dimanche 25 janvier 2015

Monde : Rapport de la réunion du Comité exécutif international du CIO (2)

Perspectives mondiales : l'Occident



Début décembre 2014, s'est tenue une réunion du Comité exécutif international du CIO (CEI), une structure composée de 2-3 délégués de chaque section nationale du CIO, élus lors de notre Congrès mondial bisannuel. Comme lors de chacune de ces réunions, le CEI a débattu de l'actualité mondiale, région par région, pays par pays, ainsi que de l'état d'avancement de notre travail dans nos différentes sections, pour ensuite déterminer notre ligne politique au niveau international, cela en vue d'encourager, accompagner, structurer et guider le processus de la révolution mondiale à venir jusqu'à l'année prochaine.

Ce rapport est en sept parties : 1) Économie mondiale et grandes tendances géopolitiques ; 2) États-Unis et Europe ; 3) Moyen-Orient/Afrique du Nord et Europe de l'Est ; 4) Asie du Sud et de l'Est + Afrique ; 5) Amérique latine (tendances et Amérique centrale) ; 6) Amérique du Sud ; 7) Débat sur la question nationale

Ceci est le deuxième document de cette série, concernant l'États-Unis et l'Europe.

Retrouvez toute la série d'articles en cliquant sur ce lien : CEI 2014.

Les États-Unis


L'accroissement des inégalités partout dans le monde va avoir une grande influence sur le sentiment et sur la conscience de la classe prolétaire dans tous les pays, dans le présent comme dans l'avenir. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, les riches ne sont pas contents du fait que les richesses s'accumulent sur leur compte en banque sans être réinvesties, même en période de “croissance” : les grandes manifestations anticapitalistes qui se sont produites au tournant du siècle ont après tout commencé dans la ville de Seattle, aux États-Unis, en 1999, avant même que le capitalisme ait été complètement décrédibilisé comme c'est le cas aujourd'hui. 

Mais il est vrai que la grande masse de la population peut souvent “tolérer” une certaine situation tant que le système “joue son rôle” en assurant les besoins de base à la majorité de la population. Mais ce n'est clairement plus le cas aujourd'hui. C'est la raison de la victoire de notre camarade Kshama à Seattle lors des élections communales de 2013. Cette percée n'est que le début de grands chamboulements politiques partout aux États-Unis.


La nouvelle gauche en formation

Depuis la victoire de Kshama à Seattle, Bernie Sanders, sénateur du Vermont, subit une pression intense de la part de la gauche (qui grandit de jour en jour) qui souhaite le voir poursuivre sur cette lancée en prenant la décision de se présenter en tant que candidat socialiste indépendant pour les élections présidentielles de 2016. Mais tout indique malheureusement qu'il s'apprête à concourir lors des primaires du Parti démocrate. Toutefois, des campagnes similaires sont en train d'être menées dans toute une série de villes et États afin d'appeler les figures radicales à se présenter sur des listes de gauche.

Les élections de mi-mandat ont montré le potentiel qui est toujours bel et bien présent : notre camarade Jess Spears a obtenu 8500 voix (18 %) lors des élections régionales pour l'État de Washington (l'État de Seattle, au Nord-Ouest). Dans l'État de New York, le socialiste Howie Hawkins, qui se présentait sur la liste du Parti vert, a reçu 173 600 voix (5 %), soit presque le triple des voix obtenues en 2010 (60 000 voix à l'époque). On voit la même évolution se produire ailleurs dans le pays. Pourtant, il n'est pas encore clair si la campagne pour la formation de listes de gauche parviendra à persuader assez de personnes à se rassembler pour présenter aux masses américaines une véritable alternative tant sur le plan national que local. 

Ce qui est clair par contre est ceci : le terrain a déjà été préparé pour la création d'une réelle alternative politique de gauche radicale, voire socialiste, dans un futur proche. Cette formation prendra sans doute tout d'abord la forme d'une alliance électorale qui pourrait plus tard mener à la construction d'un parti de masse. Vu l'importance des États-Unis au niveau mondial, une telle évolution aurait un impact énorme partout dans le monde et stimulerait la création de nouveaux partis des travailleurs de masse dans tous les pays qui n'en ont pas encore un.

Qui plus est, en tant que “gendarme du monde”, le capitalisme américain a tendance à accumuler dans ses fondations l'ensemble des éléments les plus explosifs du capitalisme mondial. Dans le cadre de la conjoncture actuelle, toute une série de facteurs sont présents qui pourraient invoquer la “tempête parfaite” qui balayera l'impérialisme américain. Les évènements au Moyen Orient (et surtout l'émergence de EI), ont forcé Obama, qui avait pourtant été élu sur base de sa promesse de retirer les troupes d'Iraq et d'Afghanistan, à retourner complètement sa veste. Obama est à présent le quatrième président d'affilée – après Bush senior, Clinton et Bush junior – à se voir contraint de lancer une intervention militaire américaine au Moyen Orient, même s'il cherche jusqu'ici à se limiter à une campagne de bombardements aériens.

La campagne pour le salaire minimum à 15 $ (8000 francs) par heure
bat son plein à Seattle et dans tous les États-Unis

Un système au racisme inhérent

La crise de l'impérialisme américain se combine à la crise économique sous-jacente qui donne naissance à une crise sociale croissante, surtout en ce qui concerne les gens “de couleur”. Obama a chassé plus d'immigrés des États-Unis que tous les présidents de l'histoire des États-Unis tous ensemble avant lui ! Puis on a eu les émeutes de Ferguson suite au meurtre de sang froid de Michael Brown par une force de police fortement militarisée. Un meurtre semblable s'est encore produit en octobre, qui a de nouveau enflammé la situation dans la ville. Les partisans du CIO aux États-Unis sont intervenus de manière très efficace grâce à nos camarades afro-américains et autres membres de notre groupe Alternative socialiste.

En outre, il ne s'agit ici que d'une seule facette de l'expression du mécontentement ressenti par les gens de couleur. Ces personnes s'attendaient à de grands changements et ont placé de grands espoirs en voyant un Noir élu pour la première fois en tant que président des États-Unis. Malgré cela, les Afro-Américains ont encore plus perdu sur le plan économique par rapport aux autres ethnies des États-Unis, plus que sous n'importe quel autre président depuis la Grande Dépression. Un pasteur noir américain posait la question en 2013 : « Pourquoi sommes-nous si loyaux envers un président qui n'est pas loyal envers nous ? » 

Aux États-Unis, la famille non blanche médiane a aujourd'hui un revenu net de 18 100 $ (10 millions de francs CFA par an, 830 000 francs par mois), soit presque 20 % de moins que lorsque Obama est arrivé au pouvoir. Au même moment, le ménage blanc médian a vu son patrimonie monter de 1 % pour atteindre 142 000 $ (78 millions de francs CFA). En 2009, les ménages blancs américains étaient sept fois plus riches que les ménages noirs. Aujourd'hui, ils sont huit fois plus riches. En d'autres termes, quel que soit la manière dont on considère la question, que ce soit en termes absolus ou relatifs, les Noirs vivent moins bien sous Obama qu'auparavant. Que cela ne nous fasse toutefois pas perdre de vue le fait qu'il existe aussi de nombreux ménages blancs pauvres.

Il est du coup paradoxal de voir la même population noire revenir voter pour Obama lors des élections de mi-mandat. Bien sûr, il s'agit encore une fois d'un vote pour le “moindre mal” : l'acceptation consciente de la part de la population noire (et des gens de couleur en général) du fait que même si Obama est une grosse déception, toute victoire du Parti républicain, et en particulier d'un candidat républicain à la présidence en 2016, aura un effet pire encore. 

Mais une telle attitude ne peut durer éternellement. Cette couche de la population, qui est une des plus pauvres des États-Unis, rejoindra un nouveau parti de masse avec autant de ferveur, si pas plus, que le reste de la population. La valeur d'une organisation révolutionnaire se reconnait à sa capacité à s'orienter vers les couches les plus opprimées et les plus délaissées de la population. Aux États-Unis, notre groupe Alternative socialiste a déjà rallié sous sa bannière un nombre important de Noirs, d'Hispaniques et autres gens dits “de couleur”, qui pourront jouer un rôle décisif dans le développement d'une organisation révolutionnaire dévouée.

Obama demande aux gens de Ferguson de manifester pacifiquement.
Au même moment la télé montre les images de la police en train de
charger et gazer la foule.

