jeudi 29 janvier 2015

Monde : Rapport de la réunion du Comité exécutif international du CIO (6)

Perspectives mondiales : l'Amérique du Sud



La fin d'un cycle, le début d'un autre

Début décembre 2014, s'est tenue une réunion du Comité exécutif international du CIO (CEI), une structure composée de 2-3 délégués de chaque section nationale du CIO, élus lors de notre Congrès mondial bisannuel. Comme lors de chacune de ces réunions, le CEI a débattu de l'actualité mondiale, région par région, pays par pays, ainsi que de l'état d'avancement de notre travail dans nos différentes sections, pour ensuite déterminer notre ligne politique au niveau international, cela en vue d'encourager, accompagner, structurer et guider le processus de la révolution mondiale à venir jusqu'à l'année prochaine.

Ce rapport est en sept parties : 1) Économie mondiale et grandes tendances géopolitiques ; 2) États-Unis et Europe ; 3) Moyen-Orient/Afrique du Nord et Europe de l'Est ; 4) Asie du Sud et de l'Est + Afrique ; 5) Amérique latine (tendances et Amérique centrale) ; 6) Amérique du Sud ; 7) Débat sur la question nationale

Ceci est le sixième document de cette série, concernant l'Amérique du Sud et les conclusions pour l'Amérique latine dans son ensemble.

Ce document – produit par les camarades du CIO en Amérique latine – a été discuté, amendé et voté lors de la dernière réunion du Comité exécutif international du CIO. Étaient présent à cette réunion les camarades des sections brésilienne, bolivienne, chilienne et vénézuélienne du CIO.





Retrouvez toute la série d'articles en cliquant sur ce lien : CEI 2014.

La Colombie


La Colombie concentre toutes les contradictions dans la région, avec une économie qui n'a cessé de croitre ces dernières années d'un point de vue macro, portée par d'importants investissements étrangers. Cependant, le conflit armé se poursuit : une rébellion vieille de plus de 50 ans qui a déjà fait plus de 200 000 morts et 5 millions de réfugiés. En outre, les indicateurs sociaux sont négatifs, contrastant avec les indicateurs macroéconomiques positifs.

Une toute petite minorité (0,4 % de la population) possède 61 % des terres – un petit groupe composé de grands seigneurs terriens dont beaucoup sont liés au trafic de drogue et possèdent leurs propres milices paramilitaires. Les communautés noires et autochtones ne possèdent que 2 % des terres. Cela explique aussi pour beaucoup les raisons de la guérilla en Colombie mais aussi de la grève des paysans qui est devenue un des plus grands mouvements de contestation du pays depuis des décennies.

En 2013, une grève des paysans a paralysé 19 villes et bloqué les routes principales dans 9 provinces sur 32 que compte le pays. Le mouvement a mobilisé plus de 300 000 personnes. Cette vague de contestation a donné de la force aux travailleurs des villes et aux étudiants qui ont exprimé leur solidarité avec les paysans mais sont aussi descendus pour protester contre le travail précaire et pour des droits démocratiques. Au même moment, il y avait un autre grand mouvement des mineurs artisanaux dont la plupart fournissent les grosses sociétés minières dans le pays. Ces deux mouvements ont provoqué une crise pour le président Santos, dont le taux d'approbation a chuté au point que 70 % de la population rejette son gouvernement.

Le mouvement a été mobilisé contre l'accord de libre-échange que le gouvernement a signé avec les États-Unis et l'Union européenne, qui a eu un lourd impact sur la production nationale et notamment sur les activités des petits producteurs, ce qui a encore plus fait baisser leur niveau de vie.

Ces mouvements de grève sont en train de transformer la vie politique en Colombie. Ce n'est pas un hasard si, après 50 ans de guerre, le gouvernement et les guérillas Farc et ELN cherchent à présent une solution politique à leurs divergents. Mais plus de 50 % de la population n'attend rien de ce processus de paix, vu l'expérience passée. Cependant, cela montre qu'il y a une pression croissante à la base, qui cherche une issue progressiste à cette impasse, sans répéter les erreurs du passé. On a vu ça avec la “Marche patriotique”, un mouvement large de diverses forces qui luttent pour la paix et pour des réformes pour en finir avec les inégalités.

C'est dans ce contexte que se sont déroulées les élections présidentielles de 2014. Santos cherchait sa réélection et la gauche a présenté deux candidats, qui ne sont pas arrivés au second tour mais qui ont tout de même démontré qu'il existe un processus d'accumulation de forces pour contrer le système bipartite qui dirige la Colombie depuis la fin de l'ère coloniale.

Santos a été battu dès le premier tour, avec à peine 25 % des voix. Mais en réalité, c'est tout le système qui a été battu, vu que le taux d'abstention a atteint un sommet record, avec presque 60 % d'abstentions. Heureusement pour Santos, son principal adversaire était Zuluaga, du parti de droite de l'ex-président Uribe, qui avait adopté une position réactionnaire dure contre le processus de paix et en ce qui concerne les relations avec le Venezuela. La stratégie d'Uribe a échoué parce que la population craignait que le conflit armé ne s'intensifie et que les relations avec le voisin vénézuélien (qui est le principal partenaire économique du pays) ne s'enveniment. Cela a polarisé le second tour entre le camp “de la guerre” et celui “de la paix”, repoussant temporairement à l'arrière-plan les revendications sociales qui avaient été mises en avant par les différents mouvements en 2013.

Même la gauche (Polo Alternativo Democrático, la Marcha Patriótica et le Parti communiste) a adopté une position de soutien indirect à Santos, y compris les guerrillas Farc. Au Venezuela, le gouvernement Maduro a également changé sa rhétorique pour soutenir Santos, car une victoire de Zuluaga aurait rendu la situation encore plus instable.

Cette situation était très compliquée pour la gauche. Bien que Santos reste un représentant de la bourgeoisie, il était clair qu'une victoire de l'uribisme via Zuluaga aurait constitué un pas en arrière pour le processus de paix. Pour la majorité des Colombiens, la question de la paix est le principal enjeu aujourd'hui arès 50 ans de guerre.

Il est correct de soutenir les initiatives des forces larges de gauche, tout en faisant attention à ne pas semer d'illusions à leur égard ni en ce qui concerne les négociations entre Santos et les guérillas. Il est vital de continuer à se battre pour la construction de plateformes politiques indépendantes par et pour les travailleurs et l'ensemble de la population opprimée. Cependant, ce processus passera par différentes étapes de développement.

