samedi 14 mars 2015

Monde : Épreuve de force en Grèce

Quelles destinées pour Syriza au pouvoir ?


La victoire électorale de Syriza a ouvert une nouvelle période dans la lutte contre l’austérité en Grèce et dans toute l’Europe. Et les enjeux pour le mouvement ouvrier ne pourraient être plus élevés. Nous publions ici une interview d'un de nos camarades grecs, effectuée fin février, après que les dirigeants de Syriza se soient mis d’accord avec l’Union européenne pour une extension de quatre mois du plan de sauvetage.

Interview de notre camarade Nicos Anastasiades (Xekínima, CIO en Grèce) réalisée par Niall Mulholland (secrétariat international du CIO)


Quel a été l’effet initial de la victoire électorale de Syriza ?

La victoire de Syriza a été un évènement historique pour la Grèce et pour toute l’Europe. Après quatre ans d’austérité dure et de grandes luttes des travailleurs qui ont échoué à faire barrage aux coupes budgétaires (surtout à cause du rôle joué par les dirigeants syndicaux et les partis de “gauche”), l’élection de Syriza (Synaspismós Rizospastikís Aristerás, Coalition de la gauche radicale) a marqué la première véritable victoire sur les représentants politiques de l’austérité. C’était un gain important pour un parti qui était considéré comme résistant clairement à l’austérité, à la “troïka” (composée du FMI, de la BCE et de l’UE) et aux principaux partis politiques grecs. Son arrivée au pouvoir a déclenché une explosion d’optimisme et de joie chez les Grecs, qui ont vu pour la première fois apparaitre une possibilité d’inverser l’assaut des coupes budgétaires lâchée sur eux par le mémorandum d’entente c'est-à-dire, l'ensemble des mesures d’austérité qui ont été imposées dans le cadre de l’accord de prêt avec la troïka.

Si on considère l'ensemble des votes pour les partis de gauche comme Syriza et le KKE (Kommounistikó Kómma Elládas, Parti communiste grec), on voit que le vote de gauche représente une très grande partie des électeurs grecs. La majorité de la population des districts populaires de toute la Grèce a voté à gauche, alors que la Nouvelle Démocratie”, le parti traditionnel de la bourgeoisie grecque (libéral), a fait un meilleur score dans les zones plus riches. Lorsque le dernier gouvernement Nouvelle Démocratie / Pasok (Parti “socialiste”) a perdu la tête des sondages, il y a eu un sentiment de soulagement très largement éprouvé. Les Grecs savaient bien que, si ce gouvernement était réélu, cela signifierait davantage de mesures d’austérité et de souffrances pour les masses, vu que l’administration ND/Pasok aurait lâchement accepté une fois de plus le dictat de la troïka.

Nombreux sont ceux qui, parmi la gauche du monde entier, ont été surpris et consternés du fait que Syriza soit entré au gouvernement avec le parti de droite nationaliste des Grecs indépendants. Comment les Grecs ont-ils réagi ?

La constitution grecque stipule que, pour former un gouvernement, un parti doit d'abord gagner un vote de confiance au parlement. Syriza n’avait pas la majorité absolue pour gouverner seule, et a donc cherché une coalition. Dans la cadre de la constitution, cela signifiait qu’elle devait approcher chaque parti élu jusqu’à ce qu’elle obtienne un accord pour gouverner avec l’un d’eux ou plus. La constitution dit aussi que si le premier parti vainqueur des élections (Syriza) échoue à former un gouvernement, alors le second parti (Nouvelle Démocratie) peut tenter d’en former un. Si cela avait échoué, ç'aurait alors été au tour du troisième parti (Aube dorée).