Des institutions totalement décrédibilisées

La position d'Obama est précaire. Il court à présent le danger de se retrouver dans le rôle d'un président “canard boiteux” pour les deux dernières années qui lui restent à son poste. Lors de la campagne pour les élections de mi-mandat, les Démocrates l'ont plus traité comme un agent de collecte de fonds que comme une source d'électeurs potentiels. Obama s'est vu écarté de toutes les batailles importantes de la campagne. De plus en plus de gens le considèrent à juste titre comme un pion du grand patronat qui se contente de faire semblant de se soucier du “peuple”. 

Mais l'épatante victoire des Républicains aux élections de mi-mandat n'a pas été le fruit d'un virage à droite de la société. Au contraire, elle a surtout été le résultat d'une importante chute du taux de participation : seul 36 % des électeurs potentiels sont venus voter, soit le taux de participation le plus bas depuis les élections de mi-mandat de 1942, qui s'étaient déroulées en pleine Seconde Guerre mondiale.

Nos camarade américains l'ont signalé avant les élections : « un sondage dit que 70 % des électeurs soutiennent l'idée de virer l'ensemble des candidats ». À la suite du scrutin, la victoire des Républicains « tranche fortement avec le virage à gauche généralisé au sein de la société américaine ». 

D'ailleurs, au cours de la même campagne électorale, « des initiatives populaires en vue d'une augmentation du salaire minimum ont été adoptées en Alaska, en Arkansas, au Nebraska et dans le Dakota du Sud, malgré le fait que ces deux derniers États ont une solide tradition de vote républicain. À San Francisco, un référendum pour le salaire minimum à 15 $ de l'heure (8000 francs CFA par heure) a été adopté par une majorité écrasante de 77 %. En Orégon, en Alaska et à Washington DC, les électeurs se sont prononcés en faveur de la légalisation du cannabis. Deux des trois mesures antiavortement proposées au niveau étatique ont également échoué. 

Ainsi, on a vu les électeurs soutenir dans de nombreux cas des propositions rejetées par la droite, sans pour autant voter démocrate. » Cela veut dire que le potentiel pour la lutte ne s'est pas réduit avec ces élections : en fait, il est de plus en plus probable que les travailleurs et les jeunes ripostent aux attaques des Républicains, prenant conscience du fait que le changement dépend aussi de leurs propres initiatives.

Une des nombreuses caractéristiques de la situation américaine aujourd'hui est le fait que le Congrès (parlement) est complètement méprisé par la population : selon certains sondages, l'ensemble des sénateurs seraient moins appréciés que les cafards ou les poux ! Le système ne fonctionne pas, il a complètement perdu le lien avec le sentiment populaire, il est dominé par les grandes entreprises et les grandes banques, miné par le lobbyisme corrompu, incapable de répondre aux demandes de changement tant attendu. C'est pourquoi le Congrès est aujourd'hui à l'arrêt, et que la situation ne sera fondamentalement pas différente même alors que les élections de mi-mandat sont passées.

La gauche américaine réclame que Bernie Sanders se présente aux élections
en tant que troisième candidat. Malheureusement celui-ci préfèrerait
se mettre sur les listes démocrates.

Un gouffre d'inégalités

En même temps, de plus en plus de gens sont indignés par rapport à l'immense fossé entre riches et pauvres. Vu la situation, même Alan Greenspan, ancien dirigeant de la banque centrale américaine et fervent défenseur du capitalisme américain, a cru bon de déclarer que bien qu'il a toujours été un Républicain “libertaire” pur jus, il est d'avis que « l'inégalité est la tendance la plus dangereuse qui empoisonne l'Amérique ». Au fil des sondages, la population américaine se montre de plus en plus opposée à l'inégalité, et de plus en plus en colère contre les riches, plus que dans d'autres pays même. Une majorité de la population perçoit les 1 % les plus riches (ou plutôt, les 0,001 % les plus riches) comme autant de bandits qui s'enrichissent par la fraude fiscale et la corruption à grande échelle. 

Mais fraude ou pas, les revenus des impôts parlent d'eux-mêmes concernant la hausse de l'inégalité salariale. Au Royaume-Uni, le chômage s'est accru de 1,3 millions de gens en cinq ans, mais le nombre de contribuables a diminué de 2,2 millions. Aux États-Unis, plus de 40 % des ménages ne paient aucun impôt. Au Royaume-Uni, les 1 % les plus riches contribuent à 28 % au revenu de l'État via les impôts, alors que les 1 % d'Américains les plus riches financent à eux seuls l'État à hauteur de 46 % des contributions. Pourtant, en 1979, ces proportions étaient respectivement de 11 % et 18 %. 

L'analyse des taxes sur les entreprises révèle la même tendance à une concentration de plus en plus grande de la richesse. Au Royaume-Uni, 830 entreprises paient la moitié de toutes les taxes sur les entreprises. Aux États-Unis, cinq secteurs de l'économie pèsent 81 % du revenu issu des taxes sur les entreprises, qui regroupent un tiers de toutes les entreprises. 

Cela a un effet sur le revenu d'État, parce que ce petit pourcentage le plus riche de la population est constamment à la recherche de moyens d'éviter de payer des impôts, ce qui est lié à la hausse constante du déficit étatique et de l'austérité, qui à son tour impacte la population pauvre qui, au final, paie ainsi le prix de la fraude des riches.

Pour beaucoup de gens, le “rêve américain” a fait long feu

Une nouvelle donne sur le plan mondial

D'un autre côté, les États-Unis, dont la puissance est en baisse, ne sont plus capables d'imposer leur politique économique au reste du monde comme c'était le cas avant. L'Organisation mondiale du commerce est à présent bloquée par tout un groupe de pays, comme Cuba et le Venezuela, concernant l'agriculture et toute une série d'autres enjeux. L'OMC n'a plus adopté la moindre résolution depuis maintenant presque 20 ans, et est par conséquent considéré comme traversant une grave crise existentielle. 

De même, les discussions autour du Partenariat transatlantique de commerce et d'investissement (PTCI) semblent être dans l'impasse. Ces discussions ont en effet suscité une importante opposition dans certains pays, qui considèrent à juste titre que ce traité n'est qu'une tentative de consolider le pouvoir des puissances impérialistes et d'intimider tout gouvernement national qui oserait remettre en question le règne des multinationales. 

Même s'il est clair que le mouvement des travailleurs doit s'opposer au PTCI, il faut aussi bien comprendre qu'il ne s'agit que d'un papier : un tel cadre légal pourrait de toute façons se voir complètement écarté par tout mouvement de masse qui entreprendrait une action décisive. Ce n'est pas parce qu'un traité aura été signé que ça voudra dire qu'on ne pourra plus se battre contre le capitalisme.

Plus fondamentalement, de plus en plus, le développement technologique menace la durée de vie du système capitaliste sur le long terme. Nous nous sommes déjà penchés à de nombreuses reprises sur cette question, notamment dans l'édition de novembre de notre magazine théorique Socialism Today. Dans certains secteurs économiques, l'introduction de la robotique va littéralement “tuer l'emploi”. Robert Gordon, économiste américain, estime que 47 % des emplois américains sont menacés par les robots. Le magazine The Economist surestime cependant la capacité du capitalisme à trouver de nouveaux marchés, et a une attitude franchement utopiste quant à la manière dont les nouvelles technologies pourront être mises au service de tous dans le cadre du capitalisme.

Pourtant, le même très “sobre” The Economist prévient que dans le futur du capitalisme, on aura « une richesse sans travailleurs, des travailleurs sans richesse ». Il va même plus loin : « La création de richesse à l'ère numérique n'a jusqu'ici généré que peu d'emplois. Des inventeurs transforment leurs idées en entreprises très bien cotées en bourse et quasiment sans le moindre employé … un fabricant de lunettes de réalité virtuelle qui fonctionnait avec 75 employés a été racheté par Facebook cette année pour la somme de 2 milliards de dollars (1000 milliards de francs CFA). Avec moins de 50 000 personnes, les géants de l'économie technologique moderne tels que Google ou Facebook paraissent des nains à côté des géants industriels qui avaient fait le 20ème siècle ».

Cela a aussi pour conséquence d'élargir le gouffre entre pays riches et pauvres : « En 1820, le pays le plus riche du monde, le Royaume-Uni, était environ cinq fois plus riche que la moyenne des pays pauvres. Le coefficient Gini qui mesure l'inégalité, appliqué entre les différents pays, n'était que de 16 en 1820 (très bas). En 1950, ce coefficient est passé à 55, et est resté à ce niveau depuis. En d'autres termes, le moteur de l'inégalité mondiale depuis 1820 a été l'industrialisation de l'Occident ». 