Le conflit électoral entre Santos et Zuluaga reflétait une situation qui existe également dans d'autres pays de la sous-région : un choix entre le moindre mal ou l'abstention. En Colombie, l'abstention était la position correcte pour la gauche, en se basant sur les revendications de la population que elle seule est à même d'obtenir. Santos a fini par remporter les élections, mais le processus reste ouvert. Il est clair que la classe dirigeante n'a pas un contrôle total du pays et que des nouvelles générations sont en train d'émerger à la suite des défaites du passé, tandis que les contradictions sociales s'intensifient et s'approfondissent.

D'un point de vue marxiste dogmatique, les mouvements, grèves et manifestations des paysans et des mineurs et le mouvement pour la paix ne sont pas la révolution et ne se basent pas sur un programme marxiste conscient et fermement établi. Cependant, il serait erronné de sous-estimer la puissance et l'ampleur de ces luttes. Il est crucial d'adopter une approche sensible envers ces sections des travailleurs envers les mineurs, les paysans et les étudiants, afin de bâtir une force alternative révolutionnaire en Colombie. Toutefois, il s'agira d'un processus complexe.

La marche patriotique en Colombie : « Je suis la marche patriotique ; je suis le peuple,
je suis étudiant, je suis paysan, je suis ouvrier, je suis Colombien ; C'est le peuple qui
fait l'histoire ! Nous sommes en marche pour la seconde et définitive indépendance !

Le Venezuela

La révolution bolivarienne passe en ce moment à travers une période de stagnation, après le point tournant qu'a été la mort de Hugo Chávez. Son décès a ouvert une nouvelle période post-Chávez, dans laquelle toutes les contradictions du modèle du soi-disant “socialisme du 21è siècle” sont remontées à la surface. La droite n'a pas abandonné son agenda réactionnaire qui vise un retour au pouvoir, et a à nouveau tenté de forcer le passage par la violence après avoir été frustrée par sa défaite électorale face à Chávez en 2012 et face à Maduro en 2013.

Le mouvement de droite connu sous le nom de “La Salida” (“La Sortie”) est dirigé par la faction la plus radicale de l'alliance MUD (Table ronde de l'unité démocratique), constituée du parti de droite Volonté populaire (dont le dirigeant Leopoldo Lopez est en ce moment en prison), de l'Alliance du peuple brave (qui détient le poste de maire de la capitale Caracas en la personne d'Antonio Ledezma) et de Maria Corina Machado, une députée “indépendante” liée aux couches les plus réactionnaires de l'élite politique réfugiée aux États-Unis. Début 2014, cette faction a organisé un mouvement de masse reposant sur la jeunesse des classes moyennes qui a mené à de la violence et à un début de guerre civile.

Le meilleur exemple a été la situation dans la province de Tachira (à la frontière colombienne) qui a été pratiquement assiégée pendant près d'un mois, sous le contrôle des étudiants de droite qui bénéficaient du soutien ouvert de milices financées par les élites les plus réactionnaires de Colombie et certainement encouragées par les États-Unis. Même si les manifestations de la droite n'ont pas pu atteindre les principaux bastions chavistes, elles sont parvenues à épuiser le gouvernement et à le forcer à s'asseoir à la table des négociations avec des grands hommes d'affaires et partis de droite.

Ces négociations ont été présentées par le gouvernement Maduro comme nécessaires pour rechercher une cohabitation pacifique entre les factions “démocratiques” de l'opposition de droite et les patrons “nationalistes” qui désirent investir pour “aider” à développer l'économie nationale.

Les cinq mois de confrontations ont officiellement causé 45 morts et plus de 2000 arrestations. Cette crise a approfondi les divisions au sein du gouvernement et au sein de l'opposition, ce qui a jusqu'ici eu pour effet de paralyser les négociations.

Le MUD s'est retrouvé plongé dans une crise de direction. L'aile radicale veut une solution rapide, y compris en encourageant le mécontentement dans l'armée pour provoquer un coup d'État ou la démission de Maduro. La faction modérée veut demeurer dans le cadre de la constitution et du jeu démocratique, espérant remporter une majorité lors des élections parlementaires de 2015, qui pourraient accélérer la chute du chavisme. Dans ce but, elle a développé une stratégie de sabotage de l'économie en organisant de la spéculation, en cessant de livrer les denrées alimentaires sur les marchés et en activant la contrebande afin de susciter du mécontentement parmi la base du mouvement chaviste et de s'assurer d'un soutien pour les élections.

Du côté du gouvernement, c'est la même situation : une crise de direction après l'énorme vide laissé par Chávez. Il y deux blocs à présent qui se disputent la direction du chavisme : l'armée, qui n'est pas socialiste même si elle utilise ce mot dans ses discours, et les civils qui viennent de la gauche des années '80 et '90, influencée par les tendances réformistes de l'après-chute du Mur. Ces deux factions sont d'accord sur un ennemi commun : pas la droite modérée démocratique, mais les radicaux de gauche comme de droite qui veulent intensifier la confrontation.

Dans le camp Chávez, les factions radicales sont de la gauche critique qui dénonce le pacte réalisé entre une partie de la bourgeoisie et qui exige une action plus concrète contre la droite et contre les capitalistes. Le gouvernement criminalise cette gauche en la reniant politiquement, en la décrivant comme démodée, dogmatique, en l'accusant de trahison, d'entrisme, de trotskisme, etc. On retrouve dans cette tendance ceux qui travaillent dans la base chaviste du PSUV (Parti socialiste uni du Venezuela) et d'autres groupes de gauche indépendants qui font partie de la galaxie de la gauche patriotique autour du PSUV ou qui lui sont opposés.

Cette période est donc marquée par un tableau général de confrontation politique, qui va s'intensifier dans les années à venir vu la situation économique qui sera déterminante pour l'avenir du chavisme. L'effondrement du cours du pétrole n'a toujours pas provoqué la catastrophe économique que les analystes de droite avaient prédite. Cependant, le gouvernement est en grande difficulté vu son incapacité à résoudre les importantes distortions dans l'économie spéculative parasitaire, paradoxalement stimulée par le gouvernement qui bat sa propre monnaie pour repousser la crise à plus tard.

Le gouvernement insiste sur le fait qu'il se voit contraint de mettre en place des mesures de contrôle absurdes. Sa bureaucratie se révèle chaque jour de plus en plus inefficace, corrompue et contrerévolutionnaire. Les initiatives prises par les travailleurs et la base, telles que l'occupation des entreprises qui ont été illégalement fermées par leurs patrons ou la distribution de nourriture, se retrouvent isolées et militarisées par le gouvernement, ce qui fait qu'elles finissent par tomber à l'eau, frustrant les travailleurs.