Syriza et le KKE ont échoué à parvenir à un accord pour se partager le pouvoir (voir notre article à ce sujet). Cela est outrageux du point de vue des intérêts de la classe des travailleurs. Chacun blâme l’autre pour ce résultat, mais la vérité est qu’aucun de ces deux partis n’a jamais eu sérieusement l’intention de former un gouvernement de coalition avec l’autre. La direction de Syriza a clairement indiqué, avant même le résultat des élections, qu’elle était favorable à l'idée d'une coalition avec les Grecs indépendants (GI), et elle n’a fait qu’un appel mitigé au KKE à la rejoindre dans un gouvernement. Cela indique que la direction de Syriza, qui a de plus en plus tendu vers la droite ces dernières, au fur et à mesure qu’elle s’approchait du pouvoir, ne voulait pas de la pression d’un autre parti soutenu par la classe des travailleurs.

Le KKE, qui adopte de son côté une approche sectaire et isolationniste envers le reste de la gauche, a dit qu’il envisageait de voter pour les lois progressistes mises en avant par le gouvernement Syriza. Mais en même temps, les dirigeants du KKE ont déclaré que leurs parlementaires refuseront dès le départ d'accorder leur vote de confiance à Syriza pour former un gouvernement ! Syriza est donc arrivée au pouvoir sur base du soutien des Grecs indépendants, avec qui elle a formé une coalition.

Pour Xekínima (section grecque du CIO), c’était une grande erreur de la part de Syriza. Si les dirigeants de Syriza avaient voulu mener une politique en faveur de la classe des travailleurs, indépendante des partis capitalistes, ils auraient dû utiliser les jours suivant les résultats des élections pour faire un appel de classe direct à la classe des travailleurs et aux classes moyennes ruinées pour qu’elles manifestent leur soutien actif à une coalition gouvernementale de gauche. Cela aurait amené une énorme pression sur les dirigeants du KKE, qui aurait probablement pu diviser la base de ce parti. Syriza aurait alors pu aller au parlement pour demander un vote de confiance en appelant le KKE et les partis de gauche à la soutenir. Si cela n’avait pas abouti à une coalition gouvernementale de gauche, Syriza aurait alors pu aller vers de nouvelles élections en présentant un appel de classe et une politique socialiste ; elle aurait pu remporter ces nouvelles élections haut la main en obtenant une hausse significative de son score – sans doute en récupérant des voix du KKE discrédité – pour former un gouvernement majoritaire.

Cependant, beaucoup de Grecs ne considèrent pas comme un gros problème la formation d’une coalition par Syriza avec les Grecs indépendants (qui n’ont que quelques parlementaires), mais plutôt comme un mal nécessaire pour que Syriza prenne le pouvoir. Mais nous devons dire la vérité aux travailleurs à propos des Grecs indépendants et des dangers qui découlent d'un partage du pouvoir avec eux. En formant une coalition avec ce parti un parti bourgeois, quand bien même contestataire – les dirigeants de Syriza ont réalisé une forme de collaboration de classe. Les Grecs indépendants sont issus d’une scission de la Nouvelle Démocratie. Ils représentent une aile de la bourgeoisie grecque qui est contrariée par les dictats de la troïka et qui voudrait résister pour gagner des conditions plus favorables pour le capitalisme grec. Alors que les Grecs indépendants adoptent une démagogie antitroïka patriotique (et se montrent souvent plus combatifs que Syriza dans leur dénonciation des patrons de la zone euro), ils restent un parti de la classe dominante qui, au final, agira dans l'intérêt des patrons.

Les dirigeants de Syriza ont fait une erreur en donnant des positions ministérielles cruciales aux politiciens des Grecs indépendants ainsi qu’à d’autres politiciens de droite. Le chef des forces armées est maintenant issu des Grecs indépendants. Le ministre de la police est un ancien membre de la Gauche démocratique (une scission de droite du Pasok, le parti social-démocrate) et un ancien dirigeant du Pasok est à la tête de la police secrète. De plus, le président de la république, élu par Syriza, est un ex-ministre de la Nouvelle Démocratie ! En d’autres termes, tous les postes cruciaux qui contrôlent l’appareil d’État ont été donnés à la droite et à des personnalités politiques qui ont la confiance de la classe dirigeante. La droite pourrait utiliser cela à son avantage au cas où Syriza viendrait à être considérée comme indigne de confiance par les patrons d’Europe et de Grèce, même si Syriza a fait de grosses concessions à la troïka. Et bien sûr, au fur et à mesure que la crise s’approfondit, l’État peut être utilisé contre les militants et les manifestants, voire contre la classe des travailleurs tout entière. La semaine dernière, des forces de police ont été déployées contre des manifestants du nord du pays qui réclamaient l’arrêt de l’extraction d’or qui cause des dégâts considérables à l’environnement. La police antiémeutes a également attaqué une manifestation en faveur de la fermeture imminente des « camps de concentration » pour immigrés à Athènes.