Ces faits et chiffres étonnants sont à eux seuls suffisants pour nous permettre de conclure qu'une période de conflit sans précédent – accompagnée d'une intensification de la lutte des classes – est en train d'arriver, que ce soit au sein des différents pays ou sur le plan mondial. Les États-Unis vont se retrouver au cœur même de cette lutte ; c'est là que les secousses seront les plus importantes – des secousses qui auront des répercussions gigantesques sur la lutte des classes et qui nous présenteront par conséquent des opportunités fantastiques pour le développement de puissants partis socialistes.

La robotique menace de plus en plus l'emploi partout dans le monde

L'Europe


Du point de vue économique, l'Europe reste plongée dans une dépression qui menace de s'aggraver dans la prochaine période. Nous avons caractérisé la situation politique dans ce continent comme celle d'une “réaction douce”. Cependant, cela commence à changer, comme nous l'avons dit dans l'introduction à ce document, avec les grands mouvements en Écosse et en Irlande, le grand mouvement de grève en Belgique (où on a vu fin 2014 une manifestation de masse, trois grèves régionales et une grève nationale), les grèves et manifestations en Italie et ailleurs. Mais de telles explosions sont possibles partout, étant donné le caractère extrêmement tendu de la situation politique et sociale.

Cette tension s'est illustrée lors des violentes bagarres qui ont éclaté en Italie autour de la réunion de la Banque centrale européenne (BCE) à Naples, une des régions les plus pauvres d'Italie, qui est plongée dans sa troisième récession depuis 2008. Le chômage est à présent officiellement de 11,5 % dans la zone euro, ce qui représente 18 millions de personnes en quête d'un travail dans la région, et qui n'en trouvent pas. C'est l'Italie qui connait le plus grand taux de chômage des jeunes dans la zone, où il atteint 44 % parmi les 15 24 ans. Il ne fait aucun doute que l'humeur est explosive en Italie – tout comme dans le Sud de l'Europe de manière générale –, ce qui pourrait donner naissance à de grands mouvements dans les rues.


L'euro


Tandis que de moins en moins d'analyses s'attendent à voir l'Europe sortir de la récession, le marché stagne et pourrait même décliner. Il en est de même de l'euro, qui est tombé à son niveau le plus bas depuis deux ans. En conséquence, les antagonismes capitalistes et impérialistes au sein de l'Europe se font plus intenses, tout comme c'est le cas à l'échelle mondiale entre les différents grands blocs. 

Les rivalités se manifestent par des propos de plus en plus acerbes entre la France, l'Espagne, l'Italie, etc. d'un côté, qui veulent un assouplissement des contraintes monétaires liées à l'euro, et le capitalisme allemand et ses principaux satellites (Autriche, etc.) d'autre part, qui veulent maintenir ces normes strictes. Le calcul effectué est que si les régulations (qui exigent des pays de la zone euro de maintenir leur déficit budgétaire en-dessous de 3 % du PIB) étaient levées, cela génèrerait de la “demande” et cela, combiné à d'autres mesures telles que la poursuite d'une forme d'assouplissement quantitatif, permettrait d'arriver à une sortie de crise – temporairement du moins. 

Les autorités financières européennes calculent que cette tactique permettrait d'éviter la déflation tant redoutée, à condition que la BCE décide d'intervenir pour racheter les actifs du secteur privé à grande échelle, ce qui représenterait une dépense d'au moins 1000 milliards d'euros (650 millions de milliards de francs CFA), y compris les “actifs pourris” des banques grecques et chypriotes. Cependant, tous les ingrédients sont toujours là pour un effondrement de l'euro, même si tout le monde jure que, contrairement à 2012, tout “danger” est écarté.

Mais le danger est toujours là ! D'immenses pressions s'accumulent sur les gouvernements nationaux, surtout vu les taux élevés du chômage permanent, qui influence la jeunesse, tandis que le FMI a dit qu'il ne serait pas étonné d'assister à un effondrement soudain de l'euro. Au fur et à mesure que les problèmes s'accumulent, les investisseurs et les capitaux continuent à fuir l'Europe, tandis que les faiblesses du continent commencent à tirer à la baisse l'économie mondiale, ce qui pourrait durer des années. 

Pour la Deutsche Bank, le monde est à présent aux prises avec une “eurosaturation”. Elle fait remarquer qu'au début du siècle, le recyclage des surplus chinois en bons du Trésor américains a causé le problème des rendements exceptionnellement bas des bons américains : « Nous nous attendons à ce que l'énorme excès d'épargne européen, en conjonction avec l'assouplissement agressif effectué par la Banque centrale européenne, mène à une des plus grandes fuites de capitaux de toute l'histoire des marchés financiers ».  

Au niveau européen, non seulement les problèmes ne pourront jamais être résolus dans le cadre des accords financiers actuels, mais ils sont en train de s'accumuler. Les disparités sont telles à présent entre l'Europe du “Nord” et du Sud, qu'il devient de plus en plus difficile pour les gouvernements du Sud de garder l'euro, qui revient à une forme extrêmement pernicieuse de dévaluation interne. S'il est probable qu'une rupture sous l'une ou l'autre forme soit opérée en Europe du Sud, on ne peut pas non plus exclure le fait que l'Allemagne ou un autre pays d'Europe du Nord, voire l'Italie ou la France, prenne l'initiative de sortir de l'euro, pour être suivi par d'autres.

Ce qui est vrai au niveau du continent l'est encore plus lorsqu'on parle des différents pays qui composent l'UE pris un par un. Nous n'avons ici l'espace que d'esquisser les principaux traits économiques et politiques dans quelques-uns de ces pays.

La zone euro plombée par la dette de la Grèce et des pays d'Europe du Sud

L'Allemagne


Le revirement le plus important sur le continent est la dégradation subite de la position économique de l'Allemagne, parce que ce pays reste la locomotive de l'Europe et que tout ce qui le touche a des répercussions sur l'ensemble du continent. Mais l'économie allemande est en train de perdre sa stabilité. La production industrielle a chuté de 3,1 % en aout, et de 0,3 % en septembre. Globalement, l'économie allemande a perdu 0,1 % lors du second trimestre, puis a récupéré de 0,1 % au troisième. Cependant, il est toujours possible qu'elle soit bientôt officiellement déclarée en récession. 

Face à la récession mondiale, l'Allemagne a été capable de maintenir sa position au détriment du reste de l'Europe. Le Financial Times rapportait, avec une joie mal contenue, que « Le modèle de croissance allemand a contribué à drainer la demande du reste de la zone euro, a refusé aux travailleurs et ménages allemands toute hausse de leur niveau de vie sans que cela ne soit justifié, et l'a rendue vulnérable aux chocs extérieurs ». Le journaliste voulait dire par-là que l'Allemagne s'est trop reposée sur ses exportations, qui ont maintenant considérablement baissé à cause de la récession mondiale. Les exportations ont chuté de 5,8 % en aout, mais ont de nouveau crû en septembre. 

Le Financial Times se vexe également du fait que le capitalisme allemand ait bénéficié d'un sérieux avantage compétitif en « Gelant les salaires … qui n'ont fait que diminuer depuis l'an 2000, ce qui a réduit la croissance de la consommation. Il est particulièrement malvenu de la part des entreprises allemandes, alors que les autres pays de la zone euro luttent pour rééquilibrer leurs économies, de venir s'accaparer toute demande d'exportation qui pourrait se présenter à ces pays. » 

De plus, la part des investissements par rapport au PIB allemand a perdu 5 points de pourcentage depuis l'an 2000, et la productivité du travail par heure s'est accrue de moins de 1 % par an depuis 2005. Les rivaux du capitalisme allemand se saisissent de cette occasion pour intensifier la pression – en exigeant de l'Allemagne qu'elle applique la même dérégulation qu'elle a exigé des autres : « Leur propre maison de verre pourrait aussi avoir besoin de l'un ou l'autre ajustement structurel » (Financial Times).

La compétitivité allemande lui a permis de s'accaparer pour elle seule
toute la croissance européenne. Mais la récession arrive là-bas aussi.

La France


En France, le gouvernement a déjà annoncé que son déficit budgétaire sera d'au moins 4,4 %, bien au-delà de la limite de 3 % fixée par les traités. Les dépenses publiques s'élèvent à 55 % du PIB. 

Cela reflète les acquis historiques des travailleurs français, dont la plupart sont toujours présents. Jusqu'à présent, différents gouvernements, de “gauche” comme de droite, ont grignoté ces acquis mais n'ont pas osé trancher carrément dedans, comme l̄'ont fait les anciens alliés de la France. L'actuel Premier ministre Valls, qui provient de l'aile de droite radicale du Parti socialiste, a été forcé de garantir aux travailleurs que la semaine des 35 heures demeure “sacro-sainte”. Il est toutefois extrêmement peu probable qu'il tiendra cette promesse. 

