vendredi 12 juillet 2013

Turquie : “Violence guerrière” pour écraser le mouvement

Leçons d’une lutte de masse


Violence guerrière” – c'est en ces termes que le comité “Solidarité Taksim”, qui coordonne 127 groupes en opposition au premier ministre Erdoğan, a décrit les actes de la police qui a pris d'assaut et nettoyé le Parc Gezi, près de la place Taksim à Istanbul. Mais les nouvelles couches de travailleurs, de jeunes et de pauvres qui sont entrées en scène se sont promises que : « Ce n’est qu'un début, continuons le combat ! »

Article rédigé fin juin par notre camarade Kai Stein, membre de Sosyalist Alternatif, section du CIO en Turquie

 « Sur la place, un artiste renommé donnait un concert, devant des centaines de personnes et de familles, dans une ambiance festive. Tout à coup, la police est arrivée de toutes parts avec des canons à eau et du gaz lacrymogène », racontait Martin Powell-Davis, membre de l'exécutif du Syndicat national des enseignants britanniques (NUT) et du Socialist Party (section du CIO en Angleterre et au pays de Galles). Martin faisait partie d'une délégation de syndicalistes qui s’était rendue au parc Gezi en solidarité. Des milliers de personnes s'étaient pacifiquement réunies dans le cœur de la ville après plus de deux semaines de manifestations.

La police, venue de tout le pays par bus, a violemment mis fin à l'occupation pacifique qui avait commencé le 31 mai dernier. Elle a fait usage de balles en caoutchouc, de grenades assourdissantes et de gaz lacrymogènes ; elle a même mené des attaques dans les hôtels qui encadrent la place Taksim et qui étaient utilisés comme hôpitaux d'urgence et comme refuges. Erdoğan s'est vanté plus tard d'avoir lui-même donné l'ordre de les attaquer.

Ce mouvement de protestation de masse avait commencé par une opposition à un projet immobilier qui nécessitait l'abattage des arbres d’un parc public pour faire place à un centre commercial et à des baraquements militaires de style ottoman. La répression qui s’était alors abattue sur ce mouvement avait déclenché un soulèvement de centaines de milliers de personnes à travers toute la Turquie. Des manifestations avaient eu lieu tous les jours, avec des occupations de places et des actions locales. Les 4 et 5 juin, la KESK (Kamu Emekçileri Sendikaları Konfederasyonu, Confédération des syndicats de fonctionnaires), avait appelé à une grève du secteur public contre la violence policière. Le 16 juin, une grève avait encore été lancée contre la brutalité policière pour vider l’occupation principale à Istanbul, cette fois également soutenue par le DİSK (Devrimci İşçi Sendikaları Konfederasyonu, Confédération des syndicats révolutionnaires, fédération syndicale de gauche qui compte plus de 300 000 membres et est l’une des quatre principales fédérations), mais aussi par bon nombre de groupes professionnels représentant les médecins, les ingénieurs et les dentistes.

Plus de deux semaines durant, la police antiémeute a essayé de réduire les manifestants au silence. Le 15 juin, l'association des médecins turcs a rapporté que cinq personnes avaient été tuées, 7478 blessées, dont quatre gravement ; dix personnes avaient perdu un œil, touchées par les grenades lacrymogènes de la police.

Le mouvement en Turquie n'a pas eu lieu qu'à Istanbul mais a eu lieu
dans toutes les villes du pays

 

Le mouvement est sur le déclin


Cependant, malgré la forte répression et les arrestations, la résistance est toujours présente. Les gens arrivent sur les places en manifestations silencieuses. Cela illustre la forte détermination des militants et le dégout de la violence d’État.

Ces nouvelles brutalités peuvent redonner un nouveau souffle aux manifestations. Il est très probable qu’une nouvelle période de l’histoire sociale du pays s’ouvre sur base des conclusions à tirer du mouvement. Sosyalist Alternatif (section du CIO en Turquie) appelle les partis, les organisations et les syndicats de gauche à organiser des débats et des discussions au sujet des forces et des faiblesses du mouvement de contestation. Cela pourrait s’effectuer à l’aide d’un congrès national organisé à Istanbul et destiné à rassembler tous les militants pour construire un mouvement socialiste capable d’offrir une alternative basée sur les intérêts des travailleurs et des pauvres au régime autoritaire d'Erdoğan.