Même si le cas ne se présente pas dans l'immédiat, la classe dominante en Grèce a déjà recouru à la force militaire auparavant lorsqu'elle était confrontée à une montée de la lutte des classes et à une crise économique. Cependant, la classe ouvrière grecque possède une immense force potentielle et une combativité qui lui permettront de lutter pour empêcher ce processus de prendre place à nouveau.

La classe dominante craint que le “virus” Syriza n'infecte toute l'Europe

Qu’est-ce que Syriza a promis aux travailleurs en prenant le pouvoir ?

Dans ses premiers jours de fonction, le gouvernement Syriza a fait d'importants gestes symboliques. Son dirigeant Alexis Tsipras a prêté serment en tant que Premier ministre sans prêter de serment religieux (dans un pays où une grande partie de la société et du pouvoir reste dominée par l'Église chrétienne orthodoxe). Il a plus tard été présenter un hommage aux combattants antinazis massacrés par l’armée allemande occupante durant la Seconde Guerre mondiale. Ce sont des évènements hautement symboliques pour les Grecs.

Le nouveau gouvernement dirigé par Syriza est aussi apparu comme tenant ses promesses préélectorales : il a annoncé toute une série de nouvelles mesures très populaires. Ces mesures incluent le retour au salaire minimum d’avant la crise ; une petite hausse des pensions les plus basses ; l’abolition des frais de visite à l’hôpital et des charges sur les prescriptions ; la fin de la mise en vente forcée des logements des personnes qui ne peuvent pas racheter leurs hypothèques ; l’annulation des privatisations qui avaient été prévues ; la réembauche des enseignants licenciés ; l’abolition du système d’évaluation du service civil qui avait été créé pour contraindre l'administration à des licenciements continuels ; la réembauche de plus de 3500 fonctionnaires et travailleurs du secteur public ; le rétablissement de l’ERT comme chaine d’État la réembauche de son personnel ; la citoyenneté pour les enfants des immigrés nés et élevés en Grèce.

La promesse de toutes ces mesures (qui doivent encore être votées au parlement) a été accueillie comme un énorme soulagement. Après des années d’austérité, ce changement est plus que bienvenu pour les travailleurs grecs. Mais depuis ces annonces, Syriza a eu des positions très compromettantes au cours des négociations avec la troïka.

L'élection de Syriza a causé une dégringolade de la bourse d'Athènes et
est une des causes de la chute de la valeur de l'euro (et donc du franc CFA)
qui se poursuit depuis janvier

Quelle est donc l’approche que Syriza a adoptée envers la troïka ?

Syriza a fait beaucoup de pas en arrière rien qu’en entrant en négociation avec la troïka. Toutes les tentatives de courtiser les dirigeants de l’UE par des visites de Tsipras et du ministre des finances Yanis Varoufakis ont échoué. Ceux-ci estimaient possible de recevoir le soutien de l’Italie et de la France. Les dirigeants de Syriza espéraient aussi pouvoir se faire bien voir du côté de l’administration d'Obama aux États-Unis. Certains pays de l’UE paraissaient plus préparés à laisser une marge à la Grèce, non pour des raisons altruistes, mais parce qu’ils comprenaient qu’une confrontation directe avec Syriza pourrait conduire à une rupture des négociations, à un défaut de paiement de la dette grecque et à la sortie forcée du pays hors de la zone euro – ce qui aurait des effets désastreux pour l'ensemble des pays de la zone euro, provoquerait la dislocation de cette zone et pourrait même menacer l’existence de l’Union européenne elle-même.

