lundi 27 mai 2013

Théorie : révolution et pacifisme

Une révolution socialiste peut-elle être 

pacifique ? 
 


La question de la violence est souvent posée aux militants marxistes : pouvons-nous changer le monde par des moyens pacifiques ? Les gens sont généralement rebutés par l’idée du conflit et peuvent trouver choquant de parler de révolution. Cela évoque pour eux des images de lutte armée, de guerre civile et de chaos, choses que toute personne saine d’esprit trouvera désagréable.


Comment les socialistes authentiques peuvent-ils expliquer cette question ? Quelle approche adopter ? 


Dossier rédigé en mars 2012 par la section belge du CIO, le Parti socialiste de lutte/Links Socialistische Partij (PSL/LSP)



Tout d'abord, comprendre le rôle de la violence dans les changements sociaux exige une compréhension des forces qui existent dans la société capitaliste. Le capitalisme est un mode de production qui n’a pas toujours existé. Comme tout système social, il est né du développement des forces de production de la société précédente (le féodalisme dans ce cas-ci) et a renversé celle-ci. Tout comme les conditions sociales et économiques avaient jeté les bases du capitalisme, le capitalisme a posé celles du socialisme.



Les contradictions internes au capitalisme (développement d’une classe ouvrière majoritaire et exploitée, le prolétariat ; impossibilité de continuer à faire croitre les forces productives sur base de la propriété privée des moyens de production ; recherche effrénée de nouveaux marchés où vendre les produits du travail, ce qui créé perpétuellement des guerres) sont précisément les facteurs qui ont créés d’eux-mêmes les bases nécessaire à la construction d'une nouvelle société.



Comme l’a expliqué le célèbre marxiste américain James Cannon, le rôle des socialistes authentiques est « De préparer les travailleurs pour cela, de les convaincre qu’une telle société est souhaitable et d’essayer de les organiser pour accélérer sa venue et pour y parvenir de la façon la plus efficace et la plus économique ».


C’est le facteur subjectif qui décide si une société va aller de l’avant sur base du socialisme ou si les mouvements révolutionnaires vont être brutalement défaits. L’histoire enseigne que la classe dominante qui a fait son temps ne cède pas tout simplement sa place de bonne volonté. Elle se bat avec énergie et recourt à tout ce qui est à sa disposition afin de se maintenir au pouvoir. C’est à ce moment qu’apparait réellement l'intérêt de cette question portant sur l'utilisation de la violence.


Beaucoup de gens nous demandent « Pourquoi ne pourrions-nous pas parvenir pacifiquement au socialisme par la voie parlementaire ? » Nous devons patiemment leur expliquer que, bien entendu, nous préférerions largement que cela se passe de cette façon, et que nous tenterons d'ailleurs d'emprunter la voie pacifique aussi loin qu’elle pourra nous conduire. Mais la classe dominante, elle, ne permettra pas qu'il en soit ainsi. Elle aura recours à la violence contre le mouvement pour le changement. Il nous faudra alors nous défendre, nous-mêmes ainsi que le droit de la majorité de la population de faire progresser la société. Voici expliqué en termes généraux quelle a de tous temps été la position des marxistes véritables.

L'idéal du révolutionnaire ?
 



L'approche marxiste



La première formulation de la position marxiste concernant la question de la révolution pacifique est apparue chez Engels dans les “Principes du communisme” (1847). En réponse à la question : « Sera-t-il possible d’obtenir l’abolition de la propriété privée par des méthodes pacifiques ? », Engels répondait : « Il serait souhaitable que cela se produise ainsi et les communistes seraient sans doute les derniers à résister à cela… Mais ils voient aussi que le développement du prolétariat dans presque tous les pays civilisés a été arrêté par la force. Si, à la fin, le prolétariat oppressé doit être poussé à la révolution, nous communistes nous défendrons la cause des prolétaires par les actes aussi bien que nous le faisons maintenant en paroles. »



Ce que Engels voulait dire, aux premier temps de la publication des idées du socialisme, c'est que nous préférons évidement opérer une transition pacifique vers une autre société, mais que nous ne pouvons pas la garantir du fait de l'opposition irréductible des capitalistes. Face à leur volonté de s'accrocher à leurs privilèges, qui dépendent du système capitaliste, nous devons nous préparer et nous tenir prêts à nous défendre, nous-mêmes ainsi que notre projet politique alternatif.



Dans la même réponse, il a également expliqué que : « Les communistes savent trop bien que toute conspiration est non seulement vaine mais aussi nuisible. Ils ne savent que trop bien que les révolutions ne sont pas provoquées délibérément ou arbitrairement, mais qu'en tout temps et en tout lieu, elles ont surgi de circonstances absolument indépendantes de la volonté et du leadership de partis et de classes sociales. »



Engels mettait ce point en relation avec la question de la violence. Les marxistes ne sont pas partisans d'une insurrection provoquée par une minorité. La révolution socialiste, au contraire des révolution précédentes, requiert la participation active et consciente d'une vaste majorité de la population agissant dans son propre intérêt.