De plus, le gouvernement, qui qualifie pourtant la situation comme celle d'une “guerre économique” de la bourgeoisie contre la révolution, ne fait curieusement que concession après concession, en cherchant à traiter ces mêmes capitalistes en partenaires de gouvernement. Ce qui n'a rien amené de bon pour les travailleurs. On voit de plus en plu de licenciements ces derniers temps ; les droits des travailleurs même les plus élémentaires sont bafoués : tout cela est le résultat des concessions faite aux patrons par le gouvernement.

La classe prolétaire vénézuélienne est confrontée à une crise chronique de direction syndicale et politique. Il n'existe aucune puissante fédération indépendante. Les luttes qui éclatent un peu partout restent isolées. De plus en plus de militants sont fatigués, démoralisés, surtout dans la fonction publique. Tout cela facilite la contrerévolution.

La politique de l'État revient de plus en plus à criminaliser les luttes, à violer les droits démocratiques des syndicats et des négociations collectives. En même temps, il y a au moins quatre taux différents de change de la monnaie nationale avec le dollar, ce qui génère une inflation qui atteint déjà plus de 60 % : la plus forte inflation d'Amérique latine et une des plus fortes au monde. Cette inflation est en train de tuer le pouvoir d'achat des travailleurs.

Le modèle du chavisme a atteint ses limites. Il ne propose plus aucune alternative au-delà des mêmes vieilles formules. L'appareil bureaucratique a acquis tellement de pouvoir que toute initiative prise par l'exécutif, quand bien même il s'agirait de la mesure la plus progressiste au monde, finit par avoir des effets négatifs. Il y a de plus en plus de problèmes dans le système des soins de santé et au niveau de l'insécurité. L'état de la société est tel qu'on se croirait revenu 20 ans en arrière, pendant la crise des années '90, qui avait commencé par les émeutes de 1989 appelées “Caracazo”, qui avaient fait 3000 morts et ouvert la voie à deux tentatives de coups d'État.

Pour la gauche révolutionnaire, la situation est difficile et complexe. Il est vrai qu'on n'a pas une guerre civile ouverte ou une intervention militaire comme en Ukraine, en Syrie, au Kurdistan, etc. Mais une guerre est bel et bien en train de se jouer, une guerre de fond, qui est en train de tuer la population petit à petit. Les longues files d'attente pour trouver de la nourriture ou même du savon ; la violence croissante, qui ne se limite pas au meurtre, mais qui inclut la torture et le découpage des victimes ; une immense fatigue, après 15 ans de combat pour un nouveau système, une nouvelle société qu'on nous promet mais qui ne vient pas !… Tout cela a un effet terriblement négatif sur la conscience des masses.

Tous ces éléments s'accumulent et ont fini par mener à une fragmentation et à une atomisation des groupes révolutionnaires. Ils causent aussi une profonde confusion parmi les couches qui sont critiques du chavisme, qui n'arrivent plus à faire la différence entre le socialisme et le populisme, et qui refusent de comprendre l'importance de construire une force prolétaire indépendante.

En même temps, l'ensemble des forces sociales et politiques cherchent à se regrouper pour 2015 et les élections parlementaires. Car les résultats de ces élections seront très importantes pour l'avenir de la révolution bolivarienne. Pour le groupe Socialisme révolutionnaire (CIO au Venezuela), notre tâche reste d'intervenir dans les luttes pour y défendre l'idée d'un programme socialiste vrai, montrer du doigt les limites du programme du gouvernement et de son faux socialisme, tout en dénonçant l'hypocrisie de la droite. Mais en même temps, il est nécessaire de nous préparer à une possible défaite et à une série de reculs. Sans doute pas une défaite écrasante et traumatique comme on l'a vu lors de processus historiques similaires comme au Nicaragua dans les années '90 ou au Chili en 1973. Mais néanmoins, une défaite qui aura un impact sur le processus de réorganisation de la gauche pendant la période de luttes qui va venir.

C'est pour cette raison que nous devons accorder une grande attention à de possibles ruptures au sein du PSUV et de la galaxie chaviste en général. Il est possible qu'au cours de la prochaine période de nouvelles formations de gauche vont apparaitre, qui vont chercher à se réclamer de l'héritage progressiste de Chávez et continuer à être un point de ralliement dans le pays. Mais il ne faudra pas non plus surestimer ce potentiel. Il ne fait aucun doute que Chávez a laissé une marque profonde dans la conscience des travailleurs et des pauvres, mais de même, cela pourrait énormément changer, en fonction du progrès que la classe prolétaire elle-même va faire du point de vue révolutionnaire.

Cette année déjà, il y a eu des tentatives de rupture au sein des bases du chavisme et de rassembler de nouvelles structures afin de réagir à la crise actuelle. L'expérience du Conseil populaire révolutionnaire, dans lequel notre groupe du CIO a joué un rôle très important, contient des leçons et peut servir de référence. Cependant, ce processus pourrait s'avérer trop lent par rapport au rythme brutal auquel la situation se modifie et se développe. C'est pourquoi notre perspective réaliste sur le court terme est que le chavisme va soit stagner, soit se droitiser, ou aller vers la formation d'un gouvernement d'unité nationale qui inclurait aussi une partie de la droite “démocratique”.

Par exemple, à la suite du dialogue entamé après les mobilisations de février et de mai, un processus de négociation a été initié entre le PSUV et les partis du MUD afin d'élire de nouveaux membres aux organes judiciaires et électoraux que sont le Tribunal suprême de justice et Conseil national électoral. Cela va consolider pour le moment la polarisation entre le PSUV et le MUD.

Mais il ne faut pas tirer une conclusion fataliste de tout cela, comme quoi la révolution serait déjà perdue. Les contradictions vont continuer à se renforcer, et aucune politique réformiste ni libérale ne pourra les résoudre. La fin de la crise vénézuélienne qui dure depuis des décennies ne viendra qu'avec le triomphe de la révolution socialiste démocratique.

Maduro peine à maintenir le mouvement chaviste à flots

Le Brésil


Ce pays sert assurément de thermomètre pour toute la sous-région, malgré ses nombreuses spécificités apparentes, vu qu'il est de culture et de langue différente (portugais) par rapport au reste de l'Amérique latine. Mais son modèle économique est le même que celui des autres pays de la sous-région : une forte dépendance aux exportations de matières premières, la sujétion aux marchés mondiaux et une classe politique qui s'inscrit totalement dans la logique du capitalise, comme c'est le cas avec le Parti des travailleurs (PT) au pouvoir.