Mais, même si les gouvernements de l’UE ont certaines différences d’opinion et de nuances sur la marche à suivre, ils se retrouvent tous largement d'accord en tant qu’“alliés” au sein de l’Eurogroupe dès lors qu’il s’agit des revendications de la Grèce. Aucun gouvernement de l’UE n’a publiquement déclaré son soutien à la Grèce ni offert une assistance pratique réelle à ceux qui souffrent depuis des années des politiques d’austérité. Cela démontre que les seuls vrais alliés de la classe des travailleurs grecs sont les travailleurs de toute l’Europe.

Malgré les « lignes rouges » qu'ils avaient fixées antérieurement, les dirigeants de Syriza sont entrés dans des pourparlers en acceptant la dette et le besoin de rembourser les emprunts. Ils ont également accepté que le processus reste supervisé par les trois composantes de la troïka, qui ne seront dorénavant plus appelées “troïka mais institutions.

Le capitalisme allemand a montré qu’il n’était pas prêt à accepter les moindres revendications du gouvernement grec, même modérées. Cela démontre la véritable nature de la zone euro capitaliste. Il s'agit d'un outil pour les grandes puissances, comme le capitalisme allemand, pour exploiter les petits pays – ou plutôt, la classe des travailleurs de ces pays – de la zone, souvent en collaboration avec la bourgeoisie locale.

Il est clair que le capitalisme allemand veut obtenir une victoire convaincante sur Syriza pour que cela serve d’avertissement à Podemos en Espagne et à tout autre parti antiaustérité : Syriza doit servir d'exemple pour tous les frondeurs au cas où ils désireraient comme Syriza s'engager sur le chemin de la résistance. Le capital allemand et ses alliés de l’UE veulent un accord qui soit si préjudiciable à la Grèce que, quelle que soit la façon dont Syriza essaie de le vendre, cet accord brisera la grande popularité dont bénéficient à l'heure actuelle Syriza et les nouvelles autorités grecques en Grèce et dans toute l’Europe. De nouveau, le message serait le suivant : « Tout résistance, même la plus modérée, est inutile ».

Le nouveau ministre des Finances Varoufakis tente une poignée de main
avec un cadre de la Banque centrale européenne

Pourquoi Syriza a-t-elle signé ?

Le 20 février, les négociateurs grecs ont accepté une extension de quatre mois du plan de renflouement en vigueur. On rapporte que la délégation grecque aurait été soumise à un chantage scandaleux de la part de l’Eurogroupe, qui aurait pris la décision d’étrangler l’économie grecque en coupant le financement de ses banques. Le gouvernement grec s'est vu dire que faute d'une signature, il se verrait contraint d’instaurer des contrôles des flux de capitaux dans les jours à venir.

Les principaux éléments de cet accord sont que la Grèce accepte le cadre du mémorandum pour les quatre prochains mois. Elle n’obtiendra le prochain paiement du programme que si elle est évaluée positivement par la troïka. La Grèce doit s'engager à rembourser toute la dette à temps et à utiliser le gros de l’argent collecté par le programme d’austérité pour rembourser la dette. La Grèce ne doit pas prendre de mesures unilatérales. Cet accord est un recul pour le gouvernement grec.

Cela signifie-t-il pour autant une défaite ? Tout dépend de l'humeur des masses des travailleurs grecs vis-à-vis de la lutte. Les quatre prochains mois ne seront pas une période de trêve, mais bien une période de guerre de tranchées. Les mouvements se battront pour étendre leur victoire politique sur l’establishment à tous les terrains : dans la rue et sur les lieux de travail. La troïka va lutter elle aussi pour maintenir Syriza dans le cadre de l’Union européenne. Le gouvernement va se trouver pris entre ces deux pressions. L’issue de cette guerre est une chose qui ne peut être prédite à l'avance : il s'agit d'une bataille entre deux forces vivantes.