 

La répression du mouvement a fait 5 morts et des milliers de blessés

 

Une nouvelle génération entre en scène


Ces trois semaines de manifestations ont illustré l’ampleur des changements qui se sont produits en Turquie au cours de cette dernière décennie. La croissance économique qui a suivi l'effondrement de l'économie turque en 2001 a permis à Erdoğan de renforcer son soutien et de rester au pouvoir pendant plus de dix ans ; mais il a aussi créé une nouvelle génération de travailleurs et de jeunes insatisfaits de leur vie faite d’emplois précaires, de bas salaires et de chômage. D’autre part, une nouvelle couche de la classe moyenne et de la classe des travailleurs comprend son rôle dans la société et n'accepte pas le paternalisme de cet État qui cherche à imposer ses règles jusqu’à la consommation d'alcool ou la tenue vestimentaire. Erdoğan voudrait que chaque couple ait trois enfants, ce qui a été accueilli avec un cynisme total : « Tu veux vraiment plus d'enfants comme nous ? » a ainsi répondu dans la presse un jeune manifestant parmi des centaines de milliers d’autres. Les femmes de la classe des travailleurs et de la classe moyenne ont également gagné en assurance. Elles n'acceptent pas les attaques d'Erdoğan et de son gouvernement contre le droit à l'avortement, leur interférence dans la politique familiale et les diverses obligations vestimentaires.

Alors que les principales places étaient occupées, des batailles plus dures avaient lieu entre la police et des travailleurs – jour après jour – dans les quartiers les plus pauvres d’Istanbul, d'Ankara et de nombreuses autres villes. Bien peu d’attention médiatique y a été accordée.
Erdoğan a tenté d’accuser les manifestations d’être manipulés et téléguidés par des puissances étrangères et leurs médias (le “grand jeu” des “forces extérieures”, comme il dit) et des partis d'opposition, surtout du CHP (Cumhuriyet Halk Partisi, Parti républicain du peuple, kémaliste). Le régime cherche des boucs émissaires. Les déclarations d’Erdoğan laissent peu de doutes sur son incompréhension totale des changements fondamentaux qui ont eu lieu dans la société turque.

Pendant des décennies, la politique turque a semblé n’être que le résultat de l’affrontement de deux ailes de la classe dominante. D'un côté se trouvaient les kémalistes, l'aile de la classe dominante d'idéologie laïque, très enracinée en ce moment dans la bureaucratie d’État, la justice et l'armée. Ils portent la responsabilité du coup d’État militaire de 1980 qui a littéralement écrasé la gauche. De l'autre côté se trouvaient les forces islamiques soi-disant modérées autour de l'AKP (Adalet ve Kalkınma Partisi, Parti pour la justice et le développement) d'Erdoğan qui, depuis plus de dix ans, repousse les kémalistes dans leurs retranchements. Ces forces ont ainsi réussi à purger la direction militaire autrefois puissante et à construire leurs propres réseaux.

Une grande partie des manifestants ont utilisé des symboles kémalistes pour montrer leur colère, comme des drapeaux turcs et des portraits de Mustafa Kemal Atatürk (fondateur de la nation turque moderne qui a organisé la révolution bourgeoise contre l'Empire ottoman en ruine, à partir de 1919). Cependant, ce n'est pas par hasard si aucun des partis kamélistes n’a osé prendre la direction des manifestations. Le dirigeant du CHP, Kılıçdaroğlu, a appelé au calme de la même manière que le président de la république, l'islamiste Abdullah Gül (en Turquie comme dans beaucoup d'autres pays, le président joue un rôle essentiellement honorifique, de “modérateur” entre les diverses institutions, tandis que la prise de décision appartient au chef du gouvernement, le premier ministre Erdoğan). Le parti fasciste MHP (Milliyetçi Hareket Partisi, Parti d'action nationaliste), lui aussi kaméliste, a dénoncé le mouvement de protestation en déclarant qu'il était dominé par la gauche radicale. Certains groupes, comme l'organisation de jeunesse de droite TGB (Türkiye Gençlik Birliği, Union de la jeunesse turque), ont essayé d'intervenir, mais avec très peu de résultats.

Mais beaucoup de gens, pour la toute première fois, se sont retrouvés à porter le drapeau turc ou la bannière de Kemal Atatürk avec à leurs côtés, à leur grande surprise, des drapeaux et symboles kurdes (les Kurdes étant une minorité nationale réprimée dont le territoire, le Kurdistan, est divisé entre la Turquie, la Syrie et l'Iraq). Ils se sont battus ensemble, côte-à-côte. Ce sentiment extrêmement fort d'unité contre le régime a aussi été exprimé par le fait que les fans des trois grands clubs de foot d'Istanbul (Besiktas, Galatasaray et Fenerbahce) avaient enterré la hache de guerre pour soutenir ensemble le mouvement.

