jeudi 1 août 2013

Monde : crise capitaliste mondiale et lutte de classe

« Nous nous tenons au seuil de grandes convulsions, les plus grandes dans l'histoire mondiale »

 


Kevin Parslow, Socialist Party d'Angleterre et du pays de Galles, section anglaise du CIO

« Nous nous tenons au seuil de grandes convulsions, les plus grandes dans l'histoire mondiale, desquelles les mouvements dans ces pays ne sont que les précurseurs ».


C'est en ces termes que Peter Taaffe (membre fondateur du CIO, membre du Secrétariat international du CIO et président de notre section anglaise) a décrit la situation internationale actuelle, lors de l'école d'été 2013 du CIO, au cours de la session intitulée “Le monde capitaliste dans la tourmente – la crise et la lutte de classe aujourd'hui”. Les “puissants mouvements” dont il parlait sont les énormes mouvements en Turquie, au Brésil, en Égypte et en Afrique du Sud qui se sont produits au cours de l'année écoulée, et qui ont démontré la puissance colossale des masses une fois qu'elles partent en action. Ces mouvements ont pris le relais des manifestations contre l'austérité qui ont enflammé l'Europe ces dernières années. 
 
Les occupations massives des places en Turquie ont été suivies par une action de masse de la part de la classe ouvrière. 
 
Des millions se sont mobilisés en Égypte pour le renversement du président Morsi, plus qu'au cours de la première révolution d'il y a deux ans, bien que l'absence d'une direction ouvrière indépendante ait aidé les chefs de l'armée à se saisir de cette occasion pour se remettre au pouvoir. Cependant, la lutte entre les forces de la révolution et de la contre-révolution n'est pas terminée.

Au Brésil, les manifestations de masse qui ont débuté en tant que protestation contre la hausse du prix des transports publics a fait descendre 120 villes dans la rue. À un moment, plus d'un million de gens étaient dans les rues. Ils ont forcé le gouvernement à reconnaitre les immenses problèmes sociaux qui ravagent le pays.

Dans le passé, de tels mouvements en Amérique latine auraient pu mener à des idées “guérillaïstes”, mais l'Amérique du Sud est aujourd'hui le continent qui a la plus grande urbanisation : 84 % de sa population vit en ville. La classe ouvrière et les pauvres urbains forment l'écrasante majorité de la population et guident les mouvements de masse, bien que ces mouvements se répercutent dans les zones rurales. Ce sont ces énormes changements qui sont en train de préparer les forces de la révolution partout dans le monde.

Ces évènements – avidement suivis via les médias de masse et les médias sociaux par les travailleurs du monde entier – démontrent aussi la manière dont chaque pays du monde actuel est connecté aux autres comme par des câbles de fer. Les évènements dans un pays, sur un continent, dans une région, exercent un effet hypnotique sur la manière dont les masses laborieuses conçoivent le monde. De la sorte, ils renforcent la nécessité de l'internationalisme sur lequel le CIO est basé et va grandir.

L'essence du marxisme est de généraliser les expériences de la classe ouvrière et de tirer les leçons pour le mouvement ouvrier, et surtout pour le CIO, afin de servir de guide pour nos actions aujourd'hui comme dans le futur. Sans une large compréhension des perspectives, nous serions comme un capitaine de navire sans boussole au milieu d'une mer déchainée.

Nous ne pouvons pas analyser les évènements de manière pragmatique et empirique. Les marxistes doivent approcher la “réalité” d'une manière qui englobe tous les points de vue, qui considèrent une chose sous l'ensemble de ses facettes. Sans cela, nous ne serons pas prêts pour le moment où les évènements prendront soudain un tout autre tour et revêtiront leur forme la plus importante : la révolution.

Peter a expliqué le fait que c'est notre méthode qui a permis au CIO de prévoir la situation dans laquelle le gouvernement ANC en Afrique du Sud allait inévitablement ouvrir le feu sur les travailleurs. De même, nous avions prédit le renversement de Moubarak en Égypte. Nous avions prédit une “seconde révolution”, car nous avons une compréhension des lois de la révolution. Ce sont les masses qui font la révolution ; leur mécontentement envers les Frères musulmans les a fait redescendre dans les rues pour se débarrasser d'eux.

Manifestations de masse en Turquie en juin 2013

Le caractère de la période actuelle


Nos conclusions sont basées non pas sur nos sentiments ou sur notre lettre au Père Noël, mais sur la compréhension du caractère de la période actuelle, qui est marquée par la crise économique la plus dévastatrice jamais vue, qui entre à présent dans sa cinquième ou sixième année. Nous vivons dans une société capitaliste où un quart de la jeunesse mondiale est sans travail, sans formation, sans expérience.

