dimanche 21 juillet 2013

Portugal : un gouvernement qui se désintègre

Il est temps de porter le coup fatal à la coalition



Non au gouvernement d'“union nationale” ! Pour une action de masse qui portera le coup fatal à cette coalition pourrie et qui imposera une alternative ouvrière !

Article par notre camarade Danny Byrne, responsable du CIO pour l'Espagne et le Portugal


Au cours de ces deux dernières semaines, le Portugal a été plongé dans ce qui est peut-être l'épisode le plus profond et le plus désespéré de la crise politique en cours depuis le début de la récession et l'intervention de la troïka (FMI – UE – BCE), il y a deux ans. Toute la semaine passée, le pays s'est retrouvé virtuellement sans gouvernement ; ce n'est que maintenant que la classe dirigeante semble parvenir tant bien que mal à improviser une “solution” à l'arrache. Mais cette “solution”, comme toutes celles qui ont été trouvées avant, ne sera qu'une “solution” temporaire et bâclée, plutôt qu'un réel plan capable d'établir un gouvernement stable et fonctionnel. Ce gouvernement a reçu la mission de la part des riches de suivre à la lettre les commandement de la troïka et de l'élite capitaliste pour mener une offensive sans fin contre les travailleurs et les pauvres – pour un tel gouvernement, il est impossible de bénéficier de la moindre stabilité, étant donné la misère sociale et les explosions inévitables qu'entraine cette politique. Il revient donc à la classe ouvrière et à la jeunesse de se mobiliser et d'organiser la lutte pour une alternative, pour porter à ce gouvernement le coup final, et pour empêcher qu'une nouvelle “solution” soit trouvée sur base de plus d'austérité et d'appauvrissement.

Une puissante grève générale a été organisée le 27 juin, paralysant l'économie pour la cinquième fois en moins de trois ans. C'était aussi la quatrième grève générale contre ce gouvernement de coalition mis sur pied il y a deux ans, composé du PSD (Partido Social Democrata, un parti de droite) et du CDS (Partido do Centro Democrático e Social, de droite aussi). Cette grève était le point culminant d'une nouvelle vague de luttes militantes. Au cours des semaines et mois qui ont précédé ce mouvement de masse, on a vu toutes sortes de grève, chez les dockers, les facteurs, les enseignants et le personnel médical. Le 2 mars a été une des plus grandes mobilisations depuis la révolution portugaise de 1974 ; des dizaines de milliers de manifestants sont descendus dans les rues encore le 25 mai.

La dernière grève générale a été la première aussi à être explicitement anti-gouvernement : au moins du point de vue de la CGTP (Confederação Geral dos Trabalhadores Portgueses, la principale fédération syndicale), la grève était liée à la revendication de la chute du gouvernement et pour de nouvelles élections. Ces luttes et mobilisations sont de plus en plus caractérisées par un consensus écrasant selon lequel la contre-offensive ouvrière doit aller au-delà des simples attaques isolées contre un secteur ou une branche économique particulière. Les travailleurs et la jeunesse portugais en lutte sont maintenant fermement convaincus qu'il faut se débarrasser de tout le régime d'austérité, incarné par ce gouvernement, subordonné à la troïka. Cette prise de conscience reflète la compréhension de plus en plus répandue que la lutte contre l'austérité et contre la décrépitude sociale est une lutte politique ; en dernière analyse, c'est une question de gouvernement.

Donc, le caractère anti-gouvernement de cette dernière grève générale, et en particulier l'objectif déclaré de la CGTP qui est de faire tomber ce gouvernement, revêt une importance toute particulière. Une grève générale massive, avec un appel ouvert à faire dégager ce gouvernement capitaliste, est quelque chose d'assez inédit dans le contexte européen depuis le début de la crise ; cela représente l'arrivée en Europe de cet élément de fièvre révolutionnaire qui a caractérisé le “Printemps arabe”. Toutefois, beaucoup de travail reste à faire pour transformer le mot d'ordre abstrait de la CGTP en un mouvement et une stratégie concrets capable de l'accomplir.