Les récentes élections générales au Brésil (qui combinaient élections présidentielles, parlementaires et régionales) se sont polarisées entre Mme Dilma Rouseff du PT et M. Aecio Neves du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB). Les deux candidats ont cherché à se montrer différent l'un de l'autre pendant la campagne, mais on sait bien qu'en réalité ils mènent la même politique néolibérale, une politique de coupes budgétaires, de privatisation, de petits cadeaux aux grandes entreprises, aux banques et aux grands planteurs.

Dilma est parvenue à remporter le second tour avec une différence d'à peine 3 millions de votes pour finir à 51 % contre son adversaire qui avait obtenu 48 %. D'un autre côté, quand on regarde le nombre d'abstention, de votes blancs et de bulletins déchirés, cela nous donne 13 millions d'électeurs potentiels, soit 28 % de la population (mais jusquà 40 % de la population des grandes villes comme Rio de Janeiro), qui peuvent être considérés comme un « troisième bloc » social, capable de jouer un rôle important dans le rapport de forces au cours de la prochaine période. Le pays semble à présent divisé entre les « rouges » et les « bleus », les communistes et les socio-démocrates. C'est en tout cas de ça que voulait parler Dilma dans les premiers mots de son discours après sa réélection, quand elle a dit que pour elle, le pays n'est pas divisé et que son administration fera tout pour se concentrer sur l'économie et pour entamer un dialogue en vue de l'unité nationale.

Ce scénario postélectoral pourrait représenter un point tournant pour la fin d'un processus et le début d'une nouvelle période, au cours de laquelle les contradictions sociales passeront au premier plan. Un nouveau virage à droite du PT brésilien pourrait aussi convaincre les gouvernements « de gauche » des pays voisins d'effectuer le même revirement.

La droite traditionnelle du PSDB a grossi pendant ces élections. C'était la première fois depuis 2002 que le PT voyait une véritable possibilité de perdre le pouvoir, depuis la victoire de Lula (un président bourgeois « de gauche » au style populaire). La droite traditionnelle s'est renforcée à cause de la situation économique, de l'arrêt de la croissance et de la réduction de la marge de manœuvre pour la mise en place de mesures populistes et sociales. Le PT est lui-même responsable de la croissance du PSDB, parce qu'il ne s'est pas assez différencié politiquement de la droite, préférant mettre en place des contreréformes libérales au lieu de réformes populaires, attaquant et criminalisant les mouvements sociaux.

Mais ça ne veut pas dire que la droite ne pourrait pas revenir au pouvoir. C'est possible à cause de la crise de la direction révolutionnaire, à cause de l'absence d'une alternative au PT qui soit capable de canaliser le mécontentement croissant et de vaincre la droite. Le manque d'une alternative permet à la droite brésilienne mais aussi au PT de rester encore au pouvoir pour un certain temps en continuant le même petit jeu.

Les perspectives économiques de 2015 pour le Brésil et pour la sous-région ne sont pas très favorables. Le FMI et la Banque mondiale estiment que la croissance restera basse, et que l'économie brésilienne ne progressera que d'à peine 1 %.

Toute la sous-région est marquée par la stagnation économique, combinée à la crise mondiale qui frappe à présent fortement la Chine et la Russie et à la recrudescence de la droite. Au Brésil, ces trois facteurs sont encore plus intenses. Le gouvernement PT pourrait chercher à recourir à des alliances avec des forces qui lui étaient normalement opposées, comme le PSoL (Parti du socialisme et de la liberté), une formation de gauche large à laquelle nos camarades participent. Le PSoL est un parti d'opposition de gauche critique du PT, mais ses dirigeants ont décidé de soutenir le PT lors du deuxième tour des élections.

Mais les scrutins ne tiennent pas compte de la situation sociale qui s'exprime dans les rues. Les manifestations contre la Coupe du monde ont marqué la conscience de la population. Ces actions représentaient le mécontentement croissant et ont révélé l'ampleur des contradictions et des limites du modèle de développement prôné par le PT.

Tout indique que le PT va chercher aussi des alliances avec des forces qui ont contribué au programme politique du PSDB, ce qui va démontrer qu'il n'y a pas de grande différences entre les deux. Le nouveau ministre des Finances est ainsi Joaquim Levy, un des patrons de la deuxième plus grande banque du pays. Les grands planteurs et les grandes entreprises sont eux aussi représentés au gouvernement.

La gauche brésilienne doit faire son bilan des élections, tirer les leçons et trouver des points d'accord afin d'aller vers la construction d'une force unie large pour pouvoir présenter des candidats contre la direction du PT et du PSDB.

Lors du premier tour des élections, les partis de gauche PSoL et PSTU (Parti socialiste des travailleurs unifié, trotskiste de tendance moréniste) ont fait ensemble 1,6 % des voix. La raison pour ce faible score est la campagne de Marina Silva, candidate indépendante qui, même si elle n'a pas énormément de différences par rapport à Dilma et Aecio, est apparue comme une alternative politique pour beaucoup de gens car elle était intervenue pour soutenir le grand mouvement de juin 2013 contre la hausse du prix du transport. Sans sa candidature, le PSoL aurait pu obtenir 4-5 %.

Le score du PSoL est faible, mais nous devons néanmoins apprécier le fait que son nombre de voix a doublé par rapport aux dernières élections. Lors des élections régionales, il a pu obtenir beaucoup de voix dans certaines villes, ce qui montre que la classe des travailleurs brésiliens est à la recherche d'une alternative. Mais nous devons aussi critiquer le sectarisme du PSTU, qui a préféré mettre en avant ses propres candidats et a refusé l'idée d'un front uni de la gauche qui aurait permis à la gauche brésilienne d'aller plus loin que ça.
Le PSoL est un espace important pour l'action politique, avec la perspective de construire une alternative au bipartisme du PT et du PSDB. Mais le PSoL ne peut pas constituer cette force seul. 

La classe des travailleurs brésiliens constitue une force énorme dans ce pays, mais elle n'est pas encore pleinement entrée en action. Elle a cependant exprimé sa puissance lors des dernières mobilisations, et de nouveaux mouvements plus puissants vont encore certainement survenir au cours des prochaines années, vu que la crise va s'approfondir. Par exemple, on a eu la grève des ramasseurs d'ordures à Rio de Janeiro, la grève des chauffeurs de bus dans plusieurs villes, les manifestations contre la Coupe du monde, et les actions pour le logement organisées par le Mouvement des travailleurs sans toit. Il faut à présent adopter une stratégie commune pour tous ces différents secteurs, qui combine et qui unifie la lutte de classes dans les quartiers, dans les villes, à la campagne et avec la jeunesse.