C'est cette situation économique désespérée qui a fourni l'élan de départ à la révolution en Égypte. Plus de 1500 usines ont fermé depuis la première révolution, en 2011. La moitié des 80 millions d'Égyptiens vivent sous le seuil de pauvreté, ou en sont proches. Un magazine, le jour où Morsi a été dégagé, disait : « C'était une révolution de la faim ».

Cependant, Peter a prévenu du fait que le renversement de Morsi par l'armée – même si cela peut apparaitre au départ comme se faisant au nom de grandes sections du mouvement de masse, en particulier des libéraux – représente un danger potentiel pour la classe ouvrière. Les travailleurs égyptiens ont révélé leur appétit phénoménal pour la lutte et pour l'organisation. Notre camarade David Johnson a expliqué que les syndicats indépendants sont passés en deux ans de 50 000 membres à 2,5 millions. Toutefois, un des dirigeants de ces syndicats a rejoint le cabinet dirigé par l'armée après le renversement de Morsi ! Le mouvement qui a renversé Morsi et les Frères musulmans avait derrière lui des figures de l'ombre de “l'État profond” et du régime Moubarak.

La déchéance de Morsi et des Frères musulmans a forcé les positions des puissances régionales du Moyen-Orient à se réaligner. Leur position est guidée par la première proposition qui leur parait le mieux servir la contre-révolution contre le “Printemps arabe”. Les intérêts de ces puissances sont à présent en train de polariser le Moyen-Orient et de menacer les masses de la région, comme on le voit avec la sanglante guerre civile en Syrie.
L'armée égyptienne n'est pas en train de jouer le rôle de l'armée portugaise dans la révolution de 1974 au Portugal. Les soldats qui composaient cette armée avaient été radicalisé par les guerres néo-coloniales. L'armée égyptienne, comme toutes les armées capitalistes, est là pour, en dernier recours, protéger la propriété privée et, en tant qu'“État profond”, possède des parts très importantes de l'économie nationale, tout comme l'armée pakistanaise.

Le résultat le plus probable des évènements qui se déroulent en ce moment en Égypte est que les Frères musulmans et leurs camarades dans le reste du monde arabe vont être très affaiblis. Cela aura des conséquences en Tunisie, où le gouvernement Ennahda a lui-même beaucoup de problèmes à se maintenir au pouvoir. Après l'assassinat de Chokri Belaïd, un mouvement de grève générale a éclaté lorsqu'un autre dirigeant de l'opposition de gauche, Mohamed Brahmi, a été assassiné la semaine passée.

Nous devons toujours insister sur la nécessité de l'indépendance de la classe ouvrière et de ses organisations par rapport à toutes les forces pro-capitalistes, et lutter pour la création de formes de lutte ouvrière indépendantes.

La révolution en Égypte n'est pas finie !

Des explosions sociales


Ce n'est pas toujours une crise économique qui provoque le mouvement de masse. Le Brésil comme la Turquie ont connu une croissance économique ces dernières années. Mais les fruits de la croissance n'ont pas été équitablement distribués.

C'est ce facteur qui a été à la base des explosions sociales qui se sont produites dans ces deux pays. On y a vu pas seulement des manifestations, mais également des occupations, des assemblées, etc., comme cela a été défendu par nos camarades brésilien tout au long de cette déferlante politique et sociale. Ce n'est pas une austérité étouffante qui a provoqué ces évènements révolutionnaires, comme c'est le cas en Europe.

L'importante croissance économique a renforcé le pouvoir de la classe ouvrière et des masses, qui ont révélé leur pleine puissance au cours de ces mouvements.

Avec l'intensification mondiale de la lutte de classe, l'État capitaliste a dû recourir à des mesures de guerre civile contre les droits et les conditions de la classe ouvrière et des pauvres.

C'est de cela qu'a voulu nous avertir Edward Snowden grâce à ses révélations ; une surveillance massive est en train d'être mise en place contre la population et ses organisations, et des espions de la police sont implantés dans les mouvements et organisations ouvrières et anticapitalistes.

Bien que ces mesures sont antidémocratiques, les capitalistes ne peuvent pas établir aujourd'hui un État policier, à cause de l'opposition qu'une telle tentative de leur part susciterait. Mais la montée des fascistes d'Aube dorée en Grèce montre le danger sur le moyen et sur le long termes pour la classe ouvrière, qui doit tout faire pour se battre contre les tentatives de grignoter ou d'attaquer ses droits démocratiques et civiques, y compris les lois antisyndicales.

Tous ces développements ont suscité une désillusion large vis-à-vis du président Obama, qui a révélé qu'il est tout aussi antidémocratique et répressif que George W Bush. Et son impopularité est accrue par l'absence de la moindre amélioration dans les conditions des travailleurs aux États-Unis. La faillite de la ville de Detroit illustre bien la profondeur de la crise.