Le pays a déjà connu cinq journées de grève générale

La grève générale fait chanceler le gouvernement


Il est évident que c'est cette grève générale qui a provoqué et accéléré la crise du gouvernement. Moins de 48 heures plus tard, Victor Gaspar, le ministre des Finances tant détesté, qui est considéré comme le responsable direct de la mise en œuvre des pires plans d'austérité du gouvernement, a remis sa démission longtemps attendue, en déclarant que “aucune des conditions” pour la mise en œuvre des mesures exigées par le gouvernement n'était présente. Il est clair que certaines de ces “conditions” sont économiques – on le voit avec l'étranglement continu de l'économie sous l'impact de l'austérité – mais cela est loin de tout expliquer. Les conditions qui rendent le règne des Gaspar et des Coelho impossible et si instable sont les conditions fondamentales qui caractérisent la société capitaliste : en dernier recours, on ne peut satisfaire la classe dirigeante sans susciter la colère de la majorité laborieuse, dont les politiciens sont techniquement dépendants pour pouvoir se faire élire au parlement ou au gouvernement. 

C'est pour cette raison toute simple que tous les gouvernements qui sont universellement détestés et qui s'approchent lentement mais surement de l'annihilation électorale se retrouvent de plus en plus parcourus par des divisions, des désertions et des scissions. Cette caractéristique, commune au Portugal, à l'Espagne, à la Grèce, à l'Irlande et à tous les pays qui se retrouvent à l'épicentre de la crise et de la résistance, reflète fondamentalement la peur de ceux qui sont au-dessus face à l'inévitable rébellion d'en-bas. Qu'y a-t-il de meilleur, pour concrétiser cette peur et accélérer ce processus, qu'une grève générale regroupant plus de 80 % de la population active ? Voilà le contexte qui a poussé Gaspar à la démission.

Ce faisant, il a ouvert la porte à la catastrophe. Paolo Portas, ministre des Affaires étrangères et dirigeant du CDS, a lui aussi présenté sa démission dans la foulée, après toutes ses tentatives cyniques de se présenter en tant qu'“opposant de l'intérieur” contre les attaques du gouvernement sur les pensionnés et sur les chômeurs. Sa démission a enlevé la dernière pierre qui empêchait l'implosion de la coalition – deux autres ministres CDS ont annoncé en même temps leur démission. Les banques internationales ont commencé à émettre des communiqués à leurs investisseurs qui prédisaient la chute du gouvernement dans les 48 heures ! Cependant, le mouvement ouvrier n'a pas porté le coup final. Le gouvernement a donc pu se restabiliser. Portas et le CDS sont revenus au gouvernement, en échange d'un plus grand poids à l'intérieur (Portas est maintenant devenu vice-premier ministre).

Le gouvernement vacille mais ne chute pas

 

Pour une intensification et une permanence du mouvement afin d'en finir pour de bon !


Dans un tel contexte, une direction syndicale déterminée n'aurait eu qu'à lever son petit doigt pour mobiliser afin de faire tomber ce gouvernement pour de bon. Hélas, en l'absence d'une stratégie combative de la part des dirigeants syndicaux, comme un appel à une nouvelle grève générale immédiate, à des occupations et à des manifestations de masse, la situation a recommencé à se développer selon un scénario déjà malheureusement bien connu des militants au Portugal. Les démonstrations de colère sismiques de la puissance de la classe ouvrière et de la jeunesse – les cinq grèves générales et les mobilisations sans précédent du 12 mars et du 12 septembre 2012, etc. – font vaciller et tituber le gouvernement. 

Mais à chaque fois, en l'absence d'une intensification et d'une poursuite de la lutte, le dernier coup ne vient jamais, et la situation parvient à chaque fois à se restabiliser petit à petit. Si la grève générale du 27 juin avait été suivie d'une nouvelle grève de 48 heures, accompagnée par des mobilisations de masse (comme le suggérait Socialismo Revolucionario, section portugaise du CIO), cela aurait représenté un énorme pas en avant pour la lutte pour en finir avec ce gouvernement, et cela aurait très certainement suffi à provoquer sa chute. La direction de la CGTP a proposé et mobilisé uniquement pour un petit rassemblement (qui aurait sans aucun doute été bien plus grand s'il n'avait pas fait aussi chaud) devant le palais présidentiel samedi, après que le gouvernement avait déjà eu le temps d'improviser un accord à la va-vite. La lutte pour une stratégie alternative et combative doit maintenant être reprise et intensifiée partout dans le mouvement ouvrier et dans les mouvement sociaux.

