mardi 6 octobre 2015

Liban : Crise des déchets

Mouvement de masse contre le régime sectaire et corrompu


Pour une lutte unie des travailleurs et de la jeunesse – pour une alternative socialiste aux divisions religieuses, à la misère et à la guerre !

Le Liban a été balayé au mois d'aout par un mouvement de masse très important, déclenché par l'intolérable accumulation de tonnes de déchets dans les rues de la capitale, Beyrouth, fruit non seulement de la corruption et de l'incompétence éhontées des personnes qui s'accrochent au pouvoir (les élections législatives sont reportées sans arrêt depuis 2009) mais aussi de la soif d'argent des entreprises privées. 

Loin de se cantonner au problème des déchets, le mouvement a très vite commencé à appeler à une solution durable aux graves problèmes d'emploi, des coupures d'électricité et d'internet intempestives, à la corruption et de manière générale au dysfonctionnement du système politique libanais tout entier. 30 ans après la fin de la guerre civile qui a fait 120 000 morts, le pays reste en effet déchiré par des factions politicoreligieuses rivales qui se chamaillent pour le pouvoir, alors que le peuple ne désire que l'unité. À cause des chamailleries des politiciens, le fauteuil présidentiel reste désespérément vide depuis plus d'un an, malgré le fait que des élections aient eu lieu. 

C'est pourquoi, rapidement, le slogan du printemps arabe, que l'impérialisme pensait avoir pu faire taire sous la dictature en Égypte et les décombres de la Libye et de la Syrie, a de nouveau résonné dans les rues du Liban : « Ash-shaʻb yurīd - isqāṭ an-niẓām ! » – « Le peuple veut - la fin du régime ! »

Retour sur ces évènements.

– camarade Serge Jordan, CIO



Le 17 juillet est le jour où prenait fin le contrat passé entre le gouvernement libanais et l'entreprise Sukleen, responsable de la collecte des déchets dans la capitale Beyrouth (deux millions d'habitants). De ce fait, l'enlèvement des déchets des rues de la ville a été suspendu. Les politiciens au pouvoir étaient tellement occupés à se disputer chacun pour qu'un de leurs amis entrepreneurs soit le prochain à décrocher ce juteux contrat, qu'ils ont été incapables de trouver une solution à temps pour libérer les rues de la capitale des montagnes de déchets qui se sont rapidement accumulés. L'impact environnemental était tel que la population se voyait menacée de graves maladies, peut-être même d'une épidémie de choléra.

Pour ne rien arranger, vu la chaleur qui règne pendant les mois d'été, la puanteur effroyable qui se dégageait partout était à l'image de l'atmosphère irrespirable d'une société étouffée par la corruption, la désagrégation sociale, la paralysie politique et le dysfonctionnement chronique de l'État. Le Liban est un pays profondément divisé sur le plan politique. Depuis un an, aucun nouveau président ne s'est assis sur le fauteuil présidentiel. Alors que le président doit être élu par les députés à l'Assemblée nationale, au moment où nous écrivons, le 2 septembre 2015, les députés ont à nouveau échoué, pour la 28e fois depuis plus d'un an, à désigner se mettre d'accord pour désigner un président. Il convient de rappeler d'ailleurs que ces députés siègent sans en avoir le moindre droit, vu que par deux fois déjà depuis 2009, sans que cela ne cadre aucunement avec la constitution du pays, ils ont voté la prolongation de leur propre mandat.

C'est ainsi qu'un groupe de jeunes militants a démarré une campagne baptisée « Vous puez » pour protester contre la persistance des ordures, en particulier des ordures au parlement. Après quelques petites manifestations, leur campagne a subitement percé le weekend des 22 et 23 aout. L'appel à manifester le samedi 22 aout a fait sortir des milliers de jeunes Libanais et des familles entières, venues pour crier leur colère face au gouvernement et face à la situation générale. S'il est vrai que la cause directe était le problème des déchets, il est clair que cela faisait longtemps que les gens gardaient une colère contre la formidable incompétence de l'« élite » politique. Le but des manifestants a donc rapidement dépassé la question de la crise des déchets pour s'étendre aux problèmes de la corruption, des inégalités économiques scandaleuses, du chômage de masse parmi la jeunesse, des coupures d'électricité et d'eau quotidiennes, et du système politique sectaire qui est une plaie du Liban depuis des décennies.