L’accord de quatre mois a permis d'éviter à la Grèce de devoir quitter l’euro immédiatement, mais c’est à un prix très élevé. Malgré la tournure positive de Tsipras, Athènes a fait de très grandes concessions, y compris en renonçant à demander une dépréciation de son immense dette. Renommer la troïka institutions et le mémorandum “Accord de mécanisme de soutien financier” ne change rien à la dure vérité : les Grecs vont devoir subir un nouveau programme d’austérité.

Syriza s'écrie qu’elle a obtenu le meilleur des accords possibles sous la pression de la fuite des capitaux hors des banques grecques et de la menace du chaos au niveau des banques. « Nous avons gagné du temps », clament les dirigeants de Syriza. Mais du temps pour quoi ? L’accord a vu Athènes forcée de proposer des réformes acceptables à ses créditeurs dans l’UE et au FMI. Les propositions de Syriza devront dorénavant être approuvées par l’Eurogroupe et par la troïka, avec avril comme échéance pour que la Grèce complète sa liste finale de mesures à faire valider par la troïka. Si Syriza n’accepte pas ces dictats, le gouvernement ne pourra pas accéder aux nouveaux prêts dont il a besoin pour éviter de faire défaut à sa dette de 320 milliards de dollars.

« À une époque de tromperie universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire ». Syriza devrait dire la vérité au peuple grec. Si le gouvernement a fait des concessions pour gagner du temps afin de mettre en place un plan stratégique pour vaincre l’austérité, alors le peuple le comprendra et se joindra à cette bataille. Mais ne pas le faire illustre tristement la voie que le gouvernement grec semble prendre, celle de la collaboration de classes avec l’UE et l’élite locale en acceptant leur agenda.

La Grèce va-t-elle revenir sur le chemin de l'euro,
ou prendra-t-elle la porte de sortie ?

Un choix autre que celui d’accepter les exigences de la Troïka existait-il ?

Il est vrai qu’un gouvernement socialiste déclaré arrivant au pouvoir contre l’opposition féroce du grand capital aurait bien sûr à faire face à beaucoup de difficultés et pourrait se voir contraint de faire quelques concessions tactiques. Mais Syriza ne défend pas de programme socialiste général. Ses dirigeants s’engagent à rester dans la zone euro capitaliste quoi qu’il arrive. Cela signifie emprisonner les travailleurs grecs dans la camisole du capitalisme des patrons de l’UE et d’accepter la logique du marché unique et les dictats de la troïka.

Suite à l’accord avec la troïka, Varoufakis a déclaré que celui-ci autorise la Grèce à modifier ses objectifs budgétaires pour cette année, de sorte à obtenir un léger excédent et à ce qu’il existe une « ambiguïté créative » à propos des excédents budgétaires nécessaires à la Grèce au-delà de 2015. Le gouvernement grec dit que cela va permettre de mettre en œuvre certaines « politiques humanitaires ». Il est vrai que quelques milliards d’euros pourraient quelque peu alléger les souffrances des couches de la population les plus touchées. Étant donné que les Grecs ont traversé des années d’appauvrissement terrible avec les anciens gouvernements proaustérité, tout espoir d’amélioration de leur condition est une lueur dans l’obscurité. Cela pourrait permettre à Syriza de maintenir une partie de son soutien pour le moment. Des acquis sociaux limités pour les plus pauvres et les plus touchés par l’austérité peuvent être considérés comme un certain progrès pour la classe des travailleurs, pour le moment – en tout cas si on compare avec le triste bilan du dernier gouvernement Nouvelle Démocratie/Pasok.

Mais cela ne sera pas suffisant pour concrétiser une série de réformes en faveur des investissements publics massif dont les travailleurs et leurs familles ont tant besoin. Les principaux points du Programme de Thessalonique de Syriza (qui était lui-même un recul par rapport à ses programmes adoptés auparavant) vont être reportées à plus tard, peut-être indéfiniment. Si le gouvernement Syriza accepte les termes et conditions du capitalisme allemand, cela sera vu tôt ou tard par les travailleurs grecs comme un retournement de veste et une capitulation, quelle que soit la manière dont cela sera présenté. Les dirigeants de Syriza tentent déjà publiquement de louvoyer sur certaines de leurs promesses politiques, comme le rétablissement de la télévision d'État ou la fermeture des mines d’or (qui n'est plus aujourd'hui qu'une simple opposition rhétorique). Alors que Syriza s’était dite opposée à toute nouvelle privatisation, les autorités discutent de la possibilité d’impliquer des entreprises privées dans le développement des infrastructures.