Cependant, il est tout aussi crucial d'entamer un débat qui aille au-delà de la simple revendication de chute du gouvernement. Le “Partido Socialista” (parti “socialiste”) qui se trouve en ce moment en tête des sondages, est le même parti qui a signé le “mémorandum” de la troïka lorsque lui-même se trouvait au pouvoir, et ne cache pas son intention qui est de continuer à respecter les engagements qu'il a lui-même signés. Ces derniers jours, le dirigeant du PS Seguro a mis en avant le caractère “responsable” de son parti (envers le capitalisme, évidemment), qui demande qu'on lui remette la direction du gouvernement afin de “mieux négocier” un nouveau – et “inévitable” – plan de renflouement de la part de la troïka. La tâche de la gauche et des dirigeants des mouvements est donc d'avertir la classe ouvrière de la manière la plus claire possible du fait qu'un gouvernement PS ne pourra jamais apporter le moindre espoir d'amélioration de la situation.

 

L'austérité, toujours l'austérité…

 

Non au gouvernement d'“union nationale” !


Il y a aussi beaucoup de discussions autour d'une “solution de palais”, qui pourrait se baser sur l'intervention du président du Portugal Cavaco Silva (PSD) (au Portugal comme dans beaucoup d'autres pays – Italie, Turquie, Allemagne… –, le président ne joue pas un rôle de pouvoir mais de simple garant moral du gouvernement, dirigé par un premier ministre) afin de former un gouvernement d'“union nationale”. Ce matin du jeudi 11 juillet, il était prévu que Silva donne un discours sur la crise politique, dans lequel on s'attendait à ce qu'il donne son soutien à la “solution” du gouvernement qui était d'effectuer un remaniement ministériel entre les différents partis du gouvernement. Toutefois, il a à la place donné un discours qui a choqué la nation toute entière, et en tout cas qui a dû bouleverser les dirigeants de son propre parti plus que tout le monde ! 

Rejetant la solution proposée par Coelho et Portas, il a appelé à la mise sur pied d'une grande coalition du PSD, du CDS et du PS : de tous les partis “qui soutiennent le memorandum”. Le PS ne voulait au départ même pas entendre parler de l'idée d'une grande coalition, pas parce qu'il s'oppose à la politique de droite du gouvernement, mais parce qu'il préfère attendre la chute du gouvernement et de nouvelles élections afin de revenir au pouvoir avec une écrasante majorité (vu comme tout le monde déteste maintenant les partis qui sont en ce moment au pouvoir). Cependant, vu l'inconsistance des dirigeants du PS, on ne peut écarter la possibilité de voir un tel gouvernement se mettre en place. Il semble que, sous la pression des évènements, et du fait de leur crainte que d'éventuelles élections ne mènent qu'à plus d'instabilité, le capitalisme portugais et la troïka préfèrent une solution “technocratique” ; ça fait d'ailleurs un bon moment qu'ils expriment leur souhait de voir le PS revenir au gouvernement. Tout deviendra sans doute plus clair dans les jours qui viennent, lorsque des négociations vont reprendre entre le président et les partis, dont on dit qu'elles devraient réserver un rôle à une mystérieuse “figure de prestige reconnu”.

Une telle solution ne serait en rien une amélioration de la situation, mais représenterait au contraire une préparation consciente de la part de la classe dirigeante en crise, qui cherche à se rassembler et à renforcer ses défenses avant une attaque massive contre la classe ouvrière qui mènera à l'élimination pure et simple de tout l'État-providence. Et de fait, Silva dans sa déclaration a bien insisté sur le fait que la tâche de ce gouvernement d'union nationale sera de maintenir le programme d'austérité coute que coute.