Des montagnes d'ordure ont enseveli toute la ville de Beyrouth

La répression

La grande concentration de manifestants qui se sont rassemblés à Beyrouth ce jour-là, mue par un enthousiasme à l'idée d'une action collective à la base pour demander un véritable changement, a fait souffler un vent de panique dans les différents ministères. Les autorités ont répondu brutalement en envoyant la police tirer sur la foule à coups de lacrymos, de canon à eau, de balles en caoutchouc et même à balles réelles. Des centaines de gens ont été arrêtés et tabassés. Des centaines d'autres personnes ont été blessées, dont une personne qui se trouvait toujours entre la vie et la mort au moment où nous écrivions ces lignes. Le CIO au Liban demande la libération immédiate et sans conditions de toutes les personnes détenues.

Malgré cette répression violente, le gouvernement libanais n'a fait que prouver qu'il était beaucoup plus efficace à frapper des manifestants qu'à enlever les montagnes d'immondices qui jonchent les rues et trottoirs. Cette réaction n'a fait que provoquer plus de colère de la part de la population. Alors que 10 000 personnes étaient présentes le 22 aout, le double est descendue dans les rues le lendemain.

Au début de la semaine du 27 aout, le gouvernement a décidé de construire un mur de béton entre le bureau du Premier ministre et le centre-ville. Mais face à la pression populaire il s'est vu contraint de démanteler ce mur un jour plus tard. De telles incohérences montrent l'horreur qui frappe la classe dirigeante face à la perspective d'une explosion sociale plus massive encore, et à quel point elle est prête à éviter cette explosion à tout prix.

Samedi 29 aout, des dizaines de milliers de manifestants – 60 000, selon certaines estimations – venus de tout le Liban se sont rassemblés dans le centre de Beyrouth. L'humeur parmi la foule était l'espoir, l'enthousiasme et la confiance. « Que tous les corrompus tombent, à commencer par les députés », « Vous puez ! », « Au revoir les corrompus ! » étaient les slogans entonnés par la foule. Contrairement à ce qu'il s'était passé le weekend précédent, la répression a été atténuée, vu que le gouvernement a compris qu'une telle tactique était contreproductive et ne faisait que renforcer le soutien populaire envers le mouvement.

Manifestants dans les rues de la capitale Beyrouth

Action unie de masse contre la politique de division

Les deux principaux blocs politiques du pays, l'alliance du 8 mars menée par le Hezbollah, et la coalition du 14 mars anti-Assad, sont dirigées par des politiciens corrompus et violents à la tête de réseaux clientélistes, dont le pouvoir se fonde sur l'appartenance religieuse et différentes milices à leur solde. Tous deux sont soumis à l'autorité de puissances étrangères rivales : d'un côté l'Iran, de l'autre l'Arabie saoudite, qui sont les principaux instigateurs des guerres civiles à travers toute la région.

Mais ce récent mouvement s'est attiré des milliers de sympathisants dans tout le Liban, qui ont surmonté les divisions ethniques et religieuses. Les chrétiens, les sunnites, les chiites et les druzes se sont unis pour atteindre le même objectif, aux côtés de réfugiés palestiniens et syriens. Ceci montre clairement qu'à la base de la société, le sentiment qui vit est un désir d'unité. Le sectarisme qui prévaut à travers tout le Moyen-Orient n'est pas la destinée inéluctable des populations de la région ; il s'agit essentiellement d'un esprit insufflé par les différentes élites au pouvoir dans le cadre de leurs luttes pour la domination et pour le profit.

Le slogan « Le peuple veut la chute du régime », les manifestations de masse fortes de dizaines de milliers de gens, rappellent les révolutions qui ont ébranlé le monde arabe il y a déjà cinq ans. Cela confirme le fait qu'en-dessous du poison distillé par les forces sectaires, que malgré les conflits militaires qui ruinent des pays entiers, le désir d'une véritable transformation révolutionnaire de la société est toujours bien ancré parmi les peuples de la région.

Unité des travailleurs contre la corruption. La nation unie au-delà des
différences ethniques et religieuses.

Les faiblesses de la campagne « Vous puez »

Même si la campagne « Vous puez » reste la principale façade publique du mouvement de contestation, son cadre a dans les faits été dépassé par les manifestants, qui appellent à la chute du gouvernement et dont les revendications vont bien au-delà des intentions de départ des initiateurs du mouvement.

