliards d'euros pour maintenir le système, au même moment où le FMI annonçait que les problèmes des banques de la zone euro constituent une menace pour la stabilité du système financier mondial. Il y a beaucoup de discussions autour de quelle stratégie employer pour éviter la déflation et pour renforcer la croissance, mais cela pourrait couter très cher. Le journal allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung rapportait également en avril que pour faire monter l'inflation de 0,2 % (pour contrer la déflation), la BCE devra encore racheter des actifs pour une valeur de 1000 milliards d'euros. Il est vrai que Mario Draghi, le gouverneur de la BCE, a déclaré en 2012 qu'il fera “Tout ce qu'il faudra” pour sauver l'euro, il y a tout de même des limites à ce que les différents pays – surtout l'Allemagne – sont prêts à dépenser pour sauver leurs voisins.

Malgré une reprise de la croissance dans certains pays, le PIB de la zone euro était toujours début 2014 2,5 % en-dessous de ce qu'il était à son maximum avant la crise, début 2008. La situation est toujours incertaine. L'an dernier, les entreprises européennes ont remboursé des “mauvaises dettes” pour un total de 360 milliards d'euros, soit 3,1 % de leur chiffre d'affaires total. Mais début 2014, ce chiffre d'affaires a diminué. Une nouvelle vague de crise ébranlerait également les pays les plus stables comme l'Allemagne, la Belgique, l'Autriche, etc. tout en brisant tout espoir de développement en Europe centrale et orientale.

Un retour de la crise attiserait à nouveau les tensions entre différents pays. Dans de telles circonstances, il y aurait de plus en plus de pressions pour une scission ou une réorganisation de la zone euro, du fait que les classes dirigeantes des différents pays auraient à lutter pour leurs propres intérêts nationaux tout en cherchant à contenir la colère au sein de leurs propres pays. Beaucoup de gens sont déjà très fâchés par rapport à la “troïka” dans les pays qui ont le plus souffert des soi-disant “plans de renflouement”. De manière plus générale, beaucoup de gens sont indignés par rapport à ce qu'ils considèrent comme une domination allemande (ou plus précisément, de l'impérialisme allemand) au sein de l'UE. Tout cela peut évidemment mener à plus de rivalités nationales, à plus de décisions prises de manière unilatérale par tel ou tel pays, et donc à la désintégration de l'euro et de l'Union européenne telle que nous la connaissons.

Les dirigeant de la zone euro, comme Merkel et Hollande, sont en “palabre”
par rapport à l'avenir de la monnaie unique et la manière de sortir de la crise.
Qui va payer pour les autres ?

Les défis à venir

Juste avant les élections, le Financial Times remarquait que : « Les Européens voient un monde dans lequel les bénéfices de la mondialisation ne concernent que les 1 % les plus riches. Tout ce qu'ils voient, c'est que leur revenu stagne, que leur emploi est précaire, et que leurs enfants sont sans travail ». Dans de nombreux pays, nous connaissons en ce moment une période de calme au niveau des luttes ; il ne faut pas se tromper dans notre analyse de ce que cela veut dire. Ce calme ne veut pas dire que la population accepte passivement la situation ou accorde le moindre crédit dans les beaux discours des politiciens et des gouvernements. Les résultats des élections montrent bien que toute une série de tensions sont en train de se développer sous la surface, qui sapent l'ancien ordre établi.

Il y aura inévitablement de nouvelles luttes, de nouveaux mouvements des travailleurs, de la jeunesse, et d'autres couches de la population, parmi lesquels de plus en plus de gens tireront la conclusion qu'ils ne peuvent pas continuer comme ça, quand une crise vient après l'autre. De nouvelles expériences seront faites, de nouvelles leçons seront tirées. Il y aura de plus en plus de concurrence entre les différentes organisations qui misent sur le mécontentement pour se construire une base. Au Royaume-Uni, la question reste posée de savoir si l'UKIP sera vraiment capable de s'implanter en tant que formation durable dans le paysage politique (comme le FN en France ou le FPÖ en Autriche) ou s'il n'est que phénomène temporaire mais qui pourrait mener à de nouveaux développements à droite.

Nous allons voir toute une série de nouvelles occasions pour la gauche, qui lui donneront la possibilité de damer le pion à l'extrême-droite. L'extrême-droite n'a en réalité rien à offrir derrière ses slogans populistes, parce qu'elle ne remet pas en question le système capitaliste. Cela veut dire que son programme ne permettra pas d'apporter la moindre solution aux problèmes réels de la population laborieuse. Si nous disposions d'une force de gauche socialiste, armée d'un programme socialiste largement diffusé, et qui montre qu'elle est véritablement prête à réaliser ce programme, alors nous pourrions vaincre l'extrême-droite. Notre défi est de construire cette force.

Les élections du mois de mai ont été révélatrices de la situation de la gauche en Europe. Dans beaucoup de pays, comme la Grèce, l'Espagne, les Pays-Bas, le Portugal ou l'Allemagne, les partis de gauche ont d'importantes positions, qui peuvent être utilisées pour faire progresser les luttes et reconstruire le mouvement des travailleurs. En Belgique, le succès du Parti du Travail (PTB/PvdA), qui vient de gagner ses tous premiers députés au niveau national et régional, lui donne la possibilité de jouer un rôle crucial – la question restant cependant posée, de savoir si les dirigeants de ce parti sont prêts à abandonner l'approche dirigiste qu'ils ont héritée de leur passé maoïste. En Irlande, le vote anti-austérité a été si puissant que nous voyons s'ouvrir une nouvelle période, qui peut nous offrir de nouvelles possibilités pour construire une force socialiste.

Mais des victoires électorales ne sont pas par elles-mêmes une garantie de l'avenir d'un parti ou du rôle qu'il jouera. Nous avons toujours en mémoire le triste exemple de la Refondation communiste en Italie ou du Parti socialiste écossais, qui ont gaspillé leur incroyable potentiel. Les partis sont sans arrêt soumis au test des évènements, sans arrêt confrontés à de nouveaux défis.

Les élections ne sont pas la plus facile des formes de lutte, et les résultats ne progressent pas de manière linéaire. En Irlande, Paul Murphy, candidat du Parti socialiste (CIO irlandais) n'a pas été réélu à son siège de député européen, en partie parce qu'un autre parti de gauche, le Parti ouvrier socialiste (SWP) a présenté son propre candidat contre lui. Mais le même jour, notre camarade Ruth Coppinger a été élue au parlement irlandais (ce qui porte à deux le nombre de nos députés en Irlande), et nous avons également gagné de nouveux conseillers communaux.

Les victoires électorales remportées par la gauche peuvent devenir d'importants points de soutien pour aider les luttes à venir et contribuer à reconstruire le mouvement des travailleurs. Mais cela ne se fera pas de manière automatique. Le progrès de l'extrême-droite et des néofascistes est un avertissement. L'Europe capitaliste sera frappée par de nouvelles crises et de nouveau troubles. De nouveaux mouvements des travailleurs et de la jeunesse surviendront inévitablement. L'épreuve pour tous sera la victoire ou non des ces luttes, et la reconstruction effective du mouvement ouvrier dans le cadre d'une perspective socialiste.

Manifestation des indignés espagnols :
« On ne doit rien, on ne paye rien ! »
Le potentiel existe pour des mouvements de masse contre le système,
le tout est de le saisir, afin de contrer l'extrême-droite
tout en menant la lutte contre le système


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