La joie populaire le soir de l'élection de Syriza. Au milieu, on voit un panneau
avec écrit en allemand : « Bonne nuit Mme Merkel »

Quelle est l’alternative défendue par Xekinima (CIO en Grèce) ?

Plus de 100 000 personnes se sont rassemblées dans le centre d’Athènes le 15 février en soutien à la position initiale de Syriza dans les négociations. Le même jour, d’autres grandes manifestations ont eu lieu dans toute la Grèce. Cela a été le plus grand mouvement généralisé depuis février 2012. L’ambiance était combative. Le fascisme et le nationalisme réactionnaire, représentés notamment par Aube dorée, ont été mis à l’arrière-plan par le nouveau sentiment de patriotisme antitroïka et antiimpérialiste. 60 % des électeurs d’Aube dorée ont déclaré être d’accord avec la position de Syriza au gouvernement. Cela montre le potentiel d'un énorme soutien actif qui pourrait être créé pour une lutte déterminée contre la troïka sur base d'un programme socialiste clair. Même si Syriza s'en tenait fermement à son programme de Thessalonique relativement modéré, les travailleurs et les pauvres de Grèce se mobiliseraient avec enthousiasme en soutien de son application, avec le soutien actif des travailleurs de toute l’Europe qui défieraient ainsi leurs propres gouvernements austéritaires.

Cela aurait demandé que Syriza négocie avec la troïka devant la classe des travailleurs, en démasquant le rôle de l’Allemagne et des autres puissances capitalistes européennes antisociales. Cela signifierait le refus tout remboursement supplémentaire des prêts onéreux de la troïka et la répudiation unilatérale de la dette. Si les puissances de l’UE répondaient en menaçant d’exclure la Grèce de la zone euro, un gouvernement socialiste préparerait la classe des travailleurs à l’action qui serait nécessaire dans cette situation. Il introduirait immédiatement un contrôle des capitaux afin de stopper la fuite des capitaux hors de Grèce par les grands investisseurs capitalistes.

L’évasion et la fraude fiscales endémiques des riches et des grandes entreprises qui coutent des milliards d'euros à la société, pourraient être combattues pour récupérer cet argent afin de créer des emplois et payer des services. Ces fléaux doivent être arrêtés en expropriant ces entreprises pour les placer sous le contrôle des travailleurs et en taxant les riches. La bureaucratie grecque, réputée pour sa corruption, son incompétence et son inutilité, pourrait être surmontée par le contrôle populaire et par l’instauration d’un salaire de haut fonctionnaire identique à celui des travailleurs qualifiés.

Les camarades du CIO en Grèce ont un important rôle à jouer pour encourager
les masses à mettre la pression sur le gouvernement de gauche pour
assurer le respect des promesses et apporter un contrepoids aux dictats
de la troïka

L’introduction d’une nouvelle drachme offrirait-elle une issue ?

Le retour à une monnaie nationale (la drachme) aurait des effets catastrophiques pour les travailleurs si cette opération n'était pas liée à un programme socialiste. Car cela provoquerait une dévaluation massive de la monnaie, qui anéantirait les économies de millions de personnes. Une nouvelle monnaie nécessiterait donc d’être liée à des mesures plus larges, y compris l’introduction du monopole d’État sur le commerce extérieur pour élaborer une planification des exportations et des importations qui répondrait aux besoins du peuple grec. Cela exigerait la nationalisation du transport maritime et des principaux secteurs de l’économie – y compris le système bancaire et les grandes entreprises industrielles, le commerce et les services – sous contrôle et gestion publics et démocratiques, afin de commencer à développer une économie démocratiquement planifiée.