Au niveau international, l'“assouplissement quantitatif” (le fait d'imprimer de l'argent) a eu l'effet de stabiliser la situation économique, jusqu'à un certain niveau. Mais, comme notre camarade Robin d'Angleterre l'a expliqué, cela a mené à plus de spéculations, et de nouvelles “bulles” financières sont en train de gonfler à nouveau, qui pourraient éclater dans un futur proche.

Peter a expliqué que la faible reprise de la position économique dans certains pays, la petite pause dans la lutte de classe et la réussite de la classe capitaliste à imposer ses mesures d'austérité malgré tout, a soulevé la question : « Avons-nous trouvé la sortie ? » et aussi : « Le capitalisme serait-il parvenu à trouver un nouvel équilibre économique ? » Ce sont là les espoirs des capitalistes du monde entier.

Les marxistes ont toujours répété qu'il n'y a pas de “crise finale du capitalisme” : le capitalisme ne disparaitra que lorsque la classe ouvrière prendra le pouvoir. Mais si la classe ouvrière, à cause de la faiblesse ou de l'absence de sa direction, ne parvenait pas à prendre le pouvoir, on ne pourrait alors exclure une nouvelle phase de croissance pour le capitalisme dans le futur. Mais cela n'est clairement pas notre perspective sur le court terme.

Et cela, les théoriciens du capitalisme sont forcés de l'admettre. Ils n'ont en réalité absolument aucune idée de la manière dont ils parviendront à se sortir de l'impasse dans laquelle est entrée leur système.

Dans toutes les grandes économies du monde, il y a peu ou pas de croissance. Et maintenant que l'économie chinoise commence à ralentir, cela aura un effet très profond en Chine – où la révolution sera à l'ordre du jour – comme dans le reste du monde, dans tous les pays qui soit fournissent des capitaux à la Chine (comme l'Allemagne), soit lui fournissent des matières premières, comme l'ont bien répété les camarades d'Australie et du Canada dont les pays ont récemment profité de la croissance chinoise, mais pour combien de temps ? Le camarade Raheem du Nigeria, a montré que les bénéfices tirés de la vente de matières premières, comme le pétrole nigérian, sont extrêmement mal redistribués : à peine 1 % de la population possède 80 % de la richesse de l'ensemble du pays, où 70 % de la population vit dans la pauvreté !

Les capitalistes n'ont aucune solution à la crise

Une économie “Frankenstein”


Le camarade Zhang de Chine a décrit la montagne de dettes qui accable la Chine, et son économie “Frankenstein” – énorme, monstrueuse, et hors de contrôle ! Peter a montré que les travailleurs chinois commencent à bouger, avec des grèves, des manifestations, et même l'emprisonnement d'un patron qui voulait fermer son usine sans payer d'indemnités de licenciements à ses travailleurs !

La révolution ne survient pas de manière automatique à un moment du ralentissement ou de la croissance, mais au passe d'une période à une autre. Le consensus parmi les économistes capitalistes est que nous sommes maintenant dans une “dépression”. Vu l'ampleur de l'austérité et les tentatives de convaincre la classe ouvrière de inéluctabilité d'une période sans croissance, de nouvelles attaques pourraient décourager la lutte.

Mais il y a une réelle perspective d'un approfondissement de la crise. La “reprise” aux États-Unis est la plus faible depuis la Seconde Guerre mondiale. Et les dettes colossales des banques du monde entier sont toujours là. Tant que nous sommes sous le capitalisme, il y aura un chômage de masse permanent ou semi-permanent.

Le Japon a tenté une “opération croissance” récemment, mais qui s'essouffle déjà. La dévaluation de sa monnaie par le Japon pose le problème d'une guerre des devises ; le protectionnisme, dont la dernière illustration est le conflit entre l'Europe et la Chine sur la question de l'importation de panneaux solaires, a lui aussi le vent en poupe.

Une question centrale du point de vue du capitalisme est qu'il n'y a pas de “marché”. C'est la conséquence du contrecoup massif de la dette, et de l'arrivée de la déflation.

Le magazine The Economist commentait : « D'ici 2020, il y aura 900 000 milliards de dollars d'actifs financiers dans le monde, comparé à 90 000 milliards de dollars de PIB mondial. Le résultat de tout ceci sera une économie mondiale inondée de manière structurelle par des capitaux et du même coup, un manque d'autant plus grand de créneaux dans lesquels investir ».