Selon un sondage de l'université Bilgi, 40 % des manifestants avaient entre 19 et 25 ans, près de deux tiers ayant moins de 30 ans. Plus de la moitié des gens manifestaient pour la première fois, et 70 % ont déclaré qu'ils ne se sentaient proches d'aucun parti politique. Cette nouvelle génération de jeunes a eu un premier avant-gout de l’État turc et de sa brutalité. Le mouvement a réuni des couches totalement différentes de la population, unies par le sentiment que “trop, c'est trop”. Des écologistes ont initié la bataille, ensuite sont arrivés des travailleurs du secteur public menacés de privatisation, de pertes d'emplois et de diminutions de salaires. Les jeunes, aliénés par le paternalisme oppressant du gouvernement, a envahi les places. Les femmes sont descendues en rue contre les effets des multiples attaques contre leurs droits. Les Kurdes revendiquaient de leur côté un changement réel, car malgré les pourparlers officieux entre les gouvernements et le PKK (Partiya Karkerên Kurdistan, Parti des travailleurs du Kurdistan), 8000 journalistes, politiciens et militants sont toujours emprisonnés. Tous se sont retrouvés sous le slogan “Tayyip istifa !” – “Tayyip (Erdoğan), dégage !” qui a dominé les rues dès le début de la vague de manifestation qui a déferlé sur le pays. On a beau pu trouver des symboles réactionnaires dans les manifestations, les aspirations des gens vont bien plus loin que ce que les politiciens capitalistes kémalistes corrompus du CHP ont à proposer.


Un manifestant brandissant un drapeau avec le portrait
de Mustafa Kemal Atatürk, père de la nation turque

 

La dynamique du mouvement


Le vendredi 31 mai, la violence policière a transformé une manifestation écologique en soulèvement. Des manifestations spontanées ont eu lieu dans tout le pays. Chaque soir, les gens martelaient leurs casseroles et leurs poêles dans les quartiers ouvriers et les banlieues. Pendant le premier week-end, 67 villes ont connu des manifestations. Le dimanche 1er juin, la police s’est retirée de la place Taksim. Un sentiment d'euphorie s'est répandu dans le mouvement ; les gens disaient que le mouvement avait gagné. Une atmosphère festive prévalait dans les grandes places occupées, et pas seulement à Istanbul.

Alors que la vitesse à laquelle les manifestations se sont répandues dans tout le pays et la volonté de prendre les rues chaque jour malgré la violence policière et les gaz lacrymogènes étaient enthousiasmantes, les manifestations étaient très peu coordonnées. Des comités d'action ont bien été mis sur pied, mais ils se concentraient surtout sur des questions pratiques : comment organiser les premiers secours, les soins aux blessés, la distribution de nourriture, installer les tentes, etc. Ces comités ont été développés par des groupes de gauche, mais n'ont pas donné moyen d'inclure la majorité des occupants des places et des manifestants dans les débats et les prises de décision.

Malheureusement, nous n’avons pas vu d’assemblées du même type que celles qui ont caractérisé la contestation en Espagne ou en Grèce en 2011. Des critiques peuvent être faites sur certaines faiblesses mais, sur les places occupées par les Indignés grecs ou espagnols, les discussions collectives étaient quotidiennes, en petit groupe ou en assemblées massives, et chacun pouvait exprimer son opinion. Cela permettait le développement d'un véritable débat qui, malgré certaines faiblesses, permettait au mouvement de tirer des conclusions concernant les revendications et la stratégie requise pour la lutte.

Sosyalist Alternatif (section turque du CIO) soutenait la nécessité de telles assemblées sur les places, dans les lieux de travail et les quartiers, villes et villages, afin de constituer des comités de représentants démocratiquement élus, révocables à tous niveaux et à tout moment. L’absence de cette direction élue et contrôlée par la base capable de coordonner la lutte dans les différentes villes et entre elles faisait justement défaut en Grèce et en Espagne.

Sans de telles structures, le mouvement – qui s'était rapidement étendu aux 88 provinces du pays et à toutes les principales villes – a stagné et n'a pas été capable de développer une stratégie pour aller de l’avant. C’est pourquoi la stratégie d’Erdoğan – avoir le mouvement à l'usure – a fonctionné. Le mouvement s’est épuisé dans les combat quotidiens avec la police. 
 