Si le gouvernement demeure intransigeant, il sera confronté à une tempête médiatique, avec des menaces de la part des grandes entreprises de délocaliser hors du pays, comme beaucoup l'ont déjà fait. La seule manière de surmonter cette pression serait de mettre sur pied un gouvernement des travailleurs qui mobiliserait la classe prolétaire pour appliquer un programme radical et éviter la fuite des capitaux hors du pays via le contrôle d'État sur toutes les entrées et sorties, ce qui n'est possible que par la nationalisation complète des banques et du secteur financier.

La BCE et la Commission européenne pourraient toujours décider d'adopter une attitude prudente vis-à-vis de la France en remettant ce problème au lendemain avant de continuer. Cependant, ils ne pourront pas reporter ce problème indéfiniment. Parce que si cette situation dure trop longtemps, les “règles” ne voudront bientôt plus rien dire et c'est l'entièreté du “projet européen” qui s'effondrera. La présidence de Hollande est menacée par de sérieux problèmes, prise entre l'enclume de la résistance de la classe des travailleurs et le marteau des capitalistes avec toute leur panoplie de divers instruments de pression. 

Le taux de soutien à Hollande est exceptionnellement bas. Lui qui était arrivé au pouvoir en promettant de prendre quelques mesures contre l'austérité, s'est à la place retrouvé forcé de capituler dès la première difficulté lorsqu'il s'est retrouvé épinglé par les marchés et par les oukazes de la BCE pour réclamer “plus d'austérité”. Cela a provoqué de grandes grèves pendant l'automne 2013, et la presse bourgeoise s'est retrouvée, début 2014, à spéculer si on allait assister à « la fin de Hollande, ou bien à celle de la Cinquième République ». Mais cette année, les principaux syndicats n'ont mobilisé qu'à contrecœur.

Selon les sondages, si une élection présidentielle devait se dérouler aujourd'hui, Marine Le Pen vaincrait Hollande. Et il ne peut être totalement exclus que, vu la profondeur de la crise dans laquelle la France est en ce moment plongée, Hollande ou son successeur doive être forcé d'aller à des élections présidentielles anticipées dans un contexte de nouvelle vague de grèves de masse et d'opposition croissante de la droite. 

L'extrême-droite pourrait remporter ces élections. Cependant, si Le Pen devait accéder à la présidence, cela agirait comme un électrochoc qui aurait pour effet de réveiller la France et la classe des travailleurs européens, comme cela s'est produit en 2002. Une victoire de Le Pen pourrait donner lieu à d'importants mouvements de masse dans les rues et dans les usines, c'est-à-dire une situation telle qu'on l'a connue en 1934 lorsque les travailleurs et la jeunesse français sont descendus pour montrer qu'ils n'étaient pas prêts à voir un Hitler français arriver au pouvoir.

Il n'y a en ce moment sur le plan politique aucun point de référence visible pour les travailleurs, surtout après que Mélenchon ait décidé de jeter l'éponge en abandonnant la direction du Front de Gauche. Mais de nouvelles occasions se présenteront, auxquelles nous devrons participer, afin de développer un mouvement antifachiste viable, à base prolétaire, dans tous les pays d'Europe où l'extrême-droite et les forces néofachistes ont une présence conséquente. 

Les camarades grecs ont lancé un comité très efficace selon ces lignes, qui pourrait gagner en influence au cours de la prochaine période. En Autriche, la force durable du Parti de la liberté d'Autriche (FPÖ, Freiheitliche Partei Österreichs), une organisation d'extrême-droite qui a aujourd'hui à peu près la même position dans les sondages d'opinion que les deux partis traditionnels, est un véritable facteur de complication. Cependant, sa position n'est pas entièrement dominante ; il reçoit moins de 30 % dans les sondages et il existe une opposition continue contre sa démagogie raciste, tandis que la volonté des travailleurs d'utiliser chaque opportunité de résistance qui leur est offerte par les syndicats démontre encore et encore la puissance potentielle du mouvement des travailleurs.

Une victoire de Le Pen aux prochaines présidentielles françaises ouvrirait
une nouvelle période de lutte des classes intense en France et en Europe.

L'Italie


L'Italie n'est pas loin derrière la France en termes d'ampleur des effets de la crise en Europe. Dans le passé, ce pays était réputé pour ses PME très efficaces, surtout dans l'industrie. L'an dernier, un chiffre record de 372 000 entreprises familiales ont déposé le bilan, causant une dévastation inouïe dans ce qui était autrefois un pilier de l'industrie italienne. Il ne s'agit là que d'une expression parmi d'autres de la crise économique qui, bien que longtemps tue par la presse et par les médias capitalistes, a enfoncé un pieu dans le cœur de l'Italie.

Cela arrive à un moment où les organisations de la classe des travailleurs italiens sont en situation de faiblesse, alors que cette classe était autrefois une des plus puissantes du mouvement syndical européen. Le Premier ministre Matteo Renzi (en Italie comme en Allemagne, en Irlande et… en Inde, le Premier ministre – ou chancelier dans le cas de l'Allemagne – détient le pouvoir politique tandis que le poste de président est essentiellement honorifique, tout comme le roi d'Angleterre ou de Belgique est dépourvu de pouvoir politique direct), une “superstar” de la politique comme Tony Blair en son temps (d'ailleurs adoubé par Tony Blair lui-même), cherche à accomplir le démantèlement définitif du pouvoir des syndicats au cours de son présent mandat. 

Il a ouvertement confessé que sa tâche était pour lui d'« enfin en finir avec le communisme », ce qui pour lui ne veut pas seulement dire effacer l'héritage stalinien, mais faire également disparaitre toute idée de lutte, de solidarité ou de militance, qui avaient été les caractéristiques du mouvement syndical italien dans le passé. Néanmoins, le récent succès qu'a connu son Parti démocrate (PD, Partito Democratico) ne contrebalance pas les énormes pertes en termes de nombre de membres dégoutés par son approche du “consensus” électoral : le parti a ainsi perdu près de 80 % de ses membres au cours des deux dernières années.

Renzi a remporté les élections européennes en distribuant un véritable pot-de-vin électoral, sous la forme d'un paiement de 100 € (65 000 francs) aux familles à bas revenu, qui durera pour au moins un an. Cela lui a permis d'obtenir une victoire mais, selon les organes de défense des consommateurs, son “cadeau” passera “presque inaperçu” vu que la consommation ne s'est accrue que de 0,1 % en juin par rapport à l'année précédente. En fait, l'économie italienne va assurément poursuivre sa chute au cours des prochains mois. 

La “réforme” du sénat est considérée comme une première étape nécessaire afin d'assurer le passage d'autres “réformes”. Cela a ouvert la discussion à propos des tensions qui existeraient apparemment au sein du gouvernement. Le chômage est une question particulièrement sensible au moment où des hordes de jeunes chômeurs italiens parcourent l'Europe à la recherche d'un travail même sous-payé. Les quelques emplois disponibles dans le Sud de l'Italie sont accaparés par la mafia, qui exerce toujours un contrôle absolu sur la répartition des emplois, tandis que « jusqu'à 70 % des boutiques paient une “taxe de protection” ».

Le gouvernement Renzi suscite également beaucoup de mécontentement en écartant les syndicats tandis qu'il pousse ses réformes néolibérales littéralement au bulldozer. Il a “accordé” 60 minutes à chaque dirigeant syndical, lors d'une série d'“audiences” qui a démarré à 8 h du matin, pour discuter de sa nouvelle loi sur l'emploi, une réforme cruciale pour la « crédibilité en tant qu'administration libéralisatrice » de son gouvernement. Un dirigeant syndical a commenté que « On n'a jamais vu qu'une seule fois dans l'histoire de l'Europe une telle absence de dialogue social… c'était sous Thatcher ». 

La raison pour la brièveté de ces discussions avec les dirigeants syndicaux est qu'il voulait se débarrasser des représentants “gênants” des travailleurs juste à temps pour pouvoir recevoir chez lui un “Sommet européen pour l'emploi”, une réunion où différents politiciens et grands patrons de toute l'Europe ont été conviés pour discuter de la meilleure manière de réduire les salaires des travailleurs italiens et européens. Dans le but de faire accepter sa nouvelle loi par les dirigeants syndicaux, en plus du soutien qu'il a reçu de la part de quelques cadres de l'ex-Parti communiste qui se trouvent toujours dans le Parti démocrate, il a transformé le vote de cette loi au parlement en un vote de confiance pour le gouvernement. 