Le mouvement pour le socialisme est un mouvement démocratique visant à l'instauration d'une société démocratique. Son programme ne peut être réalisé qu'avec le soutien actif de la majorité. Dans ces conditions, la question de la violence devient donc en fait la question du refus de la minorité capitaliste de se soumettre à la volonté de la majorité.



Cela a été très précisément le cas lors de la révolution russe de 1917. Au contraire de ce qu'on peut trouver dans de nombreux livres d'histoire et commentaires d'historiens bourgeois, les bolcheviks ont patiemment attendu et fait de l'agitation jusqu'à ce que leur programme obtienne le soutien de la majorité de la population. Ce n'est qu'alors que s'est concrètement posé la question de la prise du pouvoir. La violence survenue par la suite fut orchestrée par une minorité contre-révolutionnaire.

Les socialistes sont contre la violence ; mais nous devons nous préparer
à une réponse violente de la part des capitalistes




La révolution russe de 1917



Après la révolution de février 1917, qui avait renversé le tsar (empereur) de Russie Nicolas II, les bolcheviks constituaient une petite minorité dans la société. Ils avaient compris que, dans la perspective de changer la société vers le socialisme, il n'est pas suffisant d'avoir le soutien des seuls travailleurs avancés. Il est nécessaire de gagner la majorité des travailleurs, des couches des forces armées et, dans le cas de la Russie de l'époque, d'une large part de la paysannerie.



Ils avaient bien compris que 90 % du travail pour la révolution socialiste vise à gagner les masses par l'explication et l'organisation. Sans le soutien d'une majorité aux idées du socialisme, tout mot d'ordre de guerre civile et d'insurrection est irresponsable et contre-productif, et ne conduit pas au socialisme. Les idées du socialisme authentique sont totalement opposées à celles du terrorisme individuel, qui n'ont pas du tout comme objectif de gagner les masses au socialisme.



Tout au long de l'année 1917, Lénine a souvent dû démentir la thèse selon laquelle les bolcheviks étaient favorables à la violence. Il a toujours pointé du doigt la responsabilité de la classe dirigeante pour la violence. Même le fameux slogan « Tout le pouvoir aux soviets » a été accusé d'être en réalité un appel à la violence.



Lénine a catégoriquement réfuté cela en disant : « Apparemment, tous les partisans du slogan “Tout le pouvoir aux soviets” n'ont pas donné une bonne idée du fait qu'il s'agissait d'un slogan pour la progression pacifique de la révolution. Pacifique dans le sens où personne, aucune classe, aucune force d'une quelconque importance ne pourrait résister ou empêcher le transfert du pouvoir aux soviets. Ce n'est pas tout. Le développement pacifique pourrait être possible même au sens où la lutte des classes et des partis à l'intérieur des soviets pourrait revêtir une forme plus pacifique et plus douce, à condition que l'entièreté du pouvoir d'État passe aux soviets en temps et en heure. » Trotsky a résumé cette position dans “L'Histoire de la révolution russe” en écrivant : « Tous les efforts du parti depuis avril jusque juillet ont étés dirigés vers la possibilité d'un développement pacifique de la révolution au travers des soviets. »



Les bolcheviks ont laissé le pouvoir aux chefs de file réformistes qui avaient la majorité dans les soviets des ouvriers paysans et soldats dans le but de gagner démocratiquement la majorité à l'intérieur de ces structures. Ils considéraient cela comme la voie la plus pacifique vers la révolution. Même lorsqu'ils étaient en minorité dans ces structures, Lénine et Trotsky ont argumenté afin d'éviter une confrontation prématurée avec l'État. Mais comme les dirigeants réformistes continuaient à se démasquer et à montrer leur véritable nature au grand jour, les bolcheviks ont finalement remporté la majorité des suffrages au sein des soviets.



Mais ayant emporté la majorité, une divergence d'opinion existait entre Lénine et Trotsky à propos du moment auquel prendre le pouvoir. Lénine voulait directement profiter des divisions du pouvoir en septembre, quand il était certain d'obtenir la majorité dans les soviets. Trotsky, par contre, était d'avis de postposer l'insurrection jusqu'au Congrès des soviets, le vote donnant aux bolcheviks un mandat clair pour prendre le pouvoir. C'était un facteur décisif pour achever le transfert pacifique du pouvoir. L'élément essentiel n'était pas la force militaire ou l''aptitude à prendre le pouvoir, mais la légitimité politique découlant du soutien des masses.