Nos camarades du groupe LSR (Liberté, socialisme et révolution, CIO au Brésil) se sont développés en se focalisant sur ces perspectives. Ils ont pu faire des pas en avant très importants, ce qui ouvre de nouvelles possibilités pour la gauche révolutionnaire. Le travail au sein du PSoL a donné à LSR une expérience qui sera très utile pour la suite des évènements. La situation électorale nous a permis de mener l'agitation avec un programme révolutionnaire et d'atteindre de larges couches des travailleurs, des pauvres et des exploités du Brésil. Toute cette force et cette expérience accumulées joueront certainement un rôle dans le développement de LSR en une force d'attraction pour les travailleurs et les jeunes en lutte.

Tout comme aux États-Unis, on ne peut pas dire que les élections aient représenté un virage à droite. Il y a eu certes une polarisation entre les électeurs progressistes et la droite. Cette polarisation ne s'est pas entièrement reflétée dans le conflit entre Dilma et le PSDB, qui représentent tous deux le même projet de société. La polarisation a commencé en juin 2013 lorsque des milliers de gens sont descendus dans la rue pour le transport. La couche la plus progressiste de la population a voté pour le PSoL, qui a doublé son nombre de voix par rapport aux dernières élections. La candidate du PSoL Luciana Genro a reçu 1,6 millions de voix. Le PSoL est aussi passé de 6 à 12 députés au parlement national. Le député militant LGBT Jean Wyllys a été réélu avec 140 000 voix contre 11 000 précédemment. Au niveau des conseils régionaux, les meilleurs résultats pour le PSoL ont été obtenus par l'historien Tarcísio Motta (Rio de Janeiro) et pour notre camarade Roberio Paulino (Rio Grande do Norte, dans le Nord-Est) : tous les deux ont obtenu 8 %. L'ingénieur Paolo Eduardo Gomes est quant à lui passé de 8000 à 23 000 voix pour le poste de député de Rio de Janeiro. Ces candidats ont mené campagne avec un programme véritablement socialiste, qui tranchait nettement avec l'approche du PT, du PSDB et de la majorité des candidats PSoL.

Le Brésil reste et va rester une référence incontournable dans la sous-région. L'évolution de la situation au Brésil a une influence certaine sur l'évolution politique dans les autres pays d'Amérique latine. Mais, comme nous l'avons aussi rappelé, cette même évolution dépendra de l'évolution de la lutte de classes au niveau mondial.

Le Mouvement des travailleurs sans toit

La Bolivie


C'est en 2005, avec l'élection d'Evo Morales, que la Bolivie est entrée dans le club des pays gouvernement dit « de gauche progressiste », brandissant le drapeau du « socialisme du 21e siècle » et adoptant un discours radical envers l'impérialisme américain et le capitalisme néolibéral. Depuis lors, la Bolivie a bien changé. Pas seulement parce qu'Evo Morales est son premier président issu d'une ethnie autochtone (tous les autres étaient des descendants de colons blancs), mais parce que le système politique procapitaliste traditionnel y a été complètement démonté.

Evo Morales a été récemment réélu pour un troisième mandat avec une impressionnante majorité : près de 60 % du soutien populaire. Son succès n'est pas seulement dû à son origine populaire et indigène, mais aussi à sa politique réformiste qui a véritablement amélioré le niveau de vie de la majorité de la population.

Depuis la « nationalisation » des hydrocarbures en 2006, même s'il s'agit en réalité plus d'une renégociation des contrats avec les multinationales du secteur et qu'il manque un contrôle démocratique ouvrier et populaire sur le secteur nationalisé, Evo et son parti Mas (Mouvement vers le socialisme) sont parvenus à obtenir un meilleur contrôle sur le revenu de l'État, tirant également profit de la hausse de la demande en matières premières du côté des puissances émergentes que sont le Brésil et la Chine. Pour donner une petite idée de l'ampleur de ses réformes, alors que l'État bolivien tirait auparavant 300 millions de dollars par an (170 milliards de francs CFA) de l'exportation du pétrole et du gaz, ce secteur a rapporté 6 milliards de dollars en 2014 (3300 milliards de francs CFA).

Cette énorme quantité d'argent a permis au gouvernement bolivien de développer sa politique réformiste par une économie mixte avec la participation des capitalistes privés (qui ont bénéficié de baisses de taxes et de plus de flexibilité de la main d'œuvre) tout en investissant dans des programmes sociaux qui ont eu un certain succès en même temps que la croissance progressait fortement.

Le taux de croissance de l'économie bolivienne est aujourd'hui un des plus élevés de la sous-région, ce qui tranche avec la stagnation et la récession d'importants pays voisins, comme le Venezuela, l'Argentine et le Brésil. Evo a fait baisser le taux de pauvreté de son pays de 18 % en 10 ans. Il maintient une balance de paiements positive entre imports et exports ; le taux de chômage est au plus bas ; le PIB par habitant s'est fortement accru.

Tous ces éléments ont créé de nombreuses illusions parmi la population, c'est ce qui explique ce nouveau triomphe d'Evo et du Mas qui ont remporté un troisième mandat haut la main. Avant 2005, Evo obtenait 54 % ; après le référendum constitutionnel de 2009, 64 % (ce référendum faisait en sorte que le premier mandat ne comptait pas comme premier mandat ; la nouvelle constitution consacre les ressources naturelles comme étant la propriété du peuple bolivien, fait de la Bolivie un État laïc, limite la possession privées de terres à 5000 ha, autorise la révocation des élus, organise un deuxième tour électoral au cas où aucun candidat n'a obtenu 50 % alors qu'avant le parlement tranchait) ; et en octobre de cette année, Evo a été réélu pour un second/troisième mandat avec 60 %. Mais l'évolution de la Bolivie est étroitement liée et semblable en de nombreux aspects à celle du Venezuela (malgré les différences et les spécificités) ; ce qui met en question les perspectives et le développement d'une stratégie politique pour la gauche révolutionnaire au cours de la prochaine période qui se profile à l'horizon.

Comme Chávez au Venezuela, Evo a construit sa popularité sur base d'une plus grande intervention de l'État dans l'économie, surtout avec la redistribution des richesses du gaz et du pétrole, qui représentent 54 % des exportations du pays. Mais le modèle réformiste d'Evo, tout comme celui de Chávez et de Maduro à présent, comporte d'importantes faiblesses et limites. D'un côté, il dépend de l'exportation de matières premières, ce qui veut dire que sa politique est soumise aux dictats du marché mondial dominé par les grandes puissances. Aujourd'hui déjà, nous vooyons que les cours du principal produit de l'économie vénézuélienne, le pétrole, ont commencé à chuter, ce qui complique énormément la situation de l'économie du Venezuela, et qui fait que de nombreux projets de réformes sociales sont reportées à plus tard.