Cela a provoqué le chaos au sénat : 26 sénateurs du PD ont refusé de valider ces documents qu'ils trouvaient trop vagues. Le Mouvement 5 étoiles (M5S, Movimento Cinque Stelle) a dénoncé le fait que le gouvernement cherche à se donner de larges pouvoirs pour limiter les lois habilitantes. Certains de leurs dirigeants ont été chassés du parlement, ce qui a provoqué un tollé. D'autres scènes de violence ont suivi. Mais les propositions ont fini par être acceptées, avec 165 “Pour” et 111 “Contre”.

Renzi s'est aussi aligné sur la France en opposition aux normes européennes : « Je préfère que la France ait un déficit budgétaire de 4,4 % que de voir Marine Le Pen élue à la présidence ». Le déficit de l'Italie va certainement lui aussi dépasser de loin la limite de 3 %. Renzi a également déclaré récemment que : « Je préfère l'arrogance au manque d'ambition … Mon ambition pour l'Italie n'est pas de faire mieux que la Grèce, mais mieux que l'Allemagne ». 

Tout cela le mène en confrontation directe avec la classe des travailleurs italiens, qui commence à bouger comme on l'a vu avec les grèves et manifestations à Gênes l'an passé, le mouvement de contestation de masse en octobre à Rome et le récent appel à la grève générale lancé par la Confédération générale italienne du travail (CGIL, Confederazione Generale Italiana del Lavoro). 

En surface, l'Italie ne semble pas être concernée par les lois de la révolte, mais les masses sont en train de réfléchir aux évènements du passé et, comme dans beaucoup de pays d'Europe, elles vont partir en action dans un futur proche, ce qui nous offrira de grandes opportunités pour intervenir et croitre.

Le Premier ministre Renzi, la star du “changement”

L'Espagne


En Espagne, le “régime de 1978”, tel qu'il est connu par la gauche, et qui est le fruit de la “transition” de la dictature franquiste à la démocratie, est à présent en décomposition. Cette crise politique se déroule dans le contexte de la crise économique qui perdure, tandis que la dette équivaut à 100 % du PIB pour la première fois depuis des décennies, et que 100 millions d'euros (65 milliards de francs CFA) d'intérêts sont payés chaque jour ! Le capitalisme espagnol est confronté à de profondes crises sur tous les fronts, ce qui se reflète avec la chute du bipartisme, la crise territoriale en Catalogne, l'abdication du roi et l'émergence explosive du parti de gauche radicale Podemos (« On peut ! »).

La question nationale est inscrite dans les fondations mêmes du capitalisme espagnol, qui s'est toujours avéré incapable de la résoudre. On appelle Catalogne (« Catalunya » en langue locale) la région de Barcelone, une région frontalière de la France, plus développée que le reste de l'Espagne et qui parle sa propre langue, le catalan (également parlée dans le sud-ouest de la France). Cette région a développé une identité régionale forte qui la distingue du reste de l'Espagne.

À la suite du référendum pour l'indépendance de l'Écosse, le gouvernement régional catalan a voulu organiser son propre référendum sur l'indépendance, lequel a été interdit par la Cour constitutionnelle, mise sous pression par le gouvernement de Mariano Rajoy, président du gouvernement (un poste équivalent à celui de Premier ministre, l'Espagne étant une monarchie constitutionnelle). Cela a brusquement révélé la nature antidémocratique de ce régime. Nous sommes pour le droit à l'autodétermination des peuples. Cependant, l'indépendance de la Catalogne, dont l'économie représente 20 % du PIB espagnol, serait un désastre pour le capitalisme espagnol.

Le gouvernement catalan dirigé par le parti de droite Convergència i Unió (CiU, Convergence et Union) a passivement accepté cette interdiction et a préféré organiser une consultation alternative informelle par une équipe de volontaires (que Rajoy a lui aussi tenté d'interdire légalement). Cette acceptation des dictats de Madrid a été considérée comme une trahison de la part des grands patrons catalans qui contrôlent le CiU, qui ont encore et encore prouvé qu'ils ne sont pas prêts à mener une véritable lutte pour l'autodétermination. Cependant, la participation de masse (aux alentours de 30 %) au scrutin alternatif, qui a bien sûr eu pour résultat une large majorité en faveur de l'indépendance, montre que la répression et les hésitations ne suffiront pas pour faire disparaitre le problème.

La classe prolétaire et ses organisations doivent se mettre à la tête du mouvement pour les droits nationaux et l'autodétermination de la Catalogne, en un mouvement unifié avec leurs frères et sœurs de classe dans tout l'État espagnol et dans le monde entier, sous la bannière de la lutte pour l'émancipation de tous et pour une confédération socialiste volontaire de républiques des travailleurs dans la péninsule ibérique et ailleurs.

La percée spectaculaire de Podemos, qui se retrouve en tête de tous les sondages neuf mois à peine après sa création, révèle la volatilité politique qui existe dans le contexte de la crise du bipartisme espagnol qui ne convainc plus personne. Cela montre aussi, avec la débâcle de la coalition Gauche unie (IU, Izquierda Unida), qui était encore en train de grandir jusqu'à l'arrivée de Podemos, le désastre potentiel qui peut ravager toute formation de gauche qui commence à opérer un tournant à droite ou une politique de conciliation. 

Au départ, les capitalistes vont se rallier autour du Parti populaire (PP, Partido Popular) et du Parti “socialiste ouvrier” espagnol (PSOE, Partido Socialista Obrero Español) afin de résister à la montée de Podemos et à l'instabilité et au changement qu'il représente. C'est cela qui les pousse à crier qu'il leur faut une “grande coalition” pour les prochaines élections générales. Cependant, une telle évolution pourrait enclencher une nouvelle phase de déclin pour ces deux partis, surtout l'ex-parti social-démocrate PSOE qui voit venir pour lui la même annihilation qui a mené à la quasi-disparition du PASOK en Grèce (parti “socialiste” historique grec, qui obtenait 40 % à chaque élection de 1980 à 2009, mais qui ne fait plus que 8 % et qui continue son déclin).

Dans ce contexte, le capitalisme va tenter de “domestiquer” Podemos, vu qu'il devient de plus en plus probable de voir ce parti arriver au pouvoir lors des prochaines élections. Ces derniers mois, on a vu les principaux dirigeants de Podemos, surtout son fondateur Pablo Iglesias, modérer la teneur de leurs discours et interviews, sur base de la pression de la part de la classe dirigeante. 

Le programme du parti sur la dette, contre l'austérité, etc. se droitise également, au fur et à mesure que Podemos voit approcher la perspective d'une prise de pouvoir ; tout comme cela s'est passé avec Syriza (alliance de la gauche radicale) en Grèce. Malgré le fait qu'il parle de “structures horizontales” et se présente comme une coalition fort démocratique, Podemos est en réalité toujours organisé de manière très verticale, de haut en bas, ce qui provoque un certain mécontentement.

Les camarades du CIO ont un rôle très important à jouer vis-à-vis des militants et des sympathisants de la base de Podemos et de IU pour mettre en avant l'idée d'un front uni à la base, au moyen de la mobilisation active de la classe des travailleurs et d'une politique socialiste révolutionnaire. Même si IU se trouve en ce moment en grand danger, il est encore trop tôt pour l'enterrer et elle pourrait toujours jouer un rôle décisif sur l'évolution de la situation si les couches de plus en plus critiques de la direction en son sein – dans lesquelles nous intervenons – parviennent à gagner la direction pour recadrer le cours du parti.

Meeting de Podemos, parti de gauche populiste espagnol, qui est devenu
premier parti du pays en l'espace de quelques mois

Le Portugal


Le mouvement au Portugal passe aussi en ce moment à travers une certaine période de calme, sans aucune véritable mobilisation nationale depuis la grève générale de juin 2013 qui a failli emporter la coalition de droite au gouvernement. L'échec de la direction des grands partis de gauche que sont le Parti communiste et le Bloc de gauche à former un front uni en vue de la lutte pour le pouvoir a laissé le champ libre à l'émergence de forces de droite populiste et à une certaine reprise (temporaire) du PS moribond grâce à une nouvelle direction. La section locale du CIO en pleine croissance va redoubler ses efforts au cours de la prochaine période et lutter pour jouer un rôle catalyseur dans la lutte pour l'unité autour d'un programme révolutionnaire, quarante ans après la révolution d'avril.

Manifestation du Mouvement Alternative socialiste au Portugal.
« Troïka dégage »

La Grèce


Malgré la résistance herculéenne de la classe des travailleurs grecs – y compris 30 journées de grève nationale – face aux mesures d'austérité imposées par la “Troïka” (FMI, Banque mondiale et BCE) depuis 2010, des coupes sauvages ont bel et bien été effectuées par les différents gouvernements grecs. 