C'est là l'explication de la vague de privatisations mondiale : les capitalistes cherchent à faire des profits sur le dos d'anciens services ou industries étatiques. Cela va produire une catastrophe sociale. Mais les capitalistes espèrent ainsi trouver un débouché à tous les capitaux qu'ils ont accumulés, ce qui inclut près de 2000 milliards de dollars détenus par des banques américaines qui ne paient aucune taxe.

Peter a conclu en disant que nous sommes dans une période de longue crise prolongée. Cette crise va à son tour mener à une intensification des conflits entre puissances capitalistes pour la domination du globe, surtout au Moyen-Orient, en Asie-Pacifique, et en Afrique.

Au Japon aussi, c'est la crise

 

Vague après vague de mouvements révolutionnaires, radicalisés


Au cours de cette nouvelle période, nous allons voir vague après vague de mouvements révolutionnaires radicalisés. Des dizaines de milliers de travailleurs avancés, des millions de gens des masses brutes, sont en train de méditer et d'apprendre les leçons du Brésil, de la Turquie, et du Moyen-Orient.

Cependant, leur compréhension politique est toujours à un point historiquement bas, en raison de toute une série de facteurs, y compris les effets rémanents de l'effondrement du stalinisme et la rapide plongée dans la crise qui a stupéfait la classe ouvrière. La camarade Didi du Brésil a expliqué la manière dont les dirigeants ouvriers ont aidé à semer la confusion : en 1992, ils avaient dirigé des mouvements contre le gouvernement, ce qui avait mené à sa chute, mais cette année, ils n'ont fait que semer la confusion à cause du manque de direction. Mais les capitalistes eux-mêmes comprennent le caractère protracté de cette crise, et certains d'entre eux sont très clairs sur le fait qu'ils craignent une révolution, et en particulier une révolution socialiste.

Ils vont tout faire pour détourner les mouvements ou les empêcher de prendre un tour révolutionnaire. Le camarade Robert Bechert du Secrétariat international, dans sa conclusion de la discussion, a commenté le fait que certains “experts” comparent ces mouvements aux mouvements révolutionnaires de 1848 ou de 1968, mais font tous les efforts possibles pour éviter toute comparaison avec 1917 et avec la période révolutionnaire qui a suivi la Première Guerre mondiale ! Les mouvements de masse de l'année passée étaient il est vrai impressionnants, mais les marxistes ne doivent pas se laisser “intoxiquer” par les premiers succès, mais juger sobrement quel programme et quelle stratégie sont nécessaires afin de garantir le fait que la classe ouvrière et les pauvres pourront atteindre leurs objectifs.

Peter a dit que les capitalistes n'ont pas tenu compte des marxistes, mais qu'une petite poignée de marxistes dans un pays comme l'Afrique du Sud est parfois tout ce qu'il faut pour déclencher une transformation de masse.

Il y a du scepticisme et de l'opposition de la part de la nouvelle génération à l'idée de “partis” en général, qui sont identifiés aux partis pro-capitalistes, à leur politique et à leur énorme corruption. Les camarades Andros de Grèce, et Kevin d'Irlande ont expliqué à quel point les travailleurs veulent se battre contre l'austérité, mais en même temps sont toujours ahuris par la période précédente et par leur faible niveau de compréhension, ce qui agit partiellement comme un frein à l'idée de la lutte.

Andros en particulier, a montré qu'il y a eu des explosions sociales très importantes en Grèce, mais que le manque de direction ne nous a jusqu'ici infligé que des défaites dans la bataille contre l'austérité. La direction de Syriza (le parti de gauche qui a failli remporter les élections l'année passée) est en train de virer à droite. Mais il est possible que de nouveaux dirigeants, y compris des marxistes, se voient propulsés à l'avant de la scène par le mouvement au cours de la période qui vient.

Les dernières remarques de Peter ont fait état de la volatilité de la situation politique, qui a suscité de nouvelles campagnes et organisations, comme le mouvement Occupy, les Indignados en Espagne, le mouvement Cinq Étoiles en Italie… Dès que les masses voient un parti qui se bat pour leurs propres intérêts – surtout à une échelle de masse – et qui est incorruptible, elles accourent se ranger sous sa bannière. Dans quelques années, en regardant en arrière, il aura été clair que l'impasse actuelle n'aura été qu'une phase transitoire.

De nouvelles formations de masses vont inévitablement apparaitre, étant donné le chemin qui reste à parcourir à la classe ouvrière. Ces formations mèneront à la création de partis révolutionnaires de masse.

Par conséquent, nos tâches à présent sont de construire le CIO et de nous préparer tous ensemble, avec la classe ouvrière, à jeter les fondations de nouveaux partis révolutionnaires de masse et d'une Internationale de masse.

Les corrompus nous craignent.
Les gens honnêtes nous soutiennent.
Les héros nous rejoignent.

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