Aussi large qu'était le mouvement, il manquait d'une structure sur base
de comités de quartiers et d'entreprises qui aurait pu l'étendre et le renforcer

 

Grève générale


Les deux jours de grève de la fédération syndicale du secteur public, la KESK, les 4 et 5 juin, ont constitué une étape importante pour amener la lutte à un niveau supérieur. La classe des travailleurs organisée est potentiellement le plus grand pouvoir présent dans la société, en Turquie comme ailleurs. La KESK a appelé les autres syndicats à utiliser ce pouvoir et à rejoindre la grève. Seul le DİSK, le syndicat le plus à gauche, a suivi, mais il a lui aussi limité son appel à quelques heures de participation symbolique à la lutte de la KESK le 5 juin.

Les syndicats ont ensuite fort peu tenté d'organiser, de coordonner et de développer la lutte. La KESK a seulement appelé à une nouvelle grève générale le 17 juin, après que le mouvement avait déjà subi de graves revers.

Seuls, la KESK et le DİSK n'étaient pas en position d'annoncer une grève générale. Cependant, ils auraient pu offrir plus de direction de coordination au mouvement. Ils auraient pu commencer par lancer une série de grève avec leurs associés pour mettre pression sur les autres syndicats afin qu’ils rejoignent le mouvement et aident à offrir une véritable stratégie pour forcer Erdoğan à se retirer. Malheureusement, cela n'a pas été le cas. 

Les syndicats, bien que présents, auraient du jouer un plus grand rôle
dans ce mouvement pour le voir aboutir
 

Erdoğan dégage !


Le sixième jour de bataille contre la police, le mercredi 5 juin, “Solidarité Taksim” a annoncé cinq revendications principales. Cette coalition de 127 groupes basée sur la place Taksim est devenue de facto la direction du mouvement. Eyüp Muhçu, président de la Chambre des architectes de Turquie, était le porte-parole de cette coupole qui, officiellement, n'avait pas de leader. Ses efforts se sont concentrés sur la limitation des revendications à l'arrêt de la destruction du parc Gezi, à la condamnation des responsables de la répression policière, à l'interdiction des gaz lacrymogènes, et à la relaxe des manifestants emprisonnés.

Pour importantes qu’elles soient, ces revendications n’étaient pas celles qui avaient pu unifier le mouvement les jours précédents. “Tayyip istifa !” (“Erdoğan, dégage!”), était le principal slogan scandé et il était ouvertement dirigé contre le gouvernement AKP, sa politique et son idéologie.

En présentant les cinq revendications comme le dénominateur commun des manifestants, la direction de cette coupole déclarait que cela était de nature à unifier le mouvement. Cependant, la direction des manifestations a échoué à montrer une perspective de mobilisation apte à faire tomber le gouvernement AKP. « Le Parc Gezi et la défense du mouvement contre la police sont des éléments importants – mais valent-ils la peine de se faire tabasser jour après jour ? » se sont demandés les travailleurs et les jeunes.

En réduisant les objectifs du mouvement à ces cinq revendications, “Solidarité Taksim” a politiquement battu en retraite au moment où le mouvement prenait de l'élan, où la grève de la KESK était encore en cours et où une recherche désespérée de stratégie avait commencé. Il s’agissait d’un tournant décisif.

Cela a permis à Erdoğan (par exemple dans les négociations avec “Solidarité Taksim” le 13 juin) de tout ramener aux questions environnementales liées au parc Gezi ou à une partie de la police ayant été trop loin. Il a donc été capable de minimiser les autres questions sociales afin de diviser le mouvement entre les “bons écologistes” et les “terroristes” qui défendaient des revendications sociales plus offensives.

Abaisser le niveau des revendications n'a pas non plus apaisé le gouvernement. La retraite du mouvement de contestation n'a fait qu'encourager l'élite dirigeante à réprimer plus encore. L’agence de presse Reuters a cité (le 15 juin) Koray Çalışkan, un politologue de l'université du Bosphore, après que la place Taksim ait déjà été vidée : « C'est incroyable. Ils avaient déjà enlevé toutes les bannières politiques et en étaient réduits à une présence symbolique sur le parc. » C'était le moment propice pour Erdoğan de partir à l’offensive et de nettoyer le parc Gezi de toutes ses forces.

 
M. Eyüp Muhçu, de la Chambre des architectes, et chef de
la plate-forme “Solidarité Taksim”, a limité au maximum
les revendications du mouvement sous prétexte de l'élargir

 

Le soutien à Erdoğan


Était-il nécessaire de laisser tomber les revendications orientées vers la chute d’Erdoğan étant donné qu'il disposait – et dispose encore – d’un énorme soutien, ce qu’il a illustré en rappelant que 50 % des électeurs avaient voté pour lui ?