Cette série de défaites pour la classe prolétaire est avant tout la responsabilité des dirigeants syndicaux qui ont refusé de faire monter la pression dans le cadre d'une stratégie pour en finir avec l'austérité, préférant se limiter à une série de grèves de 24 heures isolées et limitées, et ont laissé les grèves menées par les sections les plus combatives se faire isoler et vaincre par la répression étatique. 

Une autre cause de ce revers est l'échec de la direction des principaux partis de gauche que sont la Coalition de la gauche radicale (Syriza, Synaspismos Rizospastikis Aristeras) et le Parti communiste (KKE, Kommunistiko Komma Elladas), qui ne sont pas parvenus à faire la moindre proposition concrète quant à la manière de faire progresser la lutte, de former un front uni et d'aller vers une alternative socialiste combative.

À cause de tout cela, on est arrivé à une période de niveau relativement bas des grèves et des luttes sociales, avec même une démoralisation de larges couches des travailleurs et des jeunes. De nombreux travailleurs et leurs familles sont à présent plus préoccupés par la lutte quotidienne pour la survie que pour la lutte politique contre le système. Selon les statistiques officielles, 6,3 millions de Grecs se trouvent à présent sous le seuil de pauvreté fixé à 400 € par mois (250 000 francs CFA), sur une population de 10 millions d'habitants.

Cependant, les luttes n'ont jamais été complètement à l'arrêt. Début novembre, des étudiants ont occupé 600 lycées et collèges dans toute la Grèce pour protester contre le nouveau système d'examens et contre le très grave sous-financement de l'enseignement et le manque criant d'enseignants. Et 19 maires et préfets de la région de l'Attique (région autour de la capitale Athènes) ont décidé de refuser d'appliquer une loi qui les force à licencier des milliers d'employés communaux.

Pour peu que cette résistance se poursuive, elle pourrait rappeler les luttes des conseils communaux du Royaume-Uni contre le gouvernement Thatcher dans les années '80. Parmi toutes ces luttes, seul le conseil communal de la ville de Liverpool, qui était à ce moment dirigé par le CIO (en tant que faction “Militant” au sein du Parti travailliste britannique), a mené la lutte jusqu'au bout. Le CIO en Grèce diffuse l'appel des maires concernés dans tous les conseils communaux à créer un organe coordinateur regroupant l'opposition de gauche militante de tous les conseils communaux du pays et à encourager les employés communaux et les populations concernées par la destruction des services publics à riposter contre chaque attaque, dans le cadre de la lutte pour faire chuter le gouvernement de coalition libéral/“socialiste”.

De nouvelles luttes pourraient être encouragées par la propagande menée par le gouvernement selon laquelle l'économie serait enfin en train de relever la tête et par l'espoir de plus en plus de travailleurs d'obtenir un gouvernement de gauche dirigé par Syriza après les élections de cette année. Il est clair que la raison pour laquelle se poursuivent encore la plupart des luttes les plus déterminées de la période précédente est que ces militants s'attendent à voir Syriza arriver au pouvoir et changer la loi en leur faveur. C'est le cas avec les luttes du personnel de l'ERT (télévision nationale), des ouvriers de Vio.Me (une usine chimique déclarée en faillite mais occupée par ses ouvriers qui continuent le travail en autogestion), des nettoyeurs virés par le ministère des Finances, des employés de l'université licenciés, et de nombreuses autres.

Lors des prochaines élections, les masses laborieuses et les pauvres vont se tourner vers Syriza en tant qu'outil pour se débarrasser de la politique de la dette. Malgré le tournant à droite de Tsipras (le porte-parole de Syriza) et de la direction de la Coalition, qui parlent à présent d'“assouplissement quantitatif”, de “négociations” avec la Troïka par rapport à la dette, etc., une victoire de Syriza donnerait un immense espoir aux travailleurs et à la jeunesse. Mais elle provoquera aussi la féroce contrattaque de la part des grands patrons en Grèce et en Europe qui chercheront à mettre sous pression ou à faire chanter le gouvernement Syriza afin de le forcer à réprimer ou maintenir sous son contrôle les mouvements qui vont se développer après sa victoire.

Sous l'immense pression des masses, un gouvernement Syriza serait forcé de virer vers la gauche et d'aller à une sérieuse confrontation avec le capital, ce qui pourrait mener à un départ de la Grèce hors de la zone euro, voire de l'Union européenne. Mais si un gouvernement Tsipras devait capituler face aux exigences du capitalisme et s'avérer incapable d'alléger le fardeau qui pèse sur les travailleurs grecs, cela pourrait mener à un immense désespoir et à une grande démoralisation parmi de larges couches des travailleurs et de la jeunesse. 

Dans ces conditions, un espace pourrait se créer pour une nouvelle croissance de l'organisation néofachiste Aube dorée (Khrisi Avgi), malgré la répression étatique à son encontre. Les tâches tactiques auxquelles sont confrontées la section du CIO en Grèce, Xekinima, sont de ce fait asssez complexes, mais nous sommes bien positionnés pour tirer parti des évènements orageux qui s'annoncent. L'excellente campagne antifachiste que nous avons contribué à lancer joue un rôle important dans la résistance contre Aube dorée et contre la réaction. 

L'“Initiative des 1000” signataires, dans laquelle nous jouons également un rôle crucial, nous permet d'atteindre une plus large audience et influence que cela ne pourrait être possible sous notre propre bannière. Alors que la gauche en Grèce est souvent fracturée et sectaire, l'Initiative des 1000 s'est avérée être une tactique correcte, qui a pu poser sa marque sur l'évolution au sein de la gauche et qui a le potentiel de se développer et de jouer un rôle dans le rassemblement des forces de la gauche. Les perspectives pour l'Initiative des 1000 ne sont pas encore déterminées une fois pour toutes, vu que les mouvements en Grèce traversent en ce moment une phase de passage à vide et que le sectarisme au sein de la gauche est toujours très fort.

L'approche de principe mais flexible adoptée par Xekinima envers Syriza, qui a permis de faire élire deux de nos camarades au conseil de la ville de Volos (100 000 habitants) et d'obtenir un bon score pour d'autres de nos camarades qui se présentaient aux élections, doit se poursuivre tout au long de la période de grands retournements de situation qui s'ouvre en Grèce. Le fait de présenter un programme abouti pour un gouvernement de gauche dirigé par Syriza, – une alternative socialiste à l'impasse économique et politique du capitalisme grec et à la misère des masses sous le système du profit – nous démarque par rapport aux autres tendances de la gauche et nous permettra d'attirer de nombreux excellents lutteurs pour notre organisation.

Manifestation en Grèce. « Le fascisme meurt aujourd'hui »

La Belgique


La rapidité avec laquelle la situation évolue en Belgique est un important indicateur qui nous montre à quelle vitesse une situation peut changer dès que la lutte de classe commence. Quatre mois après les élections de mai, l'arrivée au pouvoir d'un gouvernement de droite “décomplexée” et assumée pour la première fois depuis la fin des années '80 a tout bouleversé. 

La bourgeoisie belge est divisée depuis le début de la crise en 2007. Son aile traditionnelle, qui est habituée aux négociations et compromis avec les dirigeants syndicaux, qui bénéfice d'importantes remises de taxes et d'un taux de productivité élevé, en échange de salaires plutôt respectables pour les travailleurs, dirigeait le pays via les différents partis traditionnels, “socialistes”, “chrétiens” et libéraux, auxquels ont également été intégrés les écologistes. 

Et voilà que ce “modèle belge” a été remis en question par une couche de petits patrons ambitieux et de gérants et sous-traitants locaux de multinationales, jalouse de la grande bourgeoisie traditionnelle, et qui désirent appliquer une austérité plus agressive. Politiquement, cette couche est regroupée derrière les nationalistes flamands néolibéraux et leur parti l'Alliance néoflamande (NVA, Nieuw-Vlaamse Alliantie). 

C'est le conflit entre ces deux tendances, une qui cherche la confrontation ouverte avec le mouvement des travailleurs, et l'autre qui est plus prudente, ayant tiré les leçons des expériences du passé, qui est à l'origine des diverses crises politiques qui ravagent le pays depuis 2007. 

La victoire de la NVA aux élections du mois de mai lui a permis de former une coalition de droite avec les libéraux et les chrétiens-démocrates, un gouvernement “kamikaze” qui s'est donné pour mission de voir jusqu'où la classe des travailleurs est prête à lutter, tandis que la bourgeoisie traditionnelle conserve la possibilité de revenir à une coalition “classique” des trois partis chrétiens-démocrates, libéraux et socio-démocrates au cas où la situation tournerait mal pour elle et ce, sans même devoir passer par de nouvelles élections.