En plus de la dépendance au cours des matières premières, il faut ajouter la dépendance aux principaux partenaires commerciaux qui sont la Chine, le Brésil et la Russie. Or, ces pays commencent à connaitre de grandes difficultés au niveau de leur économie. Tout ceci se combine pour former un cocktail explosif qui va remettre en question le modèle de développement prôné par le Mas en Bolivie, tout comme on le voit au Venezuela.

Mais l'évolution de la Bolivie possède ses propres particularités. Par exemple, le parti Mas a conclu des alliances politiques avec toutes sortes de forces de droite et même d'extrême-droite en Bolivie, allant jusqu'à coopter certains leaders de droite ou d'extrême-droite au sein des structures du parti ; ces rapprochements ont été dénoncés par la gauche révolutionnaire, y compris par nos camarades boliviens.

Mais on dirait que ces manœuvres ont permis à Evo d'obtenir des résultats impressionnants à Santa Cruz, qui était pourtant le bastion de l'opposition de droite à Evo (Evo avait été élu surtout avec les voix des paysans indigènes des montagnes, alors que la bourgeoisie blanche des villes des plaines lui était opposée). Le fait qu'il se soit fait accepter par la droite et la bonne santé de l'économie bolivienne marquent une différence très importante entre Evo et le phénomène Chávez. Car si Chávez avait effectué des concessions à une partie de la bourgeoisie sur le plan économique, il avait refusé tout rapprochement politique. Du coup, alors que Chávez et ses successeurs sont confrontés à une opposition déterminée de la part de la droite vénézuélienne, en Bolivie, il semble que toute une partie de la droite ait décidé de travailler avec le gouvernement Mas et de le soutenir.

Avec toutes ces contradictions, il ne sera pas facile de construire une gauche alternative en Bolivie ni de capitaliser sur les contradictions au sein du Mas, puisque le manque de références historiques et l'expérience du passé récent de régime de droite néolibérale réactionnaire agissent fortement sur la conscience des travailleurs et de la population qui voient le nouveau régime comme un moindre mal, même si ce n'est pas dit en ces termes.

Ainsi récemment un journal vénézuélien qui couvrait les élections en Bolivie a publié des interviews de gens dans les rues de Bolivie, qui disaient « Je vote pour Evo et je le soutiens, parce que je ne veux pas voir revenir les politiciens de droite qui nous dirigeaient dans le passé ».

Il est clair qu'en Bolivie le processus reste ouvert, mais le virage à droite du Mas est de plus en plus prononcé. Le résultat de cette évolution dépendra non seulement du jeu des forces politiques en Bolivie, mais aussi de la manière dont la situation va évoluer au niveau de la sous-région, et en particulier au Brésil, en Argentine et au Venezuela.

Les camarades du CIO en Bolivie cherchent à développer une stratégie visant à exposer les faiblesses du Mas et de la politique d'Evo, afin de mettre en avant la nécessité d'une organisation indépendante des travailleurs et de tous les secteurs en lutte. Les contradictions du modèle réformiste du Mas vont rapidement entrer en crise et en confrontation avec sa base populaire. Ces dernières années, le Mas est déjà entré en conflit contre la population et à dû recourir à la répression comme les gouvernements de droite avant lui.

La crise de la direction et le manque d'une alternative politique de gauche se sont intensifiés après que le gouvernement, via la bureaucratie de la Centrale ouvrière bolivienne, ait brisé une tentative de construire un Parti des travailleurs (PT) qui était pourtant une initiative des syndicalistes des mines, qui désiraient ainsi se doter d'un instrument politique de lutte pour un programme socialiste contre le gouvernement et la droite, ce qui aurait permis une indépendance politique des travailleurs qui dénoncent les limites du “processus de changement”. Ce pas forcé en arrière a permis au gouvernement de se présenter à nouveau comme la seule alternative face à la droite, limitant les ouvertures sur le plan électoral et maintenant le statu quo politique.

Il nous faut adopter une approche sensible envers la masse des travailleurs et des indigènes qui ont encore des illusions dans le gouvernement Mas tout en évitant le piège du sectarisme, afin de faire progresser le combat révolutionnaire dans ce pays. En même temps, une politique révolutionnaire ne pourra réussir dans ce pays si elle ne se bat pas résolument contre les obstacles qui empêchent le développement de la lutte de classes, et en premier lieu la bureaucratie à la tête des syndicats et des organisations de la société civile qui est liée aux programmes du gouvernement. La quête d'une indépendance politique pour les travailleurs et pour leurs organisations populaires est une condition pour le développement d'un nouveau mouvement de lutte pour une alternative politique qui pourra prendra la tête des luttes à venir.

Le président Morales devant une usine. La bannière dit
« Nationalisé. Propriété des Boliviens »

L'Uruguay

En Uruguay, la relative stabilité politique continue sous le gouvernement du Front large qui est bien parti pour un troisième gouvernement, avec la possibilité de voir son dirigeant Tabare Vasquez réélu pour un deuxième mandat. Tabare Vasquez avait été élu à la tête du premier gouvernement du Front large, puis avait passé la main à Pepe Mujica de la même coalition de gauche, avant de revenir aujourd'hui sur le devant de la scène.

Le gouvernement uruguayen suit une politique très “pragmatique”, se présentaint comme un allié et partenaire du bloc Mercosur-Alba, tout en maintenant des rencontres avec l'alliance pacifique. Il a signé des accords de libre-échange avec l'Union européenne et avec le gouvernement israélien actuel. Tout comme au Venezuela, il s'est vu contraint d'importer de la nourriture et de la viande à cause de ses troubles économiques internes.

L'Uruguay n'est pas immunisé aux mêmes processus en cours au Brésil, au Venezuela et en Argentine, ni à la crise internationale. Tout comme la Bolivie, sa relative stabilité va très probablement être secouée par le prochain cycle de luttes dans la sous-région.


Le Paraguay


Le Paraguay continue à soufrir du coup d'État militaire d'il y a deux ans. Tout comme au Honduras, les militants de gauche y sont à présent persécutés, assassinés et violemment réprimés.