Dans le cadre de cette épreuve de force, Erdoğan a mobilisé des dizaines de milliers de personnes pour le soutenir lors d’une manifestation à Ankara le dimanche 15 juin. Le 16 juin, des manifestants ont été bloqués sur une autoroute menant à Istanbul, la police a encerclé la place Taksim et des batailles violentes ont à nouveau opposé des dizaines de milliers de personnes à la police. En même temps, des bus mis à disposition par la municipalité d’Istanbul et par l'AKP transportaient des gens à un rassemblement en faveur d'Erdoğan. Plus de 200 000 de ses partisans sont venus écouter son discours pendant des heures.

L’AKP a pu se construire un soutien sur base du rejet des anciens partis et des militaires et face à la menace constante d’un nouveau coup d’État. Les gens en avaient assez de la répression de la vieille élite kémaliste, et se sont tournés à ce moment vers Erdoğan, étant donné que lui-même était considéré comme une des victimes de ces cercles réactionnaires. Mais cela n’a été possible qu’à cause de l’absence d’une force organisée et massive de la classe des travailleurs. Erdoğan a un soutien et, après dix ans de croissance économique, peut puiser dans ses réserves sociales relatives, même si la croissance économique a considérablement ralenti cette dernière année. Cependant, son succès électoral repose surtout sur la soumission forcée des médias, sur la répression et sur l'absence de toute opposition crédible et indépendante de l’establishment capitaliste.

Le seuil électoral de 10 % en Turquie (c'est-à-dire qu'un parti ne peut obtenir un élu que s'il fait 10 % des voix), à l'origine destiné à empêcher l'entrée au parlement des partis pro-kurdes, des partis islamistes et des scissions des anciens partis de droite kémalistes, est maintenant utilisé contre le développement de nouvelles forces. La vieille opposition est considérée comme corrompue et liée au vieux système électoral qui s'est effondré avec l'économie en 2001.

Quand les manifestations ont commencé, les chaines de télé turques diffusaient des émissions de cuisine, des documentaires historiques ou (dans le fameux cas de CNN Turquie) des documentaires sur les pingouins. Les quatre chaines qui ont osé parler du mouvement sont maintenant menacées de lourdes amendes. Les autorités ont même essayé de fermer la chaine de gauche Hayat TV. La Turquie comprend plus de journalistes emprisonnés que la Chine et l'Iran réunis ! Les droits syndicaux et les droits des travailleurs sont systématiquement violés.

Étant donné la répression autoritaire et massive de tout mouvement de contestation, il y a toutes les raisons d'appeler à la fin de ce gouvernement et de refuser de reconnaitre sa légitimité.

 

La censure de la télévision en Turquie.
À gauche : CNN Turquie. À droite : CNN États-Unis
Au même moment.

 

Quelle alternative à Erdoğan ?


Poser la question de la chute d’Erdoğan et de son régime pose inévitablement celle de l’alternative à lui opposer. Les manifestants ne voulaient pas d'un retour aux affaires du CHP kémaliste. Quel pouvait donc être le résultat de la revendication de la chute d'Erdoğan ?

Des comités locaux, régionaux et nationaux issus du mouvement auraient pu poser les bases d'un développement de la lutte sur ce terrain. De tels corps auraient pu constituer la base sur laquelle se serait organisé et reposé un réel gouvernement des travailleurs, des jeunes et des pauvres. D'un autre côté, il est certain que ces comités ont besoin d’une force politique qui puisse proposer cette stratégie et lutter pour qu’elle conduise à la victoire. La question clé est de construire un parti de masse de la classe des travailleurs armé d’un programme anticapitaliste socialiste.

Le HDK/HDP (Halkların Demokratik Kongresi / Halkların Demokratik Partisi, Rassemblement démocratique des peuples / Parti démocratique des peuples) est un pas prometteur dans cette direction. Ce mouvement s'est développé à partir d'une alliance électorale des forces de gauche autour du BDP (Barış ve Demokrasi Partisi, Parti pour la paix et la démocratie), le principal parti de gauche pro-kurde. Les organisations et partis de gauche doivent s’unir aux syndicats de gauche et aux syndicalistes combatifs en intégrant de nouveaux militants et travailleurs pour développer un tel parti de classe.

 

Le Rassemblement démocratique des peuples en manif

 

 Contester Erdoğan et le système sur lequel il repose


La tâche du mouvement des travailleurs et de la gauche est aussi d'offrir une alternative 
politique claire à ceux qui soutiennent encore Erdoğan afin de les détacher de lui.