Dès le début, il était clair que ce gouvernement de droite visait à rattraper son “retard” par rapport à la politique austéritaire mise en place dans les pays voisins. Mais pour pouvoir y parvenir, il fallait terminer ce que les gouvernements de droite des années '80 n'avaient pas été capables de faire jusqu'au bout : opérer une modification fondamentale du rapport de force entre le Travail et le Capital. 

Aveuglés par leur propre propagande, comme quoi le prolétariat n'existe plus et les syndicats sont une chose du passé, les politiciens de droite ont lancé une attaque frontale sur des thèmes telles que l'indexation automatique des salaires sur la cherté de la vie ou la hausse de l'âge de la retraite, tout en remettant aussi en cause le fait que ce sont les syndicats qui paient les allocations de chômage et non une structure “neutre”. Tout cela a provoqué une immense colère parmi les syndicalistes. Les appels à la manifestation et à la grève lancés par les trois centrales syndicales (“socialiste”, “chrétienne” et “libérale”) ont été largement applaudis et suivis. 

Il est certain qu'une partie de l'appareil du Parti socialiste, dans l'opposition pour la première fois depuis plus de 20 ans, a donné son feu vert au syndicat ABVV/FGTB (Algemeen Belgisch Vakverbond / Fédération générale du Travail de Belgique), dont la direction lui est inféodée, et c'est d'autant plus le cas en Wallonie (sud du pays où vit la minorité francophone) et à Bruxelles (capitale enclavée en Flandre mais largement francophone elle aussi), parce que ce parti veut prouver que s'il n'est pas au gouvernement, le pays ne peut pas tourner. Il y a aussi une partie des dirigeants syndicaux qui, même s'ils sont corrompus, considèrent les attaques du gouvernement de droite comme étant également une attaque sur leur propre poste, ce qui les incite à appeler à l'action comme jamais auparavant. 

Cependant, il est clair que dès aujourd'hui, nous devons prévenir les travailleurs du fait que vu sa politique, le Parti socialiste va certainement se désolidariser de la grève une fois qu'il aura jugé qu'on en aura fait assez, et que sitôt après, les dirigeants syndicaux vont inévitablement appeler à démobiliser.

Avant même la formation du gouvernement, les dirigeants syndicaux avaient organisé un meeting de masse, le 23 septembre. Notre section en Belgique, le LSP/PSL (Linkse Socialistische Partij / Parti socialiste de lutte), a alors lancé le slogan antigouvernement « Pas de Thatcher en Belgique ». C'est alors que les syndicats ont lancé un plan d'action impressionnant, presque identique à celui qui avait été proposé par le LSP/PSL au meeting de septembre, y compris une manifestation nationale, des assemblées sur les entreprises et trois journées de grèves régionales successives, culminant en la grève nationale de 24 h du 15 décembre. 

Avant cela, on a vu une manifestation de masse le 6 novembre, qui était la plus grande marche syndicale qu'avait connue le pays depuis mai 1986, avec 120 000, si pas 150 000 participants. L'appel du LSP/PSL lors de cette marche : « Grève jusqu'à la chute du gouvernement et de toute la politique d'austérité », a été particulièrement bien reçu ce jour-là. Les grèves régionales ont été massives, avec la fermeture complète des trois ports du pays (Anvers, Bruges et Gand) et un mouvement de grève qui a été tant suivi en Flandre qu'en Wallonie et à Bruxelles.

Par sa nature même, il est extrêmement difficile pour ce gouvernement de céder la moindre véritable concession ; c'est pourquoi, bien qu'un accord pourri n'est jamais complètement exclus, les dirigeants syndicaux vont sans doute prolonger le mouvement en 2015. Le gouvernement est déjà ébranlé ; certains patrons ont commencé à intervenir en faveur de négociations. Le LSP/PSL propose un second plan d'action pour mobiliser plus largement, en cherchant entre autres à intégrer les ouvriers dans les plus petites entreprises, pour aller vers une nouvelle vague de manifestations et une grève de 48 h, avec éventuellement une grève à durée indéterminée si tel est l'humeur parmi les grévistes. 

La principale faiblesse du plan d'action syndicale est le manque d'alternative : de nombreux dirigeants syndicaux veulent un retour à l'ancienne coalition de partis traditionnels, avec les socio-démocrates. Même si cela pourrait bien arriver, un tel retour “à la normale” ne ferait en réalité que poser de manière encore plus critique la question qui est déjà largement débattue, celle d'une alternative politique par et pour les travailleurs. Le LSP/PSL promeut l'appel de la section syndicale de la ville de Charleroi qui est d'unifier l'ensemble de la gauche véritable (à gauche du PS et des Écolos) en un grand parti large de lutte.

Piquet de grève au port d'Anvers (2è port d'Europe) le jour de la grève nationale

La Suède


La Suède fait partie des pays de l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) où le fossé entre classes s'est le plus élargi. Il y a eu un rapide démentèlement de l'État social qui avait été construit au cours de décennies, et la Suède est à présent considérée comme un modèle de néolibéralisme et non plus de “socialisme”. Les élections du mois de septembre ont révélé une grande fragmentation politique et une forte montée de l'extrême-droite.

Beaucoup de gens voulaient se débarrasser du gouvernement de coalition dirigé par le Parti du rassemblement modéré (Moderata Samlingspartiet), dont les quatre partis ont perdu de nombreuses voix. Mais malgré cela, le résultat du “Parti social-démocrate suédois des travailleurs” (SAP, Sveriges Socialdemokratiska Arbetareparti, le plus vieux et traditionnellement le plus grand parti du pays) n'a été que de 31 %, soit plus bas encore que lorsque son gouvernement a été vaincu en 2006. 

C'est le parti d'extrême-droite des “Démocrates suédois” (Sverigedemokraterna) qui a récupéré les voix de toute une couche qui est contre les coupes budgétaires et les privatisations du dernier gouvernement et qui en même temps soutient la politique raciste anti-immigration. Les Démocrates suédois ont plus que doublé leur score depuis les dernières élections, pour devenir le troisième parti le plus important au parlement, avec 48 députés. 

Ils sont à présent en position de faire chuter le gouvernement en votant avec l'alliance de droite dirigée par les Modérés contre le budget gouvernemental à venir. Néanmoins, leur dirigeant a décidé de prendre des vacances après les dernières élections, sous prétexte qu'il était “épuisé” après les propos selon lui haineux proférés par de soi-disant “extrémistes” qui luttent contre son parti !

Les Sociaux-Démocrates, avec le Parti de l'environnement (Miljöpartiet) comme allié, tentent de centrer leur politique sur un consensus pour des coupes continues. Les dirigeants de la fédération patronale et de la principale fédération syndicale, l'Organisation nationale (LO, Landssorganisationen), ont quant à eux entamé des négociations qui pourraient déboucher sur une convention sociale. Le Parti de gauche (Vänsterpartiet), qui obtient tout juste 5 % des voix, ne rejoindra pas le gouvernement central, mais, tout comme l'Alliance de l'unité rouge-verte (Enhedslisten – de rød-grønne) au Danemark, soutiendra les coupes budgétaires aux plans national et local en échange de quelques concessions.

Le nouveau parti connu sous le nom d'“Initiative féministe” (Feministiskt initiativ) a reçu moins de voix que lors des élections européennes et se retrouve à 4 %, sous le seuil minimum pour pouvoir entrer au parlement ; mais il a obtenu des élus dans 13 des 21 conseils communaux pour lesquels il avait présenté des candidats. Cette formation, qui reçoit beaucoup d'attention médiatique pour son programme de gauche, a certainement reçu des voix de la part de travailleurs et de jeunes qui ne supportent pas de voir l'érosion de leur niveau de vie. Parmi les jeunes électeurs, l'Initiative féministe et le Parti de gauche ont obtenu beaucoup plus de voix que les Démocrates suédois.

Les camarades du CIO en Suède (Parti de la justice socialiste, Rättvisepartiet Socialisterna) ont joué un rôle très important dans les grandes manifestations antiracistes en Suède. Nos camarades sont activement intervenus dans des campagnes contre la privatisation de l'enseignement et des services sociaux. Ils sont aussi parvenus, via une campagne énergique, à conserver quatre de nos cinq conseillers communaux (à Haninge, un quartier de la capitale Stockholm, et à Luleå, dans le grand Nord) et à accroitre la quantité de nos votes à Göteborg (deuxième ville de Suède, dans l'Ouest).

Manifestation « Pas de racisme au parlement ! »

Le Royaume-Uni


La situation au Royaume-Uni au cours de la dernière période a été dominée d'un côté par le référendum pour l'indépendance de l'Écosse, et de l'autre, par les élections nationales qui devraient avoir lieu dans six mois.