Le jour du Congrès des soviets, le Comité militaire révolutionnaire, un organe élu des soviets maintenant sous influence bolchevique, a déclenché l'insurrection d'octobre. Les bolcheviks ont pris cette décision pour défendre les acquis du mouvement révolutionnaire et les protéger de la contre-révolution, pour défendre le droit des masses à développer une société basée sur la satisfaction de leurs propres intérêts. Comme ils étaient bien préparés et qu'ils avaient gagné la majorité à leurs vues, le transfert du pouvoir qui a eu lieu à Petrograd s'est fait sans grande violence.



La tactique des bolcheviks était de poursuivre sur la voie la plus pacifique vers la révolution et, ayant gagné la majorité, de prendre le pouvoir afin d'éviter que le mouvement ne soit noyé dans le sang. Leur patient travail de préparation a aussi été nécessaire afin de mobiliser les masses en défense du gouvernement des travailleurs contre les forces contre-révolutionnaires et les armées d'invasion durant la guerre civile qui a suivi.



De nombreuses conditions défavorables qui existaient du temps de la révolution russe n'existent plus aujourd'hui. Le développement des forces productives a partout depuis donné un poids gigantesque à la classe ouvrière. Contrairement à l'époque de la révolution russe, la classe ouvrière constitue aujourd'hui une majorité décisive dans chaque pays capitaliste avancé. Parallèlement, la base de la contre-révolution, particulièrement la paysannerie, a diminué. Ce changement dans la situation objective aura d'énormes conséquences sur les futures possibilités de révolution socialiste.



La révolution russe s'est déroulée de manière relativement pacifique
grâce à l'importance du travail de conscientisation et d'organisation
(ici, Lénine et Trotsky sur le podium devant la foule)


Mai 1968



Le plus grand potentiel pour une transformation plus pacifique de la société a été illustré par l'expérience de mai '68 en France.



En mai '68, la France était en pleine révolution. En l'espace de quelques jours, à partir d'une grève générale de 24 heures en solidarité avec les protestations étudiantes, dix millions de travailleurs sont partis en grève. Trotsky expliquait qu'une révolution survient quand les masses commencent à participer activement à la vie de la société. Elles deviennent alors conscientes de leur propre force et du fait qu'elles détiennent leur avenir dans leurs mains. C'est ce qui s'est produit en France en 1968.



La classe dirigeante française et ses alliés avaient espéré qu'une grève générale de 24 heures serait suffisante pour faire retomber la pression et éviter d'autres actions. Mais les travailleurs en avaient décidé autrement et ont spontanément suivi l'exemple donné par les travailleurs de Sud Aviation. Le lendemain de la grève générale, ils sont retournés à leur usine… pour l'occuper. Ils ont enfermé leurs patrons, ont organisé un comité d'action et se sont rendus dans les usines avoisinantes et les lieux de travail pour diffuser leur idée. À partir de ce moment, la grève révolutionnaire a pris de l'élan. En un week-end, deux millions de travailleurs se sont mis en grève. Le 20 mai, ils étaient six millions et le 24 mai, ils étaient dix millions.



Avec tous les secteurs de la société influencés par la grève, un des plus puissants gouvernements du monde développé était en crise. La classe dirigeante française était divisée et affaiblie. Aucune des nombreuses mesures répressives, aucun hurlement, aucune concession ne semblait capable d'enrayer le mouvement. La classe moyenne était non seulement acquise à l'idée de la grève, mais aussi très impliquée dans le mouvement. La police était en grève, les marins se mutinaient et les conscrits déclaraient qu'ils ne voulaient pas être utilisés contre leurs frères et leurs sœurs grévistes. La classe ouvrière avait instantanément rendu obsolètes les institutions du capitalisme et même le rôle du président.



Le 27 mai, les représentants syndicaux ont obtenu des concessions économiques importantes de la part du gouvernement et des patrons. Mais quand ils sont revenus vers les travailleurs pour faire approuver ces acquis, ceux-ci les ont rejetés, assemblée après assemblée. Ces réformes ne concernaient pas les demandes les plus fondamentales des travailleurs : leur désir d'avoir une économie, un système politique et une société en général contrôlée par eux-mêmes.



À ce moment, dans une situation sans espoir, le général De Gaulle s'est envolé pour l'Allemagne. À ce point, le mouvement avait complètement déstabilisé le régime et aurait pu, avec une direction révolutionnaire consciente, mettre fin au capitalisme et installer un gouvernement des travailleurs. Malheureusement, il n'y avait pas de parti capable de diriger avec succès un transfert relativement pacifique du pouvoir vers la classe ouvrière. Ainsi, rassuré par l'incapacité des dirigeants ouvriers à prendre le pouvoir, De Gaulle a fini par rentrer à Paris. Il a annoncé la dissolution du parlement, de nouvelles élections et une campagne contre le communisme.