Le gouvernement a imposé des politiques néolibérales et profondément antisociales même quand l’économie était encore en pleine croissance. Tout en améliorant les conditions de vie du peuple à certains égards, les politiques d'Erdoğan ont aussi fortement accru les inégalités. Son gouvernement a adopté une politique de privatisations et d'attaques contre les droits des travailleurs, en envoyant notamment systématiquement la police contre les travailleurs en grève. Seules les couches de la classe capitaliste proches de l'AKP ont été vraiment capables de profiter de la situation.

L’AKP a tenté de s’attirer un soutien en se présentant comme le défenseur des valeurs islamiques, en s’opposant par exemple à l'alcool ou aux baisers en public et en favorisant la construction d’une mosquée place Taksim. Tout cela était destiné à détourner l’attention des questions économiques et sociales. Erdoğan a voulu défendre sa position en s'appuyant sur les couches les plus conservatrices et religieuses de la société. Mais ces dernières sont elles aussi affectées par les attaques antisociales d'Erdoğan.

Le mouvement doit rejeter toute tentative d'ingérence de l’État dans la vie personnelle du peuple. En même temps, il doit mettre fin aux tentatives d'Erdoğan de diviser pour régner. La lutte de masse qui s’est développée en Turquie n'est en rien un combat entre forces laïques et religieuses. Des revendications portant sur l'augmentation du salaire minimum, le droit à chacun de disposer d’un logement décent, le respect des droits démocratiques et des droits des travailleurs peuvent permettre de sérieusement éroder le soutien à Erdoğan sur une base de classe.

 

Une grande partie de la population, surtout dans les zones rurales,
soutient toujours Erdoğan

 

Quelles perspectives ?


La croissance économique des ces dernières années a constitué un élément important du soutien à Erdoğan et permet de comprendre l’origine de ses réserves sociales. Mais cela a également créé des attentes élevées et une certaine confiance en eux parmi les travailleurs et les jeunes. Cependant, l'économie turque est fragile et dépend beaucoup des capitaux étrangers. Selon le FMI : « Les besoins de financements extérieurs de la Turquie représentent à peu près 25 % de son produit intérieur brut. » Le rapport poursuit en disant que cela « va continuer à provoquer une vulnérabilité considérable ».

Le déficit budgétaire actuel a augmenté de 20 % sur les quatre premiers mois de cette année. Le ralentissement du taux de croissance (de + 8,8 % en 2011 à + 2,2 % en 2012) est significatif et est fortement influencé par la crise européenne, l’Europe étant le principal marché du pays. En comparaison de la situation des pays européens voisins, comme la Grèce et Chypre, ou du Moyen-Orient, le sentiment de progrès économique peut toujours exister. Mais le taux de croissance n’est destiné qu’à atteindre les 3,4 % en 2013 selon les prévisions du FMI, en-dessous de l'objectif de 4 % du gouvernement. Ces prévisions ont été faites avant la répression des manifestations et leur effet sur la consommation intérieure et le tourisme n’a ainsi pas été pris en compte.

Le taux de croissance de l'année passée et les prévisions de cette année ne sont pas suffisants pour absorber la population croissante qui arrive sur le marché du travail, ce qui promet déjà de nouvelles batailles. Étant donné la fragilité du paysage économique, les probables répercussions dues à l’onde de choc de la crise européenne et la réduction de l'investissement étranger, il est certain qu'il y aura des batailles, pour le partage d'un gâteau de plus en plus petit. Les perspectives économiques n'annoncent aucune stabilité sociale pour les prochains mois ou années, bien au contraire.

 
Erdoğan avait amené la stabilité et la croissance à la Turquie,
mais c'est fini

 

Cadre international


Le processus de révolution et de contre-révolution en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, les mouvements de masse contre l’austérité en Europe et le mouvement Occupy aux USA ont tous eu un effet sur la jeunesse turque. Malgré la différence considérable que constitue le fait qu'Erdoğan est encore capable de mobiliser un certain soutien social, les mouvements de masse pour les droits démocratiques et sociaux apprennent les uns des autres. Le mouvement en Turquie sera également une source d'inspiration pour le Moyen-Orient et au-delà.

Un régime de droite, présenté comme un modèle pour les autres pays sunnites, a été puissamment remis en question par le peuple. Le modèle tant vanté d'un État islamique moderne a été montré tel qu’il est : la surface d'une société en pleine tourmente.

La Turquie est un allié de l'Otan, qui possède ses propres ambitions d'agir en tant que puissance régionale. Le bellicisme du régime turc envers la Syrie a augmenté la tension dans la région, avec toute une vague de réfugiés qui se sont enfui en Turquie. Ceux qui ont pris part au mouvement contestataire ont souvent exprimé la peur d'être entrainé dans la guerre civile syrienne, qui est partie d’un soulèvement populaire pour aboutir à un cauchemar de guerre civile ethnique et religieuse.