Cela créerait de la richesse pour les masses, pas pour l’élite. Ces mesures recevraient un énorme soutien de la part de la classe des travailleurs d’Europe et inspirerait les nouveaux partis de gauche, en les encourageant à lutter pour le pouvoir afin de prendre des mesures similaires. Pour les patrons de l’UE, pour l’exploitation capitaliste et pour l’Otan belliciste, cela serait le début de la fin. Car serait posée la question d’une fédération socialiste d’Europe sur une base libre et égalitaire.

Agora populaire à Athènes dans le cadre de la résistance antiaustérité

Quelles sont les perspectives pour la gauche grecque ?

Syriza est, en fait, un front populaire de différentes forces et tendances. Il y a de grandes divergences en son sein. Même si les parlementaires de Syriza tendent à être plus à droite que la base, des tensions et divergences au sein du conseil ministériel ont été rapportées. La base a peu ou aucune chance de prendre part aux décisions importantes. Par exemple, quand les parlementaires de Syriza ont voté pour le candidat de la Nouvelle Démocratie au poste de président de la république, cela a été décidé par l'appareil sans discussion avec la base. Même si la prise du pouvoir par Syriza s'est faite dans un climat d’optimisme, aujourd'hui, de plus en plus de couches de la classe des travailleurs, des militants et une partie de la base de Syriza remettent en question les actes de la direction. Ces personnes sont prêtes à une résistance de masse continue contre la troïka et contre les patrons grecs, comme le sont les meilleurs membres de la base de travailleurs du KKE et d’autres groupes de gauche.

La classe des travailleurs est prête à donner du temps au nouveau gouvernement pour voir si sa politique sera en mesure de la sortir de la misère de l’austérité. Mais elle ne va pas attendre très longtemps. Les masses ont déjà eu l’exemple du Pasok en 2010, qui avait été élu sur une étiquette antiaustérité mais qui a imposé une politique exactement à l'opposé. L’amélioration de la vie de ces millions de personnes tout en restant dans le carcan de l’UE va rapidement se révéler n'être qu'une illusion. Et le rôle de la gauche révolutionnaire au cours de ce processus va être crucial. Il y a un besoin urgent d’une puissance politique non sectaire à gauche de Syriza, non seulement pour pousser le gouvernement à gauche partout où c’est possible, mais aussi pour s’opposer à tout virage à droite qui va finir par arriver.

Xekínima participe à l’Initiative des 1000, une coalition de forces de gauche à l’intérieur et à l’extérieur de Syriza. Elle appelle à l’unité maximale des militants de gauche sur base d’un programme de principe, socialiste, anticapitaliste et antiaustérité. La prise du pouvoir par Syriza a ouvert un nouveau chapitre agité dans la société grecque, qui va provoquer d'intenses luttes de classes. Les syndicats seront eux aussi affectés par ces développements et par les débats intenses qui se sont ouverts au sein de la gauche et des travailleurs concernant la voie à suivre. Un objectif crucial est de mener campagne pour des syndicats combatifs et démocratiques, afin de résolument résister aux coupes budgétaires et aux privatisations quel que soit le parti au pouvoir. Le facteur le plus décisif de la prochaine période sera la capacité de la classe des travailleurs à se mobiliser et à marquer les événements de son empreinte, sur le terrain politique comme économique.

Si la gauche réussit à poser les bases d’une société socialiste, cela pourra se répandre dans toute l'Europe pour changer le cours de l’Histoire. Par contre, si la gauche échouait à montrer la voie, les classes moyennes et de grandes parties de la classe des travailleurs pourraient se retrouver à la merci de la frustration et de la démoralisation. Cela pourrait paver la voie à un retour de la Nouvelle Démocratie et d’autres partis pro-austérité, voire même à un regain de croissance du parti d’extrême droite Aube dorée. Les enjeux n'ont jamais été si élevés pour la classe des travailleurs grecque et européenne.


La Grèce sera-t-elle le cheval de Troie de la révolution en Europe ?

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