Les organisateurs de la campagne « Vous puez » ont une tendance à vouloir abaisser la portée de leur discours politique afin de lutter pour des objectifs bien définis, censés être plus réalisables « dans la pratique », plutôt que de reprendre les revendications audacieuses qui partent de la base. Ces organisateurs ont concentré toute leur attention sur la revendication d'une démission du ministre de l'Environnement et de poursuites judiciaires à l'encontre du ministre de l'Intérieur, responsable de la répression du mouvement.

Nous serions évidemment heureux de voir ces buts être atteints, car cela renforcerait la confiance du mouvement dans sa capacité à forcer le gouvernement à faire des concessions. Mais si la lutte se limite à ces revendications, cela aurait pour effet d'effacer la responsabilité du système qui a permis à ces politiciens d'arriver au pouvoir, et ne ferait qu'amener d'autres politiciens corrompus pour remplacer ces politiciens corrompus.

Les organisateurs de la campagne « Vous puez » insistent sur le fait qu'il faut une « neutralité politique », ce qui est hautement contradictoire. Même si l'on comprend que l'approche « apolitique » exprime un rejet de l'ensemble des partis au pouvoir, un tel discours empêche le mouvement d'adopter une analyse et des positions claires sur le plan politique, qui sont pourtant nécessaire si l'on veut comprendre par quoi remplacer l'élite au pouvoir actuelle.

L'approche « douce » suivie par les organisateurs de la campagne « Vous puez » s'accompagne aussi d'une approche non inclusive vis à vis de la masse des manifestants et des membres d'autres organisations politiques, qu'ils considèrent avec une profonde méfiance. Cela a pour effet de restreindre la prise de décision en ce qui concerne les actions à une petite poignée de gens qui n'ont aucun compte à rendre au mouvement pris dans sa globalité.

Cette approche peu démocratique risque de briser l'élan de la campagne en décourageant les manifestants et en dispersant l'énergie ainsi dégagée dans toutes sortes de voies sans issue. Plusieurs militants ont par exemple lancé une grève de la faim jeudi 4 septembre, qui doit durer jusqu'à la démission du ministre de l'Environnement. Bien que cela démontre la détermination de certains manifestants, il s'agit d'une méthode de lutte plutôt désespérée et aléatoire, qui ne permet pas l'implication d'un grand nombre de gens. On est donc en droit de douter de l'effet positif d'une telle méthode de lutte sur le développement du mouvement large.

Les limites de telles actions se sont clairement faites sentir mardi 2 septembre, lorsque 30 militants de la campagne « Vous puez » ont pris d'assaut le ministère de l'Environnement pour y lancer une occupation. Alors que cette occupation aurait pu appeler à un soutien actif parmi les masses, le fait qu'elle ait été organisée par un petit groupe de militants en semaine et pendant les heures de travail a fortement limité son impact, et a permis à l'État de réagir par une répression immédiate et plutôt facile. La police a coupé l'arrivée de l'électricité et de la climatisation dans le bâtiment, puis est entrée pour battre les occupants et les expulser du ministère, faisant plusieurs blessés graves, y compris des journalistes qui étaient présents sur les lieux.

Pour pouvoir maintenir sa dynamique et obtenir une véritable victoire, le mouvement doit développer des structures démocratiques. Des comités d'action populaire, des assemblées locales dans différents quartiers permettraient d'organiser des débats ouverts et des prises de décision démocratiques afin d'établir une stratégie commune, basée sur les leçons tirées de ce mouvement. On pourrait de même organiser l'élection d'une véritable direction directement liée à la base du mouvement, plutôt que de laisser un petit groupe de dirigeants autoproclamés à sa tête, qui n'ont de compte à rendre à personne.

Évacuation des militants hors du ministère de l'Environnement

La puissance de la classe ouvrière

Il est clair que, quels que soient l'énergie et le courage déployés par la jeunesse, de simples manifestations de rue sans perspectives plus larges finiront par atterrir sans atteindre quoi que ce soit.

Le 13 aout, avant que le mouvement de masse n'ait encore pris une telle ampleur, un simple évènement a démontré la puissance de frappe potentielle de la classe ouvrière organisée, qui a le pouvoir de frapper les riches directement dans leur portemonnaie lorsqu'elle se met en lutte. Les travailleurs du port de Beyrouth sont partis en grève illimitée pour protester contre le déversement de déchets dans le port, vu les sérieux problèmes que cela peut causer à la santé et à la sécurité. En quelques jours à peine, le Premier ministre s'est vu contraint d'ordonner l'arrêt du déversement des ordures à cet endroit.