Ce pays reste un des plus pauvres de la sous-région. La gauche a été gravement affaiblie par les divers régimes militaires dictatoriaux et gouvernements de droite. Le Parti coloré qui dirigeait le pays depuis 70 ans a été chassé du pouvoir lors des élections de 2008 par la coalition du Parti libéral radical authentique et de l'Alliance patriotique pour le changement, menée par le président Fernando Lugo. Le retour du Parti coloré au pouvoir à la suite d'un coup d'État parlementaire représente donc un sérieux pas en arrière pour le pays. Mais cette situation a permis à la gauche révolutionnaire de tirer un certain nombre de leçons : 1) Il n'y a aucune garantie qu'un gouvernement progressiste réformiste puisse tirer le pays de la crise, 2) les États-Unis ne sont pas prêts à voir leur hégémonie dans la région remise en question et feront tout pour empêcher l'extension de gouvernements « socialistes » ou de gauche au point où cela pourrait constituer un phénomène irréversible qui nuirait à leurs intérêts géopolitiques.

La gauche paraguayenne traverse en ce moment une période très difficile. La gauche révolutionnaire internationaliste doit soutenir les mouvements de résistance dans le pays afin de les aider à se réorganiser, à tirer les leçons nécessaires et à reprendre le terrain qui avait été perdu afin de reprendre la lutte. Les leçons des évènements dans d'autres pays seront elles aussi cruciales.

La droite du Parti coloré est revenue au pouvoir à la suite de la destitution
parlementaire de l'alliance progressiste.

Le Chili

Le Chili connait de profonds changements depuis maintenant six ans. La société et les travailleurs chiliens ne se laissent à présent plus berner par les mensonges du modèle néolibéral qui a accru le fossé entre riches et pauvres, faisant du Chili un des pays les plus inégaux au monde.

Cette condition de profonde inégalité, combinée au fait que l'économie chilienne est extrêmement connectée au rythme de l'économie mondiale aujourd'hui en crise, pousse les travailleurs et la société civile en général à se mobiliser afin de lutter pour un train de vie et un revenu décents.

La privatisation de l'économie et des services de base au Chili a mis les travailleurs dans une situation chaotique vu l'effondrement qui a suivi l'éclatement de la crise internationale. Tout cela va continuer à faire descendre les travailleurs dans la rue pour réclamer les revendications les plus basiques.

Les difficultés ne sont pas seulement du fait des gouvernements les plus droitiers de l'histoire du Chili, mais même et aussi du gouvernement de « concertation » actuel présidé par Mme Bachelet. Tous ces gouvernements se sont caractérisés par leur instabilité politique face aux revendications pour plus de droits démocratiques. Il faut savoir que la constitution adoptée par le sanglant dictateur Pinochet est toujours en vigueur. Cette situation pose la question de la construction de nouveaux points de référence politiques et de la mobilisation et de l'organisation populaires en tant que stratégies de lutte.

Nos camarades du groupe Socialisme révolutionnaire (CIO au Chili) ont non seulement prédit la situation actuelle, mais ont également pu utiliser leurs faibles forces pour rassembler une couche importante de militants déterminés à reprendre la tâche de la construction d'une alternative révolutionnaire prolétarienne. Ainsi, après des décennies de reculs suite à la défaite tragique de 1973 (lorsque le président socialiste Allende a été assassiné par le général Pinochet), la revendication d'un parti des travailleurs et d'une unité entre les étudiants, les mineurs, les communautés indigènes et les autres couches en lutte acquiert chaque jour un peu plus de force.

Peut-être bien que l'évolution du Chili n'est pas aussi rapide que celle des autres pays de la sous-région, mais ce pays n'est pas isolé non plus de l'extérieur. Tout comme ailleurs, le facteur subjectif et le développement des luttes à l'échelle mondiale auront une influence.
La rue a déjà son propre programme : une assemblée constituante, la nationalisation de l'industrie du cuivre, la gratuité de l'enseignement et des soins de santé, la souveraineté et le contrôle sur les fonds de pension, une réforme du foncier, et la reconnaissance des droits nationaux des groupes indigènes comme les indiens mapoutchés (mapuche). Toutes ces revendications ne sont plus celles de petits groupes de gauche comme lors des décennies précédentes : elles font à présent partie d'un programme politique large défendu par de nombreux secteurs de la société chilienne qui réclame le changement. Ce programme deviendra un élément central dans la prochaine période de lutte des classes au Chili.

Chili : « Les élèves du secondaire soutiennent nos grévistes »

L'Argentine


Dans ce pays crucial de la sous-région, la situation politique est tout aussi complexe qu'ailleurs. L'Argentine a connu une croissance économique grâce à un contexte favorable au niveau du cours des matières premières sur le marché mondial, ce qui a laissé au kirchnerisme (le courant de gauche nationale de feu le président Néstor Kirchner) une grande marge de manœuvre pour accomplir des réformes et une meilleure distribution de la richesse nationale sans toucher aux profits records du capitalisme à ce moment-là. Mais cette époque est terminée.

La situation générale en Argentine n'échappe pas à la crise dans la sous-région. La perte de pouvoir d'achat pour les travailleurs liée à l'inflation a suscité un profond mécontentement parmi de larges couches de la classe des travailleurs, ce qui a mis la bureaucratie syndicale sous pression pour organiser une lutte pour de meilleures conditions de vie. C'est ainsi que s'est produite une scission l'an passé entre la Confédération générale du travail et le gouvernement, qui avaient pourtant été alliés depuis l'arrivée au pouvoir des Kirchners. Cette rupture a ouvert un climat d'instabilité pour le gouvernement de Mme Cristina Kirchner, la veuve de Néstor Kirchner élue en 2007 et réélue depuis. Cette crise a produit des scissions au sein du gouvernement et a aussi renforcé la faction conservatrice du mouvement péroniste (nationaliste, d'après le président Peron qui dirigea le pays dans les années '1950 et '1970). Cela concerne surtout le Front rénovateur dirigé par M. Massa, qui a obtenu un bon résultat électoral dernièrement et qui sera probablement élu président en 2015.

L'Argentine a connu avec le kirchnerisme une période de stabilité économique et politique, comme les autres pays de la sous-région. Mais avec l'intensification de la crise internationale, les limites de son programme politique ont été révélées au grand jour, encore aggravées par les séquelles de la politique néolibérale des gouvernements précédents qui avaient fortement endetté le pays et l'avaient rendu dépendant des marchés financiers internationaux par sa dette étrangère. Malgré de nombreux discours contre les « fonds vautours », le gouvernement a continué à payer la dette aux spéculateurs internationaux. La crise de l'économie argentine due au paiement de la dette se fait ressentir dans les poches des travailleurs qui n'ont pas connu la moindre véritable hausse de salaire depuis une dizaine d'années malgré la croissance. L'Argentine est donc rentrée dans une crise politique qui rappelle fortement celle de 2001.