Plusieurs leçons doivent être tirées du rôle de traitre joué par Silva au cours des derniers jours. Essentiellement, la conclusion qui doit être tirée est que dans la lutte pour faire tomber la coalition, ceux qui plaçaient tous leurs espoirs dans l'intervention du président de la république ont été cruellement déçus. Bien que nous ne serions pas contre le fait que le président de la république vire le gouvernement et appelle à de nouvelles élections, notre classe doit comprendre qu'elle ne peut avoir confiance qu'en sa propre force et en sa propre organisation dans la lutte contre la coalition. Des faux amis sont souvent plus dangereux que des ennemis déclarés. La solution à la crise politique et sociale qui ravage en ce moment la société portugaise ne sortira pas du palais présidentiel, mais des entreprises, des universités, des lycées et des quartiers pauvres.

 

“Cavaco Silva aggrave la crise politique”

 

Le potentiel de la gauche et la lutte pour un gouvernement ouvrier


Nous ne pouvons rien accepter de moins que la chute du gouvernement et de nouvelles élections, qui permettront d'ouvrir une nouvelle étape politique dans l'histoire du pays. Ces élections, si elles arrivent, amèneront certainement à une consolidation de la hausse du soutien aux partis de gauche, ce qui aura le potentiel de placer le mouvement ouvrier et les mouvements sociaux dans une position plus forte. Des assemblées de masse sur les entreprises, dans les établissements d'enseignement et dans les quartiers, avec des comités démocratiquement élus et révocables à tout moment pour l'organisation d'un mouvement uni – rassemblant les militants syndicalistes et de la gauche en général, et tous ceux qui ne sont encore membres d'aucune organisation – pourrait nous permettre de construire et de coordonner une campagne de masse afin de garantir que des élections aient lieu, et de débattre et de décider de la stratégie et du programme pour la lutte pour un gouvernement alternatif.

La clé de la situation se trouve entre les mains des partis de gauche de masse qui sont le Bloc de gauche et le Parti communiste, qui bénéficient constamment ensemble d'un soutien de plus de 20 % dans les sondages. Un front uni de ces partis, en conjonction avec les syndicats et les mouvements sociaux, pourrait poser la question de savoir si on combat pour en finir avec ce gouvernement uniquement, ou si l'on va en finir carrément avec tous les gouvernements capitalistes quels qu'ils soient, et soulever la question d'un gouvernement ouvrier capable de retourner complètement la situation au bénéfice de la majorité de la population. Pour que cela puisse se produire, la gauche doit adopter un programme et une tactique socialistes révolutionnaires, en tant que seul moyen de quitter la spirale mortelle de la dépression économique et de misère croissante que représente la troïka.

Cela suppose une lutte déterminée et organisée, à travers tous les mouvements et toute la gauche, y compris au sein des rangs des partis principaux, dans le but d'une véritable unité et pour un programme politique qui aille bien au-delà de celui qui aujourd'hui domine malheureusement au sein des partis de gauche de masse à l'heure actuelle. La politique défendue par les dirigeants du Bloc de gauche et du Parti communiste est d'aller vers une “renégociation” de la dette nationale et des taux d'intérêts, et vers plus de “solidarité” de la part de la Banque centrale européenne ; cette politique ne correspond en rien ni à la nature profonde et structurelle de la crise capitaliste actuelle, ni au caractère absolument vampirique des institutions telles que la BCE. 

Socialismo Revolucionario, section portugaise du CIO, lutte afin de populariser un programme socialiste de rejet de toute l'austérité et de répudiation de la dette, lié au besoin de briser le pouvoir des marchés par la nationalisation des banques et des secteurs-clés de l'économie, sous contrôle public démocratique. Sur cette base, un plan de “renflouement” socialiste de la société et de l'économie portugaises, plutôt qu'un plan de “renflouement” des profits des grandes entreprises, pourrait être mis en place. La lutte pour un gouvernement ouvrier afin de mettre en place un tel plan, en conjonction avec les travailleurs en lutte de toute l'Europe, et en particulier d'Europe méridionale, mettra alors à l'ordre du jour la question d'une fédération socialiste d'Europe en tant qu'alternative à l'Union européenne capitaliste.

Les capitalistes sont prêts à enflammer le pays par l'austérité

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