Le régime AKP essaye d'exploiter la fragmentation de l'Iraq : il mène des négociations avec le nord de l'Iraq, à majorité kurde, pour essayer d'établir une zone d'influence turque dans les régions kurdes. Les perspectives sont incertaines. À moins que la classe ouvrière n'intervienne avec son propre programme contre le sectarisme et le nationalisme, de nouveaux affrontements ethniques et religieux sont inévitables en Irak dans des régions comme Kirkuk. Cela aura des répercussions en Turquie.

Alors qu'Erdoğan essaie d’instrumentaliser la question kurde pour gagner en influence dans la région et tente de se baser sur une alliance avec les dirigeants kurdes pour changer la constitution (qui lui permettrait de devenir président, avec plus de pouvoirs), il maintient des milliers de Kurdes emprisonnés pour avoir défendu les droits des Kurdes. Mais les aspirations des Kurdes d'en finir avec l'oppression vont se heurter aux objectifs d'Erdoğan de faire d'eux une partie d'un nouvel empire de style ottoman dirigé par Ankara.

La montée des tensions dans la région, qui découle de l'implication d'Israël dans la guerre civile syrienne et de la propagation de cette guerre au Liban ou en Turquie, en plus des conflits entre Israël et l'Iran avec une possible implication des USA, peuvent ébranler encore plus la stabilité de la Turquie et du régime d'Erdoğan et ainsi déclencher de nouveaux mouvements et des conflits religieux ou ethniques.

Cependant, le premier effet du soulèvement turc dans la région est d'encourager les travailleurs, les jeunes et les pauvres à retourner aux origines du processus révolutionnaire en Afrique du Nord et au Moyen-Orient : l'implication active des masses elles-mêmes dans la lutte pour les revendications démocratiques et sociales.

 
Manifestation contre l'intervention militaire turque en Syrie,
en octobre 2012

 

Toutes les sections de la société en action


Le mouvement de contestation n'a pas seulement poussé à l'action les couches les plus basses de la classe moyenne et les enfants de la classe des travailleurs, qui ont constitué les couches les plus visibles du mouvement, en particulier dans les médias étrangers. La classe ouvrière de toutes les villes s'est durement battue contre la police. Les nouvelles couches de la classe ouvrière et des jeunes ont tout juste commencé à ressentir leur propre force et les classes moyennes urbaines, comme les architectes, les médecins et autres, ont également été présentes dans le mouvement.

Dans le même temps, Erdoğan a essayé de mobiliser la population plus rurale, ce qui pourrait se retourner contre lui plus tard. La polarisation de la société elle-même est si forte qu'elle va encourager encore la politisation d'une nouvelle génération, y compris dans les campagnes.

Mais même au sommet de la société, des scissions et conflits sont devenus apparents. Juste au moment où Erdoğan pensait être parvenu à son but de retirer l'ensemble des vieux kémalistes de leurs positions stratégiques dans la bureaucratie d'État, de nouvelles scissions sont apparues au sein de ses propres rangs.

Les plans d'Erdoğan sont non seulement de se présenter à la présidentielle l'année prochaine mais aussi de changer la constitution en un système présidentiel qui lui permettrait de se maintenir au pouvoir. Mais le président sortant Gül, lui aussi de l'AKP, a proposé une stratégie nettement plus conciliante à l'égard du mouvement. Il pourrait ne pas tout simplement céder la place à Erdoğan.

Pendant les années où il a gagné en influence, le mouvement Gülen (une tendance islamique modérée basée autour du millionnaire Fethullah Gülen qui vit aux USA) a soutenu Erdoğan. Par exemple, ses écoles religieuses ont bénéficié de la privatisation de l'éducation, une politique mise en place par Erdoğan. Mais des divergences entre Erdoğan et Gülen se sont développées depuis un an et sont devenues de plus en plus visibles pendant les manifestations, ce qui a conduit les politiciens pro-Gülen à critiquer le style autoritaire d'Erdoğan.

Le gouvernement AKP se sent assez en confiance pour utiliser l'armée, ayant purgé les kémalistes. La police était ainsi accompagnée par la police militaire. Le vice-premier ministre a même menacé d'utiliser l'armée pour écraser le mouvement le 17 juin. D'un autre côté, pendant le premier week-end de conflit, des soldats ont donné des masques chirurgicaux aux manifestants contre le gaz lacrymogène. Selon les médias étrangers, la police a montré une certaine hésitation, un mécontentement et de l'indignation face à la manière dont était traité le mouvement.