Les travailleurs étaient amenés par le gouvernement et les leaders syndicaux à reprendre le travail. On leur a dit de se concentrer sur les élections. Des charges de police ont été nécessaires pour mettre fin aux occupations d'usines et en expulser les travailleurs. Le gouvernement et le patronat se vengeaient après avoir repris confiance. Finalement, De Gaulle a été réélu.



Malgré la défaite, ce que l'expérience de mai '68 a démontré, c'est qu'une transformation socialiste de la société peut se produire relativement pacifiquement si cette idée est présente dans chaque couche de la société et que les travailleurs sont convaincus de la nécessité de prendre la direction de la société dans leurs propres mains. Ce qui a manqué en France, c'était une direction révolutionnaire prête à les guider.



Les violences qui ont eu lieu sont survenues précisément à cause du fait que les travailleurs ont échoué à prendre le pouvoir. C'est d'ailleurs la leçon de plusieurs autres révolutions. Si le mouvement ne parvient pas à prendre le pouvoir des mains capitalistes et à démanteler l'État capitaliste, les capitalistes restaurent leur autorité en ayant recourt à la force.
 
Manifestation massive en mai '68 en France




La révolution aujourd'hui



Aujourd'hui, une révolution dans n'importe quel pays capitaliste avancé serait sûrement similaire à ce qui s'est déroulé en France à l'époque. S'il est vrai que l'État capitaliste est fort du nombre de ses policiers, de ses soldats et de ses ressources militaires, ce n'est pas un facteur déterminant. Un soulèvement socialiste révolutionnaire ne peut pas être compris qu'en termes de forces militaires. C'est d'abord une question de relations de forces dans la société.



La force dont dispose la classe ouvrière dans la société capitaliste découle de son rôle dans la production et dans le fonctionnement de tous les aspects de la société. Si les travailleurs stoppent le travail, tout doit s'arrêter. S'ils construisent leurs propres structures de distribution et de décision, alors l'ordre ancien vole en éclat.



Lorsque les travailleurs s'engagent dans une lutte de masse, se démontrant à eux-même qu'ils représentent une force importante dans la société, ils peuvent rapidement gagner le soutien de la classe moyenne exploitée, qui partage plus d'intérêts en commun avec eux qu'avec les banques et les monopoles capitalistes.



Si les travailleurs peuvent gagner le soutien d'autres secteurs de la société comme ils l'ont fait en France et en appeler aux soldats et aux policiers sur une base de classe, ils peuvent miner la base sur laquelle la classe dirigeante peut mobiliser contre eux. Sans armée pour se battre pour eux, les capitalistes seront bien forcés de se retirer.



Voilà quelles sont les forces qui existent dans le monde capitaliste aujourd'hui. Pour cette raison, la possibilité d'une transition vers le socialisme largement pacifique est plus grande aujourd'hui qu'à l'époque de la révolution russe.

La classe ouvrière n'a jamais été aussi puissante




Quel est le principal obstacle aujourd'hui ?



Le principal problème auquel nous devons faire face aujourd'hui est que la classe ouvrière n'est pas pleinement consciente du pouvoir collectif qu'elle représente. Les réformistes du mouvement ouvrier international passent leur temps à convaincre les travailleurs qu'ils sont faibles et que l'État capitaliste est le plus fort. Une part de leur boniment est consacrée à faire peur aux travailleurs avec l'idée que la révolution signifie inévitablement la violence et la guerre civile.



Les socialistes authentiques ne doivent entretenir aucune illusion sur le fait que la classe capitaliste se battra avec tous les moyens à sa disposition pour conserver son pouvoir et son assise. Mais ses capacités de le faire dépendent des moyens dont cette classe dispose. Et cela dépend, pour une large part, de la capacité d'un parti révolutionnaire et de la classe ouvrière à en appeler à tous les secteurs de la société et à gagner le plus grand nombre à la cause de la révolution.



Si les marxistes ne sont pas des partisans de l'idée de la violence, nous ne sommes pas non plus des pacifistes. Nous comprenons le rôle de l'État capitaliste et le désespoir avec lequel la classe capitaliste s'accroche au pouvoir. Cependant, nous considérons la question de la violence comme une question politique où le meilleur moyen d'assurer une voie pacifique vers la révolution est de mobiliser les masses afin de miner les bases matérielles de la contre-révolution, pour miner le soutien à la classe capitaliste.



Avec le large soutien des masses, la classe ouvrière pourrait prendre pacifiquement le pouvoir, comme elle aurait pu le faire en France en 1968. En fait, un peuple qui a commencé à lutter doit continuer à le faire avec une orientation socialiste, c'est la seule façon envisageable d'éviter la violence.
 
Ni violence, ni pacifisme, mais faire respecter la décision de la majorité

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