Ce simple exemple montre que si la puissance économique de la classe ouvrière était utilisée, le mouvement pourrait acquérir une force redoublée et forcer le régime à battre en retraite. Malgré toutes les difficultés qui sont survenues dans la région depuis 2011, il ne faut pas perdre de vue la plus importante des leçons tirées des révolutions en Tunisie et en Égypte : seule la vague de grèves croissante dans ces deux pays a pu contraindre les dictateurs Ben Ali et Moubarak à la démission.

Certains syndicats indépendants du secteur public (enseignants, docteurs) ont rejoint le mouvement samedi 29 aout. Le syndicat des enseignants lutte depuis des mois pour une hausse de salaire. Des travailleurs migrants se sont engagés dans des actions combatives et dans la construction d'un syndicat qui défende leurs droits, pour lutter contre les conditions de quasi-esclavage dont ils sont victimes. toutes ces luttes de différents secteurs de la classe ouvrière doivent trouver une expression commune avec le mouvement de la jeunesse radicalisée et avec l'ensemble des revendications sociales et économiques de la population au sens large. Il faut commencer par une grève générale de 24 heures combinée à une marche massive. Cela pourrait être un bon point de départ pour briser le gouvernement.

Il faut établir des liens entre les manifestants « orduriers », la jeunesse au chômage, et les syndicats combatifs, pour faire converger toutes ces luttes. Pour que ceci puisse se matérialiser, le mouvement actuel doit adopter des revendications sociales et économiques claires, en faisant appel à la masse des travailleurs et des pauvres pour unir toutes ces couches dans une lutte décisive.

Ce qui se trouve au cœur de la crise actuelle, est la crise du capitalisme et la privatisation à grande échelle des services publics qui en est la conséquence. Une multitude d'entrepreneurs privés très influents se sont enrichis sur base de cette politique, en même temps que leurs amis bien placés dans les réseaux politiciens. Le reste de la population ne voit que les prix augmenter, la pauvreté augmenter et les services publics tomber de plus en plus dans la décrépitude. 

Pour le CIO, l'État et les conseils communaux doivent être les seuls responsable de l'enlèvement des déchets, pas les entreprises privées. Ce service doit être ramené immédiatement entre les mains du public. Pour que ce plan puisse se réaliser de façon durable, il faudra également mettre en place un plan alternatif économique et social qui aille contre les intérêts du capitalisme, contre le pillage de l'économie et la corruption. C'est-à-dire, un véritable plan socialiste démocratique. Ce plan doit démarrer par l'annulation de la dette de l'État, qui vaut en ce moment 143 % du PIB, et par la nationalisation des principales entreprises et des banques, sous le contrôle démocratique des travailleurs et de la population.

Scène de rue à Beyrouth


Dans notre tract distribué à Beyrouth, le CIO-Liban dit :

« Construisons un mouvement de masse contre le régime corrompu et sectaire, pour en finir avec la misère et les guerres civiles !

La crise des ordures est devenue une grave menace pour la santé de l'ensemble de la population libanaise, en particulier pour les travailleurs et les pauvres. Malgré le fait que des solutions existent pour la santé et pour l'environnement, la classe dirigeante insiste sur le fait que l'enlèvement des déchets doive être privatisé.

Le mouvement que nous voyons aujourd'hui doit être considéré comme le point de départ pour la construction d'un mouvement massif destiné à renverser ce système corrompu. Il faut pour cela qu'il aille plus loin en impliquant une couche aussi large que possible des travailleurs, des jeunes et des chômeurs. Ce mouvement doit être considéré comme le début de la fin du régime sectaire, qui est le principal allié des détenteurs du grand capital.

  • Résoudre la crise des déchets par la nationalisation immédiate des entreprises de collecte des déchets, sous le contrôle des conseils communaux.
  • Libération de tous les militants arrêtés.
  • Construire un mouvement de masse uni de tous les travailleurs et de tous les pauvres contre le sectarisme et contre la politique néolibérale.
  • Faire participer le plus grand nombre possible de syndicats indépendants et de travailleurs du secteur public.
  • Pour un programme socialiste démocratique afin d'éradiquer la misère, le chômage et la guerre. »




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