Les perspectives ne sont pas encore très claires pour ce pays. Le manque d'une direction au sein du mouvement kirchneriste suite au décès de Néstor Kirchner et l'impossibilité de réélire Cristina Kirchner (vu qu'elle arrive à la fin de son deuxième mandat) ont provoqué une purge au sein du mouvement. Les principaux rivaux pour la succession tendent plus à la confrontation qu'à l'unité. La gauche révolutionnaire a elle ausssi commencé à montrer des signes de réorganisation depuis l'émergence de la Fédération de gauche et des travailleurs (FIT, Federación de Izquierda y de los Trabajadores, une coalition de différents partis de gauche se réclamant du trotskisme), qui montre qu'il existe un réel potentiel pour une alternative indépendante pour la classe des travailleurs et pour les militants.

Mais même si d'importantes couches des militants de gauche sympathisent avec la FIT ou se font des illusions à son sujet, il sera difficile à la FIT d'aller au-delà du stade de la simple alliance électorale et de planter de véritables racines parmi les masses et le mouvement large des travailleurs argentins. Après ses résultats électoraux impressionnants, la coalition a traversé une crise due à des disputes entre les porteparoles de ses trois principales constituantes, le Parti ouvrier, le Parti des travailleurs socialistes et la Gauche socialiste. C'est là un fort mauvais signe, qui confirme la nécessité pour la FIT de s'élargir pour se transformer en un instrument politique uni de la classe des travailleurs et de tous les exploités d'Argentine.

Il y aura des élections en 2015, et il est possible que le kirchnerisme perde, ou se retrouve à diriger un gouvernement affaibli avec un parlement divisé, comme au Brésil. Cette situation ouvre de très importantes possibilités. Le CIO doit tout faire pour suivre la situation en Argentine et y développer une base.

La FIT dispose d'un important potentiel mais doit dépasser le stade
de simple alliance électorale

Perspectives


Comme nous avons tenté de l'illustrer dans ce tableau large, la situation de l'Amérique latine est complexe et changeante. Certains pays aujourd'hui stables, comme la Bolivie et le Chili, risquent de se retrouver dans des situations d'instabilité et de conflits aigus, tandis que d'autres pays, comme l'Argentine, le Brésil et le Venezuela, sont plongés dans la stagnation et voient un retour de la droite se profiler. Enfin, il y a toute une série de pays qui semblent être déjà partis dans une période d'instabilité grave sans qu'on puisse se prononcer sur leur avenir, comme la Colombie, le Mexique, et de nombreux pays d'Amérique centrale.
Il semble à première vue qu'un processus de changement se produit dans toute la sous-région, avec une polarisation accrue entre une faction libérale et une faction conservatrice de gauche, tandis que la gauche révolutionnaire se retrouve mise à l'écart. Mais la réalité sur le terrain est bien différente. Les mouvements qui se déroulent sous la surface, et qui sont le produit d'immenses contradictions politiques et sociales, rendent une telle analyse absurde. L'évolution de la situation au Mexique tout dernièrement ou du Venezuela de la fin des années '90 montre bien cela.
La gauche révolutionnaire latino est confrontée à la tâche de réorganiser et de construire des plateformes larges pour offrir une alternative à l'impasse actuelle. En même temps, elle doit s'efforcer d'éviter de répéter les mêmes erreurs qui ont fait tomber les mouvements de gauche du passé dans le piège de la social-démocratie et de la démocratie bourgeoise. Aujourd'hui plus que jamais, la clé se trouve dans la combinaison des revendications démocratiques-bourgeoises et des tâches socialistes révolutionnaires. Mais le manque de direction et d'organisation constitue la plus grande faiblesse. Les récents efforts du PSoL au Brésil, de la FIT en Argentine, du PT en Bolivie, et de la Marche patriotique en Colombie, sont autant de sources de leçons qui nous permettent de mieux comprendre ce qu'il faut faire et ce qu'il ne faut pas faire. D'importantes leçons doivent être tirées de ces expériences pour l'organisation politique de la classe des travailleurs. Tout cela sera mis au bénéfice des luttes du futur.
L'année 2015 sera une année pendant laquelle l'économie sera le premier enjeu dans presque chaque pays de la sous-région, ce qui va ramener la question de la nationalisation des ressources stratégiques à l'avant-plan. La redistribution des richesses, les droits démocratiques et salariaux, l'accès à la santé et à l'enseignement, la question du foncier, la souveraineté, sont autant de problèmes qui vont resurgir au cours des luttes à venir. En tant que révolutionnaires, nous devons tout faire pour nous préparer à être capables d'intervenir dans les mouvements pour les faire progresser vers la gauche, vers la possibilité d'une véritable révolution socialiste.
Dans le contexte de cette analyse générale, nous voyons qu'apparaitront de nombreuses difficultés pour le travail des sections du CIO au Brésil, au Chili, en Bolivie et au Venezuela et de nos sympathisants dans toute la sous-région. Des difficultés mais aussi de grandes ouvertures.
Les récentes interventions des sections du CIO dans la formation du PT en Bolivie, avec la campagne pour un nouveau parti au Chili, la riche expérience de nos camarades vénézuéliens, le travail de notre groupe LSR au Brésil au sein du PSoL… sont autant d'exemples du potentiel de ce qui peut être réalisé et de ce que nous pouvons construire malgré les difficultés.
Cpendant, tous nos efforts ne suffisent pas encore. Le paysage politique de toute la sous-région est à nouveau en train de se modifier. Nous allons voir des situations prérévolutionnaires mais aussi de potentielles défaites comme c'est le danger au Venezuela. Nous devons nous préparer pour chaque type de scénario, afin de pouvoir fournir une réponse politique.
Les années à venir seront un défi pour le CIO au niveau mondial et au sein de chaque pays pour nos différentes sections. La prochaine période sera encore plus complexe. Les dangers et les pièges sont partout sur notre chemin, comme les ouvertures et les potentialités.


Le CIO est riche d'une histoire de 40 ans de lutte. Au cours de cette période, il a été capable d'étendre sa présence sur tous les continents et a connu de réelles avancées malgré de faibles effectifs. Dans certains cas, il a pu réellement peser sur les évènements et devenir un point de référence. Tout cet héritage est la confirmation objective de ce que notre organisation est capable d'obtenir. Pour cette raison, nous devons continuellement et profondément autocritiquer et réviser le travail de notre construction en Amérique latine, les formes et les méthodes qui nous permettront de continuer à avancer et à faire ce qu'il faut faire, dans le cadre de la réalité objective qui nous est imposée par le système capitaliste contre lequel nous nous battons.

École d'été du CIO au Brésil

Lien vers la deuxième partie de ce document : débat sur la question nationale.

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