Derrière ce mouvement se trouvent les premiers signes d'un processus révolutionnaire : toutes les classes et forces de la société commencent à s'engager activement dans le destin du pays. Même s'il y a une pause avant la prochaine phase de la lutte, le processus qui a commencé est profond.

Malgré la défaite temporaire, les travailleurs se sentiront encouragés à défendre leurs revendications et à entrer en lutte. Le tout puissant Erdoğan peut avoir finalement gagné, mais ses yeux au beurre noir reçus de la part du mouvement montrent qu'il n'est pas invincible.

Un grand débat a commencé sur la manière dont devrait fonctionner la société. Les gens sont poussés dans le débat politique par une énorme polarisation. Les anciens partis des kémalistes sont incapables de donner une expression à la colère et aux aspirations de la nouvelle génération, et les nouvelles générations le savent. Tant qu'une alternative de masse n'est pas construite, les classes moyennes et les travailleurs peuvent encore voter pour eux. Cependant, il y aura des tentatives de construire de nouveaux partis de lutte. Le HDK/HDP peut montrer la voie s'il parvient à pénétrer profondément dans la classe ouvrière turque. Les travailleurs et les jeunes ont besoin de forces de gauche. Les idées marxistes sont nécessaires dans ce processus de construction d'un parti de masse, enraciné dans la classe ouvrière, pour montrer comment sortir du cauchemar du capitalisme et de la répression.

Une nouvelle couche de jeunes est entrée en scène. Elle va y rester et changer la Turquie. Comme le dit un des slogans les plus scandés dans les rues d’Istanbul et d'Ankara : « Ce n'est qu'un début – continuons le combat ! »

 

En Turquie, c'est à présent une jeunesse moderne mais désœuvrée
qui est le fer de lance du mouvement d'opposition

 

Revendications de Sosyalist Alternatif (CIO-Turquie) :


Pleins droits démocratiques
 
  • Libération immédiate de tous les manifestants emprisonnés
  • Constitution d'une commission indépendante composée de représentants des syndicats et du mouvement pour enquêter sur la violence policière
  • Libération de tous les prisonniers politiques
  • Pleins droits démocratiques dont le droit de manifester, de se rassembler, de former des partis et des syndicats
  • Mobilisation totale des travailleurs contre l'intervention de l'armée ; pleins droits démocratiques dont le droit pour la police et les soldats de former des syndicats
  • Abolition de toutes les lois antiterroristes et des tribunaux spéciaux, et de toutes les lois répressives et réactionnaires introduites par le gouvernement AKP ces dernières années
  • Non à la censure, pour des médias libres – halte à la répression contre les journalistes, les bloggers, les chaines de télé et sur Twitter, non à la fermeture de Hayat TV
  • Libertés et droits de pratiquer ou non toute religion, fin du paternalisme d’État, et de toutes tentatives de diviser pour mieux régner. Pour les droits démocratiques de tous de vivre leurs vies comme ils l'entendent
  • Non à la répression des Kurdes, droits égaux pour tous dont la reconnaissance des minorités et des droits des minorités. Droits à l'auto-détermination dont celui de former un État indépendant
  • Les troupes étrangères hors de Syrie, non à l'intervention militaire de la Turquie et des puissances impérialistes dans la région
  • Pour une assemblée constituante de représentants démocratiquement élus sur les lieux de travail, dans les quartiers, les villes et les villages afin de garantir les pleins droits démocratiques et la sécurité sociales à l'ensemble de la population

Emplois, salaires décents, sécurité sociale
 
  • Finissons-en avec l'enrichissement de l’élite, avec les projets de construction sur la place Taksim et tous les projets basés sur la logique du profit
  • Non aux privatisations, renationalisation des sociétés privatisées
  • Non aux attaques contre les travailleurs du secteur public
  • Pour une augmentation significative du salaire minimum
  • Des logements et conditions de vie décents pour tous
  • Nationalisation des banques et des entreprises qui dominent l'économie sous le contrôle et la gestion des travailleurs
  • Pour une planification démocratique et socialiste de l'organisation et du développement de l'économie dans l'intérêt des travailleurs et des pauvres sans s'attaquer à l'environnement
  • Pour un gouvernement des travailleurs, des jeunes et des pauvres, agissant en fonction des intérêts de ces derniers
  • Pour une riposte internationale contre l'exploitation, l'oppression et le capitalisme. Pour une démocratie socialiste, une confédération socialiste des États du Moyen-Orient et de l'Europe sur base volontaire et égale.

Ce n'est qu'un début, continuons le combat !

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