Comme nous l'avons dit peu après le référendum, cet évènement a tout à fait vérifié la citation « La question nationale n'est que la coque d'un bolchévisme encore immature ». Il y avait une polarisation de classe parmi la grande majorité des travailleurs, surtout au niveau des centres prolétariens que sont Glasgow, Dundee et ailleurs, avec une très forte proportion de « Oui » à l'indépendance, tandis que de son côté, la classe moyenne, effrayée par la campagne de propagande menée par le gouvernement et l'establishment quelques semaines avant le vote, est venue voter « Non » en masse. 

La conclusion de l'establishment, y compris du dirigeant du Parti national écossais (SNP, Scottish National Party) Alex Salmond, qui a démissionné le lendemain, a été que la question de l'indépendance de l'Écosse avait été résolue pour « au moins une génération ». Mais en réalité, les “gagnants” du moment sont déjà devenus les “perdants”, tandis que les “perdants” sont les véritables “gagnants”.

Les Tories (parti conservateur) sont à présent fortement divisés à la suite du référendum écossais, notamment après une tentative éhontée de se donner une majorité au parlement de Londres en excluant les députés écossais des votes sur toute une série de questions ; mais la crise est encore plus sérieuse au sein du Parti travailliste, qui est en train de perdre tous ses membres et son soutien en Écosse. Son dirigeant écossais a démissionné en faisant un discours dans lequel il condamnait le Parti travailliste et accusait le dirigeant national Miliband de traiter la section écossaise comme une simple “succursale” de son parti britannique.

Même si ceux qui ont voté pour le « Oui » à l'indépendance, qui sont surtout des travailleurs et des jeunes, sont fort déçus, ils n'ont pas abandonné la lutte politique pour autant – c'est même tout le contraire. Une foule de ces gens est maintenant en quête de réponses et décide de s'organiser en rejoignant un parti politique : notre section écossaise, le Parti socialiste d'Écosse, a ainsi gagné beaucoup de nouveaux membres. 

La première destination pour la plupart de ces personnes qui viennent de s'éveiller à la conscience politique reste toutefois pour l'instant le SNP, qui a doublé ou triplé ses effectifs. Mais cela ne va pas durer éternellement : après tout, lorsqu'une vague fait monter la mer, tous les bateaux montent avec elle. En même temps, ce processus de conscientisation a produit certains phénomènes fantastiques et de spectaculaires “changements de conception”. Le prix de l'hypocrisie revient sans nul doute à l'acrobate politique Alan Woods et à son organisation, la “Tendance marxiste internationale” (IMT, International Marxist Tendency, résultat d'une scission du CIO au niveau international au début des années '90).

Au cours du référendum, l'IMT a fermement défendu le « Non » à l'indépendance (au nom de l'unité des travailleurs britanniques). Après le référendum, lorsqu'il a vu de nombreux jeunes refuser de quitter le terrain de la lutte politique, Alan Woods a clairement commencé à s'inquiéter du fait que sa position sur le référendum pourrait le discréditer auprès de cette jeunesse. Et le voilà qui a à présent complètement retourné sa veste pour déclarer que le Parti travailliste « se retrouve largement discrédité auprès de larges couches » et pour apparemment soutenir l'idée d'une « Écosse socialiste indépendante ».

Souvenons-nous qu'il s'agit de cette même minuscule organisation qui a décidé de rompre avec la section britannique du CIO et avec le CIO sur le plan mondial, notamment au sujet de la nécessité ou non de faire de la section du CIO en Écosse une section autonome nationale (plutôt qu'inféodée à l'organisation britannique) ! – décision qui a été prise en 1992. Pour eux, faire de la section écossaise une section nationale à part entière revenait à « rompre avec une tradition de quarante ans de travail au sein du Parti travailliste ». 

Mais si Woods et ses camarades ont à présent revu leur position et reconnaissent maintenant que nous avions raison, pourquoi ne pas l'admettre franchement et tirer les leçons qui s'imposent ? Après tout, il n'y a aucune différence fondamentale entre le Parti travailliste en Écosse et le Parti travailliste en Angleterre (l'Angleterre n'étant qu'une des quatre “nations” du Royaume-Uni), au sein duquel l'IMT travaille encore.

Tout le tumulte autour du référendum écossais nous éclaire sur l'humeur véritable qui vit au Royaume-Uni juste en-dessous de la surface des discours politiques. La misère croissante, « pire que sous Thatcher », les files dans les banques alimentaires, qui existent à présent aussi bien dans les zones “privilégiées” que dans les quartiers les plus pauvres, l'armée permanente de chômeurs, les attaques contre les “profiteurs”, “parasites” qui reçoivent des allocations sociales… tout cela cause une indignation furieuse de la part de la classe des travailleurs, qui ne peut pas s'exprimer à travers la “politique” traditionnelle. 

Cependant, cette colère a percé lors du référendum, surtout vu le nombre de partisans du « Oui » à l'indépendance qui voyaient cela comme un moyen de porter un coup décisif aux Tories et au capitalisme. Ce n'est qu'un reflet de ce qui pourrait encore arriver dans le contexte de l'atmosphère tendue qui règnera après les prochaines élections de mai.

Il est impossible de prédire le résultat de ces élections. Les sondages d'opinion placent les Tories et les Travaillistes coude à coude, mais cela pourrait changer vu l'ambiance extrêmement instable au Royaume-Uni. Le parti de droite populiste UKIP (Parti pour l'indépendance du Royaume-Uni, United Kingdom Independence Party) pourrait encore gagner des sièges, tout comme le SNP qui va rafler les voix du Parti travailliste en Écosse. Tous les partis sont pour l'austérité. Les porte-paroles travaillistes promettent même qu'en cas de victoire, les attaques promises « se poursuivront pendant des années ». 

Dans la presse, beaucoup de journalistes commentent que « les véritables gagnants sont ceux qui perdront ces élections », vu le contexte, en particulier le contexte économique qui sera déterminant pour la politique menée par le prochain gouvernement. De notre point de vue, le meilleur résultat serait un gouvernement Miliband, qui forcera l'aile droite du Parti travailliste à montrer de quoi elle est capable dans la pratique et qui finira de la discréditer aux yeux des travailleurs, ce qui permettra de dégager la place pour l'émergence d'une nouvelle force des travailleurs de masse capable de former un nouveau parti.

D'ailleurs, il ne reste que très peu d'illusions envers Miliband et son parti. Même avant les élections, on voit un très grand scepticisme, voire carrément de l'hostilité. En temps normal, avant les élections, les dirigeants syndicaux tentent de faire taire l'opposition syndicale parce qu'ils calculent (à tort) que les mouvements pourraient nuir aux résultats électoraux de leurs amis travaillistes. Mais cette fois-ci, ils se sont retrouvés forcés par la pression des masses à organiser des grèves et une manifestation nationale de masse en octobre, qui a fait défiler 100 000 participants pour une hausse de salaire pour les travailleurs britanniques notoirement sous-payés.

Les dirigeants syndicaux sont des lâches, dont le seul argument pour appeler à voter pour les Travaillistes est cela nous permettra de nous débarrasser du gouvernement de coalition conservateur-démocrate, et que les Travaillistes seraient peut-être un peu plus conciliants au niveau des libertés syndicales. Il est vrai qu'un gouvernement travailliste pourrait remettre en place la loi qui dit que les délégués syndicaux doivent avoir du temps libre, pris sur leur temps de travail et payé par l'employeur, pour s'occuper des affaires syndicales, et qui avait été supprimée par les Conservateurs. Après tout, il s'agit d'une “réforme” qui ne coutera rien au nouveau gouvernement, à part enlever une arme antisyndicale utile d'entre les mains des patrons.

Nous pouvons être certains que la période à venir sera cruciale pour notre parti en Angleterre et au pays de Galles. La Coalition syndicale et socialiste (TUSC, Trade Unionist and Socialist Coalition, un parti créé par des militants syndicalistes mais non soutenu par la direction des syndicats) pourrait effectuer une véritable percée dans un futur proche. Elle proposera cent candidats lors des élections nationales, ce qui lui coutera la somme de 50 000 £ (40 millions de francs CFA) en frais d'enregistrement uniquement, et avec l'objectif d'aller vers un millier de candidats lors des prochaines élections municipales, sous la bannière de la TUSC. Tout cela devrait lui conférer une couverture médiatique qui permettra à la TUSC de se positionner sur la carte politique.



L'establishment tout entier a défilé contre l'indépendance de l'Écosse.
« Votez non : Fiers d'être Britanniques, fiers d'être Écossais ».
Une victoire qui se retourne à présent contre eux.

Lien vers la troisième partie de ce document : perspectives pour le Moyen-Orient